Chez Pinget et du côté de Pessoa
Dans Pinget, chez Pinget - comment dire ça - pas un seul guillemet (ouvrant-fermant), pas une seule parenthèse (ouverte et refermée), en tout cas dans son Quelqu'un... J'ai bien cherché, impossible d'en trouver. Aucune subjectivité à mettre dans les parenthèses en vis-à-vis ou en opposition à la "réalité", sacro-sainte vie du dehors de nous, qu'à part soi le narrateur commenterait pour nous et qu'à travers lui l'auteur devrait avoir pour tâche de relater, pour notre distraction. Non, tout, absolument tout, ne relève que d'une subjectivité, incroyablement réelle. Le reste, tout autour, n'est que ce qui la provoque, l'entoure, l'emballe, la crée. Et pas non plus de mots à mettre entre guillemets pour les avancer, les citer avec un certain recul, les souligner ou les placer dans un registre différent où ils feraient sens, celui d'une lecture à plusieurs niveaux où l'on attendrait de nous, avec le narrateur, que nous interprétions chaque événement, tout aussi bien d'ailleurs que chaque non-événement. Non. Du tout. On est le narrateur, on est celui qui dit Je, dont on ne connaît même pas le nom, celui des deux qui n'est pas Gaston, c'est tout ce que l'on sait, l'autre, quoi, dans cette pension de famille ou cette maison de retraite où rien ne se passe comme prévu, où tout se déroule comme dans n'importe quelle refuge pour vieux délaissés, en n'importe quelle époque, dans tout un tas de pays... Il n'y a que l'appellation du lieu qui change, et l'appellation, Pinget, il s'en tape. Il ne décrit pas. Il dit. Il n'écrit même pas, il se promène, à la recherche d'un vague papier concernant ses travaux de botanique qu'il a perdu et qui va le mener loin - et nous mener avec - en sa recherche laborieuse, minutieuse, patiente et totalement anachronique. On passe avec lui par tous les états.
"Il m'arrive d'être tracassé par des choses qui vont arriver. Ma piste doit être de ce côté. Y aller moi-même. Il faut encore penser à ça, à ne pas dérouter d'emblée. N'avoir pas à lui traduire la chose [que je cherche seulement un papier] car là il peut se formaliser. J'ai rafistolé en disant que je ne vous dérange pas, j'espère que je ne vous dérange pas, il m'a redit qu'est-ce que vous voulez dire. C'était donc qu'il avait compris et qu'il employait l'expression qu'est-ce que vous voulez dire pour vous plaisantez. Drôle d'idée. Si chaque fois que je ne comprends pas ce qu'on me dit je croyais qu'on plaisante ça me simplifierait la vie. Je ne plaisante pas assez. C'est ce genre de chose qu'il faut changer. Tout prendre à la rigolade. Est-ce que ça simplifierait vraiment ? Est-ce que je ne me demanderais pas de quoi exactement ils plaisantent ou s'ils vont comprendre ma plaisanterie ? C'est en général ce que les gens comprennent le moins. La conversation était bien emmanchée, elle durait. Il me trouvait tellement aimable qu'il s'étonnait qu'on ne se soit pas connu avant et il m'offrait un verre. Ces choses à faire ou à ne pas faire, faut-il faut-il pas, c'est ce qui me gâche l'existence. Mon fond à changer."
Faire une histoire d'une non-histoire absolue. Virtuosité limpide de l'expression. Sobriété simplissime de la langue. Chaque mot vous entraîne plus loin. Beaucoup plus loin - et trop loin, on dirait. Et il ne retrouve toujours pas son papier...
Et du côté de Pessoa... Pessoa et la langue écrite, soutenue, incroyablement ciselée, minutieusement débarrassée de ses scories également, mais dans un autre style, une autre époque aussi.
"Je tombe parfois, dans le banal désordre de mes tiroirs littéraires, sur des textes que j'ai écrits autrefois, encore tout jeune, et certains présentent un pouvoir d'expression que je ne me rappelle pas avoir possédé à cette époque. Et, sentant malgré tout que je me trouve aujourd'hui en grand progrès sur ce que j'ai été, je me demande où est le progrès si j'étais déjà le même qu'aujourd'hui. Je ne me suis pas compris dans le déroulement de mon passé : comment ai-je pu avancer vers ce que j'étais déjà ? Comment me suis-je vu aujourd'hui alors que je n'ai pas su me voir autrefois ? Ma pensée se perd et je suis certain d'avoir déjà écrit ce que j'écris en ce moment. Je me souviens.
De qui donc, mon Dieu, suis-je ainsi spectateur ? Combien suis-je ? Qui est moi ? Qu'est-ce donc que cet intervalle entre moi-même et moi ? Et qui donc, à l'intérieur de moi, suis-je venu remplacer ? C'est comme si je retrouvais une vieille photo, de moi sans aucun doute, avec une taille différente, des traits inconnus - mais indiscutablement de moi, épouvantablement moi." Fragments 213-214
Pinget, Pessoa... nous racontent-ils au fond la même chose ? D'après Georges Picard, en littérature, la même idée exprimée par deux écrivains différents donne deux idées différentes. Car quand les mots changent, l'essentiel change.


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