Encore un ami perdu
Encore un ami perdu. Vais-je devenir comme Roger, qui à chaque fois ces dernières années que nous nous voyions se désolait de les voir partir un à un, Pascal Pia, Albert Camus, Claude Roy, Romain Gary, Jean-Bertrand Pontalis...? Puis aussitôt après, son âme insoucieuse et sa curiosité intellectuelle et littéraire se ranimant spontanément, il reprenait là où nous en étions restés la fois précédente : "J'ai parcouru votre site Belles plumes, c'est intéressant, et amusant... Continuez. Et le titre est joli."
Oui, il faut continuer. Je dirais, presque imperturbablement.
Hier, jour de son absence définitive, son "départ" comme on dit rêveusement, l'ami Roger, qui est parti..., ma dentiste m'a déchiré la bouche en essayant de retirer la prothèse que j'ai depuis sept ans recouvrant l'implant d'une molaire dont la vis bouge à l'intérieur, tournant sur elle-même.
Une vraie boucherie. Marteau. Fraise. Scie. Pendant presque deux heures d'activité à l'intérieur de ma bouche étirée... Je respirais à fond, lentement, comme on dit aux enfants de faire - j'étais devenue mon enfant - en essayant de penser à autre chose, quelque chose d'agréable, mais ne trouvais rien, en cette journée sans fin où tout semblait s'éloigner de moi, "l'univers tout entier", comme dirait Pessoa, où tellement de choses et de personnes m'abandonnaient... C'est l'impression, sûrement fausse, que j'avais. La dentiste (qui s'en voulait d'être en train de "perdre une heure", m'a-t-elle dit, dans l'enchaînement de tous ces rendez-vous du jour) me demandait toutes les deux minutes (mécaniquement), quand un possible silence de ses travaux pouvait se faire, et voyant couler le long de mes joues quelques larmes furtives, lentes à s'échapper, si "ça allait"... Question à laquelle je ne pouvais, pour différentes raisons - la première étant ma bouche écartelée, langue coincée par les outils sur le côté, pompe à salive de l'autre - évidemment pas répondre, ni dans un sens, ni dans l'autre. Oui-oui, ça va. Non-non, ça ne va pas du tout. Mais alors pas du tout ! Arrêtez ça tout de suite ! Je savais bien qu'il était déjà trop tard. Qu'il fallait continuer. En finir. On n'avait plus le choix (au début, de la séance, oui, on l'avait, mais alors elle ne m'avait pas demandé mon avis).
Si j'avais pu stopper son bras, si cela avait été possible, ce que je lui aurais dit n'aurait concerné aucunement le domaine de la chirurgie dentaire, n'était pas de cet ordre : Les larmes qui s'enfuient, ne craignez rien, ce n'est pas vous, c'est que, pour me distraire, je ne trouve aucune image, aucune idée plaisante à quoi me raccrocher, là, dans l'instant. Je reviens toujours, depuis deux heures que vous vous acharnez, à la pensée de ce que un ami, que j'ai perdu hier, a pu éprouver au moment de s'en aller pour toujours. Il n'y a que ça qui me vienne à l'esprit.
A la fin, aucune des méthodes employées n'ayant fonctionné, elle a tout pété, non sans une certaine rage, j'ai noté, je crois qu'elle s'en voulait, principalement parce qu'elle était déçue d'elle-même de n'avoir pas réussi, mais aussi parce que la salle d'attente se remplissait. Dring-dring, je voyais bien que ça l’affolait... A chaque tintement de sonnette, son geste se faisait plus saccadé encore, pas loin de déraper, moins précise et concentrée qu'elle était, et peut-être - je le craignais - plus involontairement malhabile.
Je suis rentrée chez moi - frissonnante, un grand froid de fin d'après-midi pourtant paisible me pénétrant tout entière - la bouche en feu, langue et gencive amochées.
Pessoa, qui pourtant n'a rien d'un consolateur, je le sais, me consolera, lui.
"Je pense avec mon imagination, et tout ce qui devait être chez moi raisonnement, ou chagrin, ou impulsion, se réduit à quelque chose d'indifférent et de lointain, tel ce lac mort au milieu des rochers, où flotte un dernier soleil aux ombres allongeantes. Je me suis arrêté, et les eaux ont frémi. J'ai réfléchi, et le soleil s'est caché. Je ferme mes yeux lents, somnolents, et il n'y a rien d'autre au fond de moi qu'un pays lacustre, où la nuit commence à cesser d'être le jour, dans les reflets brun sombre de l'eau où montent des algues.
Parce que j'ai écrit, je n'ai rien dit. J'ai toujours l'impression que ce qui existe se trouve ailleurs et que nous trouverons d'immenses voyages à faire si seulement nous avons le coeur de faire le premier pas.
J'ai cessé d'être, comme le soleil de mon paysage.
J'enregistre jour après jour les impressions qui forment la substance externe de ma conscience de moi-même. Je les mets dans des mots vagabonds qui me désertent sitôt écrits, et se mettent à errer, indépendamment de moi. Tout cela ne me sert à rien, car rien ne sert à rien. Mais je me sens soulagé en écrivant, comme un malade qui soudain respire mieux, sans que sa maladie ait cessé pour autant. Ces pages sont les griffonnages de l'inconscience que j'ai de moi-même. Je les trace dans une sorte de torpeur où je me perçois, comme un chat au soleil, et je les relis parfois avec une vague et tardive surprise, comme si je me ressouvenais soudain d'une chose depuis toujours oubliée. J'ai perdu, avant de naître, mon château du temps jadis. On en a vendu, avant même que je sois, les tapisseries. Et des genoux de la reine que je n'ai pas connue tombe - tel un épisode de sa broderie inutile - la pelote oubliée de mon âme. Elle roule sous le buffet, et quelque chose en moi la suit."

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