Ceci est un conte



J'ai dû expliquer à quelqu'un qui a lu un chapitre (et un seul, apparemment) de Dernier amour et qui m'en veut d'avoir "étalé au grand jour" pensant s'être reconnu dans un des personnages extrêmement secondaire du roman, un élément autobiographique (cela fait toujours ça quand un texte devient livre, alors que la parole partout essaimée en dépit du bon sens ne gêne personne) que toujours, on mêle, lorsqu'on écrit, des éléments de vie réelle à d'autres (ré-expliquer en fait, on ne fait que ça !) et que la "discrétion" que cette personne m'avait demandée (je n'aime pas qu'on me confie "un secret"), il y a plus d'un an à présent, elle l'avait eue. Je n'ai parlé de rien, à personne. J'ai écrit. 

Pour tout lecteur-lectrice, il faudrait bien apprendre à faire la différence entre la vie réelle et la littérature. Je m'étonne toujours d'avoir à ré-expliquer cela, qui semble pourtant limpide. Le personnage au sujet duquel elle pense que je l'ai trahie, est un personnage de roman. Il m'a fallu plusieurs catégories de "vraies personnes" sans doute (les âgées, les jeunes, et moins jeunes) pour monter ce roman. Celui-ci n'est qu'un élément parmi d'autres de la construction, de même qu'interviennent aussi dans l'élaboration, d'autres éléments, mais ceux-là, le quelqu'un qui se sent offensé, s'en fiche, puisque qu'ils ne lui évoquent rien et ne semblent pas "être lui". Je ne peux pas l'empêcher de se sentir trahi, et c'est impossible d'effacer ce qui a été écrit, ni faire retirer de la vente et des librairies l'ouvrage (!), mais cette personne qui m'a lue ne peut pas non plus faire - c'est impossible aussi - que l'auteur, quand il écrit, se demande toutes les trente secondes que pensera telle personne ou telle autre de ce que je suis en train d'écrire... A ce régime là, plus aucun livre ne s'écrirait.
C'est le roman, c'est ainsi. Et quand on lit, il faut se prêter au jeu. S'évader hors de soi. S'oublier un peu. 

Vite, passons à autre chose, plutôt que de chercher une solution à ce problème pour lequel, s'il y en avait une, chaque écrivain l'adopterait, car celui qui écrit n'a pas pour motivation profonde (en général) de blesser. Ses personnages, il les aime. Peut-être plus que tout autre personne de la vie réelle. 
Et vite, Pinget ! et son Quelqu'un (anonyme) qui dans ses nombreuses galères à lui, nous lave de tout soupçon et de tout péché d'orgueil. 
" Ces petites vengeances sont moches mais je n'ai que ça. Je n'ai que ça pour me remettre les nerfs en place. J'ai l'impression que ça me calme. Sans le vouloir, à la longue, est-ce qu'on ne peut pas être influencé par une sorte d'éteignoir, une sorte de cadavre qui met des bâtons dans les roues, qui freine tout le temps la petite joie qui a du mal à suivre le mouvement ? ça, il faut que je sache. Et peu à peu le cadavre se formait, il commençait à empester, tout doucement, comme un petit pet d'abord, on ne sait pas d'où il vient, on l'oublie, mais voilà que ça recommence, que ça continue, cette fois on a repéré la personne. Pourvu que je n'aie pas encore ça sur la conscience. Mais probable que je l'ai."

La nuit, je rêve de choses idiotes, mais je me réveille - volontairement - au petit matin dès que je m'aperçois en dormant que je commence à rêver des imbécillités. 
Le phénomène est très fréquent. Je me juge et je juge mes pensées avant même d'avoir repris conscience, et encore ensommeillée. 
Parfois, Gombrowicz me manque. Gombrowicz et son incroyable virtuosité et causticité noble à se dépatouiller en même temps que des grandes idées et de la profonde vision qu'il savait poser sur elles, de petites choses inutiles qu'il considérait comme étant personnelles mais ne dédaignait pas d'exposer longuement en en démontant, écrou par écrou, le mécanisme, avec la précision et le mordant d'un horloger un peu fou. Il me manque et me manque aussi le bel été passé avec lui. Mais voilà. On ne peut pas revivre les choses deux fois. Et c'est l'automne. L'automne avec Pessoa, mon compagnon de route actuel qui s'accorde tout à fait avec la saison. 
"J'appartiens à une génération qui a créé en son sein une égale incrédulité à l'égard de toutes les croyances. Nos pères possédaient encore un élan capable de faire crédit, et qu'ils transféraient à d'autres formes d'illusion. Certains d'entre eux s'enthousiasmaient pour l'égalité sociale, d'autres n'étaient passionnés que de beauté, ou encore croyaient en la science et les progrès qu'elle apportait; d'autres enfin allaient chercher, au fond de l'Orient et de l'Occident, de nouvelles formes religieuses pour distraire leur conscience - sans elles totalement creuse - de l'acte pur et simple de vivre. 
Tout cela, nous l'avons perdu, et nous sommes nés orphelins de toutes ces consolations. Chacun s'est ainsi retrouvé livré à lui-même, seul avec le désespoir de se sentir vivre.
Un bateau semble fait pour naviguer; mais son but véritable, ce n'est pas de naviguer : c'est d'arriver au port. Nous voilà tous en train de naviguer, sans la moindre idée du port auquel nous devrions arriver.
Dépourvus d'illusions, nous ne vivons plus que de rêve - et le rêve est l'illusion de ceux qui n'en peuvent plus avoir. Vivant de nous-mêmes, nous nous amoindrissons, parce que l'homme complet est celui qui s'ignore.
Certains d'entre nous se sont enlisés dans leur bataille pour la vie quotidienne, sans vouloir payer d'une peine riche de sens, se sont livrés au culte du bruit et de la confusion, croyant vivre quand ils s'entendaient eux-mêmes, croyant aimer quand ils se heurtaient aux aspects superficiels de l'amour. Vivre nous faisait mal, car nous savions que nous étions vivants. Mais d'autres n'eurent pas même ce courage de tout refuser et de trouver refuge en eux-mêmes. S'ils ont vécu, c'est dans la négation d'eux-mêmes, l'insatisfaction et la tristesse. Mais nous l'avons vécu de l'intérieur, sans grands gestes, toujours repliés sur nous-mêmes, au moins dans notre façon de vivre, enfermés entre les quatre murs de notre chambre, et les quatre murailles de notre incapacité d'agir."

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