Entre nous (1)

Année 1992

Mardi 1er sept. Bercy (Godard - Vaillant - écriture)

- Félix Guattari est mort samedi, à 62 ans, d'une crise cardiaque. Cela m'a porté un coup. Nous avions le même âge. Il y a eu aussi Jean Poiret... à la fin d'un tournage.
- Michel Berger, 44 ans. Tony Lainé, aussi. Tu as peur de mourir ainsi ?
- Oui. Non. Je suis angoissé, c'est tout.
- À cause de l'examen que doit passer ton fils, qu'il a oublié de préparer ?...
- Peut-être. Cela cristallise les autres problèmes en tout cas. Et puis, il y a Maastricht, les violences racistes en Allemagne, la Bosnie, la Somalie... J'en ai marre. La vie est trop difficile.
- Par moments...
- Non. Toujours.
- Ne m'enlève pas ce qui me reste d'illusions.
- Elles tomberont toutes seules, tu verras...
- Moi, ce que je veux, c'est que mon garçon soit guéri. Et retrouver un peu de liberté. Ne va pas me faire une crise cardiaque, en plus. Par exemple, une fin de tournage + moi seraient un cocktail idéal...
- Il n'y a plus de tournage. Mon seul tournage, c'est toi. Et mon seul film.

Mercredi 2 sept. Bercy (beauté - Monica Vitti - Léa Massari - Giulietta Masina)

- Je n'ai presque pas dormi cette nuit. C'est long, cette maladie de mon fils...
- Ah bon. Ce n'est donc pas à cause de moi ?...
- À cause de toi ? Non mais tu rêves... Et toi, comment vas-tu ?
- Bien. Très bien.
- Il faudrait que ce soit un peu crédible. Que tu argumentes...
- Sortirais-tu cet après-midi ?
- Je ne sais pas. J'ai envie de rien. Mais ça peut venir.
- Je t'appellerai pour savoir si c'est venu. Sinon, tu n'as qu'à faire répondre que tu dors.
- Je ne te ferais pas ça.
- "La France a ces temps-ci, l'odeur de celle des années trente". Tu vois, c'est ce que je te disais hier : il y a comme un parfum qui ne me dit rien de bon.
- On fera ce qu'on peut. Mais pas de complaisance avec le malaise général, s'il te plaît. Ne nous vautrons pas là-dedans.
- À tout à l'heure, peut-être.
- C'est ça, à tout à l'heure.

Jeudi 3 sept. Saint Mandé (Maastricht, mini-crise)

- Quoi de neuf ?
- Rien. Ah si. Je ne t'aime plus, je crois.
- Ah ah. Depuis quand ?
- Ce matin. La fatigue. J'ai failli être malade. Mal à la gorge.
- Efficace contre l'amour, en effet... Et pourquoi, sinon, tu ne m'aimes plus?
- Pour rien. Pour changer.
- Demain, on ne pourra peut-être pas se voir. J'ai une course à faire avec un ami.
- Hein? Non mais ça ne va pas! Et un vendredi en plus! Cela va faire trois jours sans! Ça va pas se passer comme ça!...
- Tu ne m'aimes plus, alors... Qu'est-ce que ça change...
- ...
- Quel jeu joues-tu?
- Aucun. Je suis indifférent maintenant. Fais ce que tu veux.
- Ne me fais pas de mal.
- Tu as mal ? Non, c'est fini. J'arrête. Je te pardonne. Je ne veux pas que tu sois triste.
- Tu as ce pouvoir-là. N'en abuse pas.
- Veux-tu de l'argent ? Pour compenser. Cent ? Cent cinquante ? Deux cents ? Plus ?...
- Idiot. Je veux que tu m'embrasses.
- Approche. Moi, ce que je veux, c'est du temps pour te regarder. Tous les jours. Sans exception. Je ne suis pas avec toi comme un père avec son enfant mais comme un enfant avec sa mère.

Vendredi 4 sept. Lac Daumesnil (Mitterrand - Traité de Maastricht)

- Quand je dis que je ne t'aime plus, ce n'est pas seulement une dénégation. C'est aussi pour faire en sorte que les choses bougent.
- Elles ont bougé, on ne peut pas dire...
- Ah ça oui! Tu parles! J'ai cru d'abord que tu n'avais pas marqué le coup. Et puis vlan! Quelques minutes après tu prévoyais déjà de me priver d'une de nos rencontres. La dernière de la semaine, en plus. Tu me fous en l'air comme ça un vendredi mais aussi le lendemain et le surlendemain. Tout un week-end. Ça va pas, non? Je retrouve alors solitude et abandon, les deux complices de ma vie... Et que ce soit toi qui me les présentes de nouveau, je ne puis le supporter...
- C'est que tu n'as pas encore abandonné ce que tu as perdu. Un jour nous en serons là. Moi, je crois que je m'en approche.
- Oh la la, c'est un peu facile! Tu avais quelque chose à perdre. Ce n'est pas mon cas. Je n'ai connu que ça, l'abandon, le rejet...
- Je te redonnerai ta sécurité de base. Tu vas voir.
- Quand?
- Je sais pas. Ce sera long.
- Je voudrais me confondre avec toi. Il faudrait que je trouve dans ma vie, le pendant à ce que tu appelles "mon ami", "mon mari", "mes enfants". Que je puisse remplir ma vie comme la tienne est remplie.

Samedi 5 sept. Bois de Vincennes (trois hommes aperçus en train de se toucher)

- En me promenant avec mon fils j'ai rencontré un ancien collègue qui m'a présenté à son amie en disant : "Ce type-là est redoutable. Il a eu toutes les plus belles femmes." Mon fils m'a fait remarquer plus tard "lui, il ne doit pas t'aimer..." Je crois, il se trompe.
- Parce que tu crois être à ton avantage. Non, il ne se trompe pas, au contraire c'est bien vu... C'est désobligeant de faire passer quelqu'un pour un homme à femmes. On veut surtout montrer son impuissance.
- J'aurais bien voulu tiens être un homme à femmes. Seulement un homme à femmes...
- Oui mais la classe, le chic, c'est que ça ne se sache pas. Ne pas le vouloir et surtout ne pas en avoir la réputation.
- Dans mon cas c'est une fausse réputation. J'ai toujours ramé pour me faire aimer.
- Il ne s'agit pas d'aimer dans ce qu'a dit ton collègue. Donc, c'est bien ça, ton fils a raison. Ce type-là ne t'aime pas.
- Si je disparais, je voudrais que tu te mettes en contact avec mon fils. Je crois que cela pourrait être très important pour lui. Et toi, tu retrouverais un peu de moi en lui.
- On verra ça dans dix ans. Les choses, les êtres auront beaucoup changé encore d'ici là. Et puis ce n'est pas toi qui décides de ce qui est important pour les uns ou les autres.
- Je t'appelle, à minuit.

Dimanche 6 sept. Bois de Vincennes (adolescence - sida - les risques de l'amour)

- Je suis fatigué. Je t'ai trop regardée ces temps-ci. Ma voiture perd de l'huile. Qu'est-ce qu'on va devenir sans voiture, nous deux?...
- Nous marcherons.
- Toute ma vie est organisée autour de toi. Nos rencontres. Le reste tombe autour petit à petit.
- De toutes manières, pour cette semaine qui vient, c'est mal parti. Il y a la maladie du petit, la rentrée des filles, l'absence de mon mari. Je ne suis pas comme d'habitude. J'ai peur de rater quelque chose.
- Tu es comme moi d'habitude, quoi...
- Je n'ose pas bouger. La nuit, quand je dors seule, tout me paraît inquiétant : la vie, l'avenir, la maladie, les autres, moi... Je n'ai pas la même confiance. Tu restes ma liberté, pourtant.
- Moi je suis dans un drôle d'état aussi. Dans l'attente de quelque chose. Qui viendrait de toi. Mais quoi ? Tu n'as pas posé tes lunettes de soleil pendant notre rencontre.
- Faux.
- Tu veux mettre un écran entre nous.
- Pas du tout. Je t'aime.
- Tu dis ça pour me faire plaisir.
- Oui.

Lundi 7 sept. Bastille (Woody Allen, re-sida + "couchailler")

- Il est vrai que je fus longtemps du genre à tomber dans tous les panneaux. Ce que tu appelles toi le sordide...
- Non. Du tout. C'est toi qui appelles ça comme ça. Je m'étonne seulement que passé un certain âge, les gens - les hommes surtout - continuent de se comporter comme des adolescents, se complaisent et s'enfoncent dans leur mal-être, et combien cela confine parfois à la bêtise, la connerie...
- La folie.
- Non, la bêtise. N'est pas fou qui veut. Je m'étonne que tu aies été si souvent attiré par des gens pas d'aplomb comme si ça leur conférait un intérêt particulier à tes yeux. Combien cela t'a coûté cher aussi et pourquoi tu n'as pas su résister.
- Ce n'était pas de l'attirance, c'était de la curiosité pour ce qui est marginal. Tu sais, je mourrai adolescent, au fond de moi. Aucune expérience, aucun savoir ne pourra me guérir de cet état.
- Je me demande parfois ce que serait la vie si tout le monde se débarrassait de sa culpabilité, si chacun était libre. Le sordide, le mal, n'aurait plus aucun attrait. L'amour serait comme je le désire : nu. Ni mal, ni bien.



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