Au revoir, Roger Grenier



"Et moi qui parle ainsi - pourquoi écrire ce livre ? Parce que je le sais imparfait. totalement rêvé, ce serait la perfection; écrit, il se déperfectionne : c'est pourquoi je l'écris.

Et surtout, comme je défends l'inutile et l'absurde, j'écris ce livre pour me mentir à moi-même, pour trahir ma théorie.

Et la gloire suprême de tout cela, mon amour, c'est de penser que rien de tout cela peut-être n'est vrai, et que je ne le crois pas vrai moi-même.
Tout est complexe dès lors que l'on pense et la pensée, sans nul doute, rend les choses encore plus complexes. Mais si l'on pense, on éprouve le besoin de justifier son abdication par un vaste programme de compréhension, exposé, comme tous les arguments des menteurs, avec un luxe de détails qui laissent à nu, si on éparpille un peu la terre, les racines de son mensonge. Et quand le mensonge commence à nous procurer du plaisir, disons alors la vérité pour lui mentir. Et s'il est cause d'anxiété, alors cessons de mentir, pour que souffrir ne nous apporte quelque plaisir, ni aucune dignité en soi. 
Les douleurs physiques - plus nettement douleurs que les souffrances morales - entraînent des tragédies qui leur sont étrangères.
La dépendance de l'âme envers le cerveau crée une sorte de vie commune où peuvent surgir des disputes. Et en règle générale, c'est le plus vulgaire des deux qui s'en prend à l'autre.
J'ai mal à la tête aujourd'hui. Cette douleur vient interrompre les réflexions qui sont mon privilège, en sus d'avoir un cerveau. Si l'on me bande les yeux, on ne m'aveugle pas, mais on m'empêche de voir. En ce moment, où j'ai la migraine, je ne trouve ni intérêt ni noblesse au spectacle, pour l'heure absurde et monotone, de ce quelque chose au-dehors que j'ai du mal à considérer comme le monde. Un grand écrivain dirait cela avec infiniment plus de noblesse. Il développerait, période après période, la souffrance anonyme du monde ; ses yeux créateurs de paragraphes verraient surgir, toujours divers, les drames humains qui se jouent à la surface de la terre. Mais je ne possède, moi, aucune noblesse stylistique. J'ai mal à l'univers parce que j'ai mal à la tête. Et l'univers qui me fait réellement mal, ce n'est pas l'univers véritable, mais bien cet autre, mon univers à moi qui, si je passe la main sur mes cheveux, me donne l'impression qu'ils souffrent tous ensemble dans le seul but de me faire souffrir." Fernando Pessoa

Et moi, l'univers qui me fait souffrir ce matin - je l'ai appris à sept heures, cela m'a arrachée au sommeil : les mauvaises nouvelles arrivent toujours le matin, et souvent très tôt -, c'est la mort de Roger, mon Roger, l'éditeur et ami de la toute première époque. Celui qui, patiemment, toujours à l'écoute et en même temps vigilant, m'a guidée pas à pas comme auteur, dans les couloirs de la maison Gallimard, au 5, encore alors, de la rue Sébastien Bottin, m'accueillant, à chaque entrevue, en haut de l'escalier en colimaçon, où était perché son bureau donnant sur le faite d'un grand arbre d'où, lui parlant, j'aurais pu apercevoir presque, des nids d'oiseaux... 
Les dernières fois où nous sommes entretenus, c'était au téléphone, depuis son domicile, rue du Bac, dont il ne sortait plus. Plus que de littérature ou de publications, il n'évoquait alors que ses douleurs physiques, son handicap du très grand âge, avec une voix guillerette, presque de jeune homme... Et je l'entendais avec affection - une profonde amitié -, ses récits, détaillés, ne venaient pas à mon oreille comme une plainte de très vieux monsieur de 98 ans, mais plutôt comme un regard, porté sur lui-même, qu'il avait, distancié et plaisant, parfois ironique mais surtout poétique, d'un humain attentif à lui-même et aux autres. 
Roger a du recul sur tout et en toutes choses. Je ne l'ai jamais entendu se plaindre, à part parfois, peut-être, de l'ennui, et surtout de sa tristesse à voir partir, un à un, tous ses amis. "Vivement mon tour, disait-il, j'en ai un peu marre, là..."
Aucune plainte, ni non plus, d'ailleurs, d'enthousiasme particulier. Chacun de nos échanges était comme une petite nouvelle, amusante ou gracieuse, édifiante ou enrichissante; hommes de lettres, écrivain, journaliste, chroniqueur judiciaire ou de faits divers, il avait suivi de grands procès - et de tout petits... Résistant, "passeur" à Tarbes pendant l'Occupation, né à Pau, prisonnier de guerre à Constantine, grand ami de Pascal Pia et Albert Camus avec lesquels il avait créé Combat, et auteur-maison chez Gallimard, sa maison à laquelle il a été toujours fidèle, ami aussi de Brassaï, Roger était passionné de photographie : son dernier livre, dont il m'a parlé, paru l'an passé, un bel ouvrage réunissant la correspondance des deux amis, de 1950 à 1983, est précédé d'un texte de lui, Roger, extrêmement touchant : Brassaï et les lumières de la ville, où, à côté de son amitié pour Prévert, dont il livre quelques clés, il raconte, à sa façon, souvent drôle et unique, "du pur Roger", les nuits à Paris, et comment, dans quelles circonstances pittoresques, il a été conduit à présenter Gilberte, son assistante, future épouse de Brassaï, au grand photographe, et de quelle manière ils sont devenus amis intimes. "Prévert, c'était Doisneau, moi, plutôt Brassaï, les Brassaï..." 
Quand je l'appelais - hésitant à chaque fois, de peur de le déranger - il disait : Mais pas du tout, Danièle, j'ai toujours plaisir à avoir des nouvelles des auteurs que je suis... Et c'était parti.

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