D'un amour douloureux
En ces jours où monte jusqu'à soi l'orage et où les bruits de la rue parlent tout haut, d'une voix solitaire, des fragments d'envie, de luxure, de vulgarité, viennent frapper mon sens de l'ouïe. Je perds peu à peu conscience du fait que je coexiste à tout cela, que je m'avance réellement, entendant mais voyant à peine. Je me sens à l'écart, étranger, incertain. Je me surprends presque à vouloir crier, car je m'enfonce dans un océan. En de tels moments de terreur suprêmement silencieuse, je ne sais plus ce que je suis matériellement, ce que je fais habituellement, ce que d'ordinaire je veux, je sens et je pense.
Je me sens perdu pour moi-même, comme hors d'atteinte. Mon aspiration fiévreuse qui veut produire une chose que pour l'instant je ne comprends pas (même si en fait je la comprends, je m'en souviens parfaitement) et que j'appelle la beauté - tout cela ne me paraît même pas digne d'être pensé, mais inutile, vide et lointain. Je me sens vide pur, une illusion d'âme, le lieu d'un être.
Brusquement, une clarté formidable a volé en éclats. Elle a tout pétrifié, dans les cerveaux et dans les pensées. Tout s'est pétrifié, d'un seul coup. Les cœurs ont cessé de battre un instant. Nous sommes tous des gens très sensibles. Le silence est terrifiant, comme s'il y avait mort d'homme. Des sons légers se sont détachés plus nettement, inquiets, dans la maison. Puis est revenue la vie. Cet espace trompeur entre ce que j'ai été et ce que je suis. Cet épisode de l'imagination que nous appelons réalité. Je tourne le dos à la fenêtre toute grise, à ses vitres froides sous les mains qui les touchent.
F. Pessoa Autobiographie sans évènements - Fragments 219-221-222-223-224
Je me sens perdu pour moi-même, comme hors d'atteinte. Mon aspiration fiévreuse qui veut produire une chose que pour l'instant je ne comprends pas (même si en fait je la comprends, je m'en souviens parfaitement) et que j'appelle la beauté - tout cela ne me paraît même pas digne d'être pensé, mais inutile, vide et lointain. Je me sens vide pur, une illusion d'âme, le lieu d'un être.
Brusquement, une clarté formidable a volé en éclats. Elle a tout pétrifié, dans les cerveaux et dans les pensées. Tout s'est pétrifié, d'un seul coup. Les cœurs ont cessé de battre un instant. Nous sommes tous des gens très sensibles. Le silence est terrifiant, comme s'il y avait mort d'homme. Des sons légers se sont détachés plus nettement, inquiets, dans la maison. Puis est revenue la vie. Cet espace trompeur entre ce que j'ai été et ce que je suis. Cet épisode de l'imagination que nous appelons réalité. Je tourne le dos à la fenêtre toute grise, à ses vitres froides sous les mains qui les touchent.
F. Pessoa Autobiographie sans évènements - Fragments 219-221-222-223-224
On trouve, dans Le livre de l'intranquillité, un fragment - le 234 - qui ne comporte qu'une seule phrase, isolée, et celle-ci est saisissante.
"Nous pouvons mourir si nous n'avons fait qu'aimer; nous aurons failli si nous avons diverti."
Tel un éclair, elle annonce l'orage imminent. Qui va nous tomber dessus. Elle est de celles dont Pessoa disait : La phrase est mon unique vérité. Une fois la phrase dite tout est accompli, le reste n'étant que du sable qu'on a pu un temps prendre pour de l'or et qui, quand on rouvre les mains s'est échappé, montrant qu'il n'est que du sable, comme il l'a toujours été.
"Nous pouvons mourir si nous n'avons fait qu'aimer; nous aurons failli si nous avons diverti."
Tel un éclair, elle annonce l'orage imminent. Qui va nous tomber dessus. Elle est de celles dont Pessoa disait : La phrase est mon unique vérité. Une fois la phrase dite tout est accompli, le reste n'étant que du sable qu'on a pu un temps prendre pour de l'or et qui, quand on rouvre les mains s'est échappé, montrant qu'il n'est que du sable, comme il l'a toujours été.
Qu'annonce ce Nous pouvons mourir si...? Tout un "aveu" sur Etre aimé - se risquer à aimer. C'est la première fois, à la moitié de l'ouvrage qui réunit l'ensemble des Fragments - à la page 261 très exactement - que Pessoa s'exprime sur la question.
Je n'ai été vraiment aimé qu'une seule fois [on nous dit, en note de bas de page, qu'elle s'appelait Ofelia, "l'éternelle fiancée", est-il précisé...]. De mon côté, je n'ai jamais eu la patience ou la contention d'esprit suffisantes pour éprouver seulement l'envie de faire l'effort nécessaire. Une certaine impatience m'a toujours envahi à l'idée de me voir lié à un sentiment continu, surtout s'il fallait s'atteler à un effort suivi. "Pour quoi faire?" pensait en moi ce qui ne pense pas. C'est un sentiment difficile à définir qui succéda à celui-ci, mais où se détachaient, de façon fort désagréable, les impressions d'ennui, d'humiliation et de fatigue.
D'ennui, comme si l'on m'avait imposé une tâche incongrue et, en quelque sorte, des heures supplémentaires. D'ennui, comme si la monotonie inconsistante de la vie ne suffisait pas et qu'il me faille maintenant y ajouter la monotonie obligatoire d'un sentiment bien défini.
Et puis d'humiliation, oui, d'humiliation. J'ai mis longtemps à comprendre ce que venait faire là un sentiment si peu justifié, en apparence, par ce qui le provoquait.
L'amour d'être aimé aurait dû faire son apparition en moi. Mais je sentis que l'on m'accordait une sorte de prix destiné en fait, à quelqu'un d'autre.
Mais de la fatigue, par-dessus tout de la fatigue - une fatigue bien au-delà de l'ennui. Quelle fatigue que d'être aimé, d'être véritablement aimé! Quelle fatigue de devenir le fardeau des émotions d'autrui! Changer quelqu'un qui s'est voulu libre, toujours libre, en garçon de courses des responsabilités : répondre à certains sentiments, avoir la décence de ne pas prendre ses distances. Quelle fatigue de voir notre existence dépendre complètement de son rapport avec les sentiments de quelqu'un d'autre ! Quelle fatigue de devoir, d'une façon ou d'une autre, éprouver forcément quelque chose, de devoir forcément, même sans réelle réciprocité, aimer un peu aussi !
Cet épisode de l'ombre s'en est allé de moi comme il m'était venu. Il ne m'en reste rien aujourd'hui, ni dans mon intelligence, ni dans mon émotion. Il ne m'a apporté aucune expérience que je n'aurais pu déduire tout seul des lois de l'existence humaine, dont j'ai une connaissance instinctive, étant moi-même un être humain. Il ne m'a apporté ni plaisir dont je me souvienne avec tristesse, ni déplaisir dont je me souvienne avec une égale tristesse. J'ai l'impression qu'il s'agit d'une chose lue quelque part, d'un incident survenu à quelqu'un d'autre, d'un roman lu à moitié et dont il m'a manqué l'autre partie sans que j'y attache d'importance, car la moitié déjà lue était bien menée, quoique à peu près dépourvue de sens, et la partie manquante ne pouvait lui en donner davantage, qu'elle qu'en soit l'intrigue.
J'ai de la peine que quelqu'un ait éprouvé de la peine à cause de moi, c'est cela qui me fait de la peine - et rien d'autre.
Il est peu probable que la vie ne me ménage d'autre rencontre avec les émotions naturelles. Je le souhaite presque, pour voir comment je sentirais cette seconde fois. Peut-être sentirais-je moins; peut-être aussi davantage. Les émotions peuvent susciter ma curiosité. Les faits, quels qu'ils puissent être, n'en éveillent chez moi aucune.
Ne se soumettre à rien - ni homme, ni amour, ni idée; garder cette indépendance distante consistant à ne croire ni à la vérité ni, à supposer qu'elle existe, à l'avantage de la connaître. "Appartenir" - banalité suprême... Credo, idéal, femme ou métier - autant de geôles et de fer. Etre, c'est demeurer libre. Aucun lien, pas même avec nous-mêmes ! Libres de nous comme des autres, contemplatifs sans extase, penseurs sans conclusions.
D'ennui, comme si l'on m'avait imposé une tâche incongrue et, en quelque sorte, des heures supplémentaires. D'ennui, comme si la monotonie inconsistante de la vie ne suffisait pas et qu'il me faille maintenant y ajouter la monotonie obligatoire d'un sentiment bien défini.
Et puis d'humiliation, oui, d'humiliation. J'ai mis longtemps à comprendre ce que venait faire là un sentiment si peu justifié, en apparence, par ce qui le provoquait.
L'amour d'être aimé aurait dû faire son apparition en moi. Mais je sentis que l'on m'accordait une sorte de prix destiné en fait, à quelqu'un d'autre.
Mais de la fatigue, par-dessus tout de la fatigue - une fatigue bien au-delà de l'ennui. Quelle fatigue que d'être aimé, d'être véritablement aimé! Quelle fatigue de devenir le fardeau des émotions d'autrui! Changer quelqu'un qui s'est voulu libre, toujours libre, en garçon de courses des responsabilités : répondre à certains sentiments, avoir la décence de ne pas prendre ses distances. Quelle fatigue de voir notre existence dépendre complètement de son rapport avec les sentiments de quelqu'un d'autre ! Quelle fatigue de devoir, d'une façon ou d'une autre, éprouver forcément quelque chose, de devoir forcément, même sans réelle réciprocité, aimer un peu aussi !
Cet épisode de l'ombre s'en est allé de moi comme il m'était venu. Il ne m'en reste rien aujourd'hui, ni dans mon intelligence, ni dans mon émotion. Il ne m'a apporté aucune expérience que je n'aurais pu déduire tout seul des lois de l'existence humaine, dont j'ai une connaissance instinctive, étant moi-même un être humain. Il ne m'a apporté ni plaisir dont je me souvienne avec tristesse, ni déplaisir dont je me souvienne avec une égale tristesse. J'ai l'impression qu'il s'agit d'une chose lue quelque part, d'un incident survenu à quelqu'un d'autre, d'un roman lu à moitié et dont il m'a manqué l'autre partie sans que j'y attache d'importance, car la moitié déjà lue était bien menée, quoique à peu près dépourvue de sens, et la partie manquante ne pouvait lui en donner davantage, qu'elle qu'en soit l'intrigue.
J'ai de la peine que quelqu'un ait éprouvé de la peine à cause de moi, c'est cela qui me fait de la peine - et rien d'autre.
Il est peu probable que la vie ne me ménage d'autre rencontre avec les émotions naturelles. Je le souhaite presque, pour voir comment je sentirais cette seconde fois. Peut-être sentirais-je moins; peut-être aussi davantage. Les émotions peuvent susciter ma curiosité. Les faits, quels qu'ils puissent être, n'en éveillent chez moi aucune.
Ne se soumettre à rien - ni homme, ni amour, ni idée; garder cette indépendance distante consistant à ne croire ni à la vérité ni, à supposer qu'elle existe, à l'avantage de la connaître. "Appartenir" - banalité suprême... Credo, idéal, femme ou métier - autant de geôles et de fer. Etre, c'est demeurer libre. Aucun lien, pas même avec nous-mêmes ! Libres de nous comme des autres, contemplatifs sans extase, penseurs sans conclusions.
[me sont revenus à l'esprit, alors, ces lignes de souvenirs (rares) chez Pessoa. Souvenir de l'enfance]
Tout enfant, je jouais avec des bobines de fil. Je les aimais d'un amour douloureux - je m'en souviens si bien - car j'éprouvais pour elles, puisqu'elles n'étaient pas réelles, une immense compassion. Ces personnages étaient nettement définis. Ils possédaient des vies distinctes. Pourquoi ne suis-je pas demeuré un enfant pour toujours ? je ne peux plus le faire aujourd'hui. Je n'ai plus aujourd'hui que la réalité, avec laquelle je ne peux plus jouer. Ce qui est mort en moi, c'est bien plus que mon passé.
Si la vie se réduit à la recherche de l'impossible par le biais de l'inutile, recherchons donc toujours l'impossible, recherchons-le par le biais de l'inutile puisqu'il ne passe de chemin par aucun autre point, et qu'en chemin nous ne rencontrons rien qui mérite un mouvement de tendresse ou de regret.
Nous nous lassons de tout, sauf de comprendre; alors comprenons, comprenons sans cesse, tout en essayant de tisser astucieusement les fleurs spectrales de notre compréhension qui tôt ou tard se faneront aussi.
On se fatigue de penser pour parvenir à une conclusion, car plus on pense, analyse et distingue, et moins on parvient à une conclusion. On tombe alors dans une telle inertie que tout ce qu'on demande, c'est de bien comprendre ce qui a été exposé - une attitude d'esthète, car on veut comprendre sans être réellement intéressé.
Si la vie se réduit à la recherche de l'impossible par le biais de l'inutile, recherchons donc toujours l'impossible, recherchons-le par le biais de l'inutile puisqu'il ne passe de chemin par aucun autre point, et qu'en chemin nous ne rencontrons rien qui mérite un mouvement de tendresse ou de regret.
Nous nous lassons de tout, sauf de comprendre; alors comprenons, comprenons sans cesse, tout en essayant de tisser astucieusement les fleurs spectrales de notre compréhension qui tôt ou tard se faneront aussi.
On se fatigue de penser pour parvenir à une conclusion, car plus on pense, analyse et distingue, et moins on parvient à une conclusion. On tombe alors dans une telle inertie que tout ce qu'on demande, c'est de bien comprendre ce qui a été exposé - une attitude d'esthète, car on veut comprendre sans être réellement intéressé.
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