Écrivains, lieux, époques...
Littérature. Écrivains. Lieux. Époques.
Je lis en ce moment plusieurs livres (Pessoa-Lisbonne 1930, mort en 35 n'a pas connu la 2ème guerre - Alfred Hayes-Los Angeles 1958 et avant, cet été, j'ai lu Gombrowicz-Argentine-Pologne 1953-69 - Stella Gibbons-Londres 1944, son Célibataire, qui se passe sous les bombardements de 43 - Mon Quelqu'un, de Pinget-France 1965, et je viens de finir ce Cher lecteur de G. Picard-France 2017) et, je dois dire, à part le dernier peut-être qui est plus profondément désespéré sous des dehors enjoués et humoristiques, j'ai l'impression que pour chacun de ces écrivains, l'écriture - la littérature traversant des époques et des lieux différents que cette écriture est devenue - est un puissant ressort d'enthousiasme "malgré tout", d'attentes-exigences concernant la vie, même parmi ceux les plus renfrognés ou exilés dans leur solitude d'écrivain. Et les plus désillusionnés.
Je me demande si ce n'est pas cela que j'attends moi-même lorsque je lis.
Qu'on me répare, me fasse voyager - accompagner "quelqu'un" - dans l'espace et le temps, les différents lieux, époques et personnes, et me permette d'attendre avec intérêt, patience et, encore, de la curiosité, la "suite"...
Lectures. Lire.
"Et nous jouissons, en compagnie de divers immortels, de la coexistence de plusieurs infinis et d'éternités diverses.
L'histoire se refuse aux choses bien tranchées. Il est des périodes de calme où tout est vil, et des périodes agitées où tout est noble. Tout se mêle et s'entrecroise, et il n'est d'autre vérité que celle que nous supposons. Ils défilent devant moi en procession de songes, au fond de mon quatrième étage anonyme, et ils ne signifient pas davantage, pour moi, qu'ils n'ont signifié pour ceux qui ont cru en eux. Indifférents à tout le reste, les hommes continuent à aimer et à digérer. Notre vitalité nous récupère et nous ranime. Nous enterrons nos morts une fois pour toutes. Nous subissons nos pertes en pure perte. Quand je vois un chat au soleil, je crois toujours voir un homme au soleil. Toutes les choses qui ont été nôtres, même par le seul jeu de la vie en commun ou de notre vision propre, parce qu'elles ont été nôtres, sont devenues un peu nous.
16 décembre 1931. Il est parti. celui qu'on appelle le garçon de bureau est parti aujourd'hui, définitivement à ce qu'on m'a dit, pour son village natal - ce même homme que j'ai pris l'habitude de considérer comme partie intégrante de cette maison humaine où je vis et, par conséquent, de moi-même et du monde qui est le mien. il est parti aujourd'hui. dans le couloir - rencontre fortuite permettant la surprise attendue de nos adieux -, je lui ai donné l'accolade, il me l'a rendue timidement, et j'ai eu assez d'anti-âme pour ne pas pleurer comme, sans mon cœur, le désiraient sans moi, mes yeux brûlants. Ce qui est parti aujourd'hui pour quelque village de Galice dont j'ignore même le nom n'a pas été pour moi un simple garçon de bureau : il a été une partie vitale, parce que visuelle et humaine, de la substance de ma vie. J'ai été diminué aujourd’hui. Je ne suis plus tout à fait le même : le garçon de bureau est parti.
Tout ce qui se produit dans cet ici où nous vivons, c'est en nous qu'il se produit. Tout ce qui prend fin dans ce que nous voyons, c'est en nous qu'il prend fin. Tout ce qui a existé - si nous l'avons vu tandis qu'il existait - c'est de nous qu'il a été enlevé quand il a disparu."
Cet après-midi, je me rends au cimetière. On y enterre une dame, une voisine du cinquième étage, qui végétait depuis cinq ans dans sa chambre, que je ne voyais pratiquement plus depuis des années, morte dans la nuit de vendredi à samedi m'a dit son fils, d'une crise cardiaque, "elle s'est arrêtée de respirer", à l'âge de 96 ans. Elle est ainsi, sur son lit, étendue sans vie, au-dessus de ma tête quasiment, depuis six jours et cinq nuits ! Hier matin, tenant la porte ouverte de mon appartement après que le père de mon petit-fils ait sonné à l'interphone pour le déposer, j'ai vu monter tour à tour, d'un pas lent progressant dans les étages, avec une tête de circonstance (de dix mètres de long) deux policiers de la police municipale, deux pompiers et trois ou quatre membres de l'équipe des pompes funèbres. Et tous - chacun - m'ont saluée d'un bonjour funèbre. La mort montait une à une les marches de l'escalier - d'un pas lourd - me suis-je dis, stupidement...
Et mon petit-fils de trois ans a surgi de l'ascenseur sur le palier, se jetant dans mes bras.
J'ai refermé sur nous deux la porte et n'ai plus pensé à rien d'autre. Qu'à lui. A nous deux.
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