Entre nous (10)
Lundi 2
nov. 1992 Bercy (un plein caddie de doléances refourgué)
- Tu
sais, je ne veux plus dire je. Si
j'essayais tu ?...
- Tu
devrais dire nous...
- Je n'ai
pas le droit.
- Tu es
en pleine contradiction en ce moment. C'est de cela que tu souffres ?
- Oui. Sans
doute. Mais ce n'est pas "en ce moment", cela fait longtemps. Des
fois la contradiction finit par devenir productive mais actuellement, non, elle
est stérile.
- Tu n'as
pas assez d'ouverture sur le monde. Tu ne prends pas assez l'air. Et tu ne fais
rien pour toi, pour ton corps.
- Tu veux
dire du sport ?
- Oui,
parfaitement.
- Ah oui,
c'est vrai que tu es un adepte du prendre l'air... Je n'ai pas le temps. À cause de toi, entre autres. Et j'ai bien peur que nos rencontres me protègent de n'avoir pas à faire autre chose. À chercher. À m'exposer. Mon emploi du
temps est totalement bloqué et je me demande si ça ne m'arrange pas comme ça.
Tu es mon alibi de l'après-midi. La maison, celui du
matin. Les enfants, celui de la soirée. Mon mari, celui du week-end
et des vacances. L'écriture, l'alibi suprême quand enfin tous les autres me lâchent en même temps. L'espace de quelques
minutes. C'est peut-être ainsi que les choses
doivent se passer. Il ne faudrait pas vouloir plus ? Je n'en sais rien. Éprouves-tu toi aussi cette sensation de vide en toi ?
- Oui.
Forcément. Mais elle débouche inévitablement sur trop
d'angoisses à propos de la mort, alors
maintenant je m'en protège.
Mardi 3
nov. Bords de Marne (voiture-pluie)
-
Pourquoi pleures-tu ?
- Je ne
sais pas.
-
Remarque, ça tombe bien, ce n'est pas si
souvent que j'ai l'occasion de te voir en larmes...
- Je ne
te comprends pas. Et quand je ne te comprends pas, j'ai l'impression de ne plus
me comprendre moi-même.
- Cela
veut donc dire que je suis encore assez proche de toi...
- Oui.
Trop. À tel point que je ne supporte
plus aucune distance entre nous.
- C'est
toi-même qui mets des distances.
Parce que tu me trouves trop pesant. Veux-tu que je m'éloigne ? Qu'on ne se voie pas pendant quelque temps ?
- Non,
voyons ! C'est absurde. Tu me manquerais affreusement. Je ne suis pas capable de
ça. Vraiment pas. Ce qui me
tourmente, mais ça va passer, c'est mon souci
de vérité. Celui-ci me dicte deux verdicts auxquels je sais toi tu
ne croirais pas, qui vont te faire sauter au plafond, mais tant pis, j'en porte
trop le poids, depuis quelque temps. Le premier c'est que la seule femme (ou le
seul homme) de sa vie, c'est celle ou celui avec lequel on vit, et le second
c'est que tu crois m'aimer mais en fait tu cherches désespérément à te libérer de ta femme.
Mercredi
4 nov. Fontenay (médecin de sa mère, chercher ordonnance)
- Depuis
quand es-tu dans cet état ?
- Ça couvait hier, je croyais que c'était passé hier soir, après t'avoir vu, mais cela m'a repris à l'instant. Mon souci de vérité me pousse à vouloir voir clair, et quand
je vois clair, je vois certaines choses que je ne voudrais pas voir.
- Que
j'aime ma femme et pas toi parce que je rêve d'elle et jamais de toi ?
Franchement, je te croyais plus clairvoyante que ça.
Enfin, tu sais bien que les rêves ne sont pas à lire au premier degré...
- Sans
doute, mais ils sont à entendre pour ce que l'autre
veut nous dire à travers eux en les racontant.
Quand tu ne me fais part que d'un dixième de tes rêves et que ce dixième, tiens, comme par hasard, est
celui-ci, je ne tiens pas à m'aveugler, en en faisant de vagues interprétations psychanalytiques qui m'arrangeraient. Je n'entends que ce que tu veux me dire et cela tient en quelques mots : "celle qui est installée dans ma vie, dans mon désir et mes rêves, n'est pas toi".
- Quand
tu parles ainsi, je ressens comme une décharge électrique dans la nuque.
- J'ai
visé juste, sans le vouloir. Je
suis très mal maintenant.
- Tu vas
très mal depuis que je vais bien, en fait. Depuis que tu as clairement renoncé
à alléger ma souffrance.
- Ou
alors, j'ai pris tes symptômes sur moi... C'est ça l'amour.
- Je suis
là. Je ne sais pas ce que tu me
reproches. Mais je ne suis là que pour toi. Tiens-toi le
pour dit. Mais on en reparle quand tu veux.
Jeudi 5
nov. CB News (radar...)
- Je sais
de quoi je souffre, à certains moments. Le sentiment que j'éprouve pour toi est présent, enfoui en moi pour
toujours. Mais je ne le ressens pas à chaque instant avec la même intensité. Parfois il passe à l'arrière-plan, derrière d'autres préoccupations, d'autres joies
qui font les journées, et mes nuits. Je l'oublie.
Mais quand il revient en force, me gonflant le cœur
à en avoir mal (souvent
d'ailleurs quand je m'en crois guérie depuis plusieurs heures)
je voudrais pouvoir te le dire tout de suite, te le crier même, au téléphone, à défaut de mieux. Et cela est impossible. Je t'envie alors
furieusement de pouvoir m'appeler quand tu le désires
au cours de la journée. Tu en as, toi, matériellement la possibilité.
Et je voudrais tant avoir moi aussi ce droit- là,
qui n'est pourtant pas immense. Je laisse couler alors les heures, la journée, la nuit tout aussi bien, avec cette envie de te
dire mon amour, qui me rend absente à moi-même et aux autres, me fait faire des gestes lents et retenus
- contraints, ou au contraire désordonnés et étourdis - blasés, en sachant que lorsque tu décideras enfin de m'appeler - toi - ce moment sera passé. Il ne m'en restera plus
qu'un vague souvenir, que je te raconterai peut-être,
uniquement pour te faire plaisir, te faire saisir que moi aussi je t'aime
parfois violemment, que je ne suis pas toujours retranchée derrière mes fortifications
protectrices sécurisantes comme tu le crois, et que mes crises ne sont dues qu'à l'impossibilité de te le dire au bon moment.
Vendredi
6 nov. À Libé, chercher article ( sujet du jour = "la paix des
glandes"...)
- Cela
fait deux jours - j'ai compté - que tu as mis des distances
entre nous. Distances je dirais affectueuses. Mais distances quand même. Je ne sais pas si cela est volontaire de ta part ou si
c'est venu tout seul, comme pour te protéger de ta crainte d'être pesant avec ton amour. Rien à dire en tout cas. Tu es irréprochable,
régulier dans tes appels,
serviable et appliqué. Mais tu n'as plus aucun
geste câlin, aucun regard tendre. Je
ne peux même pas dire que j'en souffre :
l'autre jour je t'ai dit qu'en amour ce qui compte le plus c'est d'aimer pas d'être aimé, et c'est comme si tu avais
alors fait de la place pour cette phrase-là - idiote - que je n'aurais
jamais dû prononcer. Soudain, tu fais comme si je devais t'aimer sans
espoir aucun de retour. Et quant à toi, de ton côté, tu décrètes que tu n'as plus aucune
libido... Nous sommes tranquilles, alors? Sauf que cette tranquillité, nous ne pouvons même pas en parler. Si on y
touche, elle explose. Nous allons et venons, ensemble ou séparément, nous prenons des
nouvelles l'un de l'autre, posément, nous parlons de livres,
de films, d'articles... Nous essayons autre chose. Quelque chose de plus
confortable, mais tout aussi douloureux. Je ressens comme un point sensible au
creux de la poitrine. Une brûlure. Tu me manques.
- C'est à cause de ton passage à vide de ces derniers temps
que je suis comme ça. Moi qui étais tout amour pour toi, la crise m'a frappé de plein fouet...
Samedi 7
nov. Maison (lu Patrimoine, Philip
Roth)
- La
seule aventure, c'est l'écriture. Tu es toujours pour
moi, je cite, "un de ces personnages en face duquel l'écrivain s'assoit et commence d'écrire". Je ne saurais dire pourquoi. Pour quelles
raisons. Elles sont sûrement secondaires. Ce que je cherche,
ce sont les mots justes, sobres et concrets pour te décrire, dire qui tu es. Peut-on prendre pour objet d'écriture quelqu'un qu'on aime, s'il n'est pas mort, comme
son père (Patrimoine, Philip Roth) ou sa mère
(Une femme, Annie Ernaux) et qu'on écrit pour le sauver de
l'oubli, pour panser sa plaie de l'avoir perdu, faire le deuil, le "tour" comme on dit de la
douleur ?... Je pense que oui. On peut écrire tout en aimant. Aimer, même, c'est écrire. D'une manière ou d'une autre.
(Je
continue d'écrire, au cas où, mais il me semble plutôt
maintenant que mon œuvre consiste à t'aimer).
- Et
m'aimer, c'est quoi ?
- Donner à notre amour l'occasion de s'exprimer, toujours naître et renaître. Que ce qu'il y a de
meilleur en toi finisse par sortir, t'échapper. T'aimer, c'est t'écouter, te regarder, te toucher. T'observer aussi et te
contrer parfois. Remettre toujours en question ce que l'on croit définitif, admis une fois pour toutes. Me remettre en
question moi-même chaque jour. Aller plus
loin dans le don à l'autre, ne pas se méfier. Perdre son sens critique aiguisé, mordant. Se perdre tout court.
Dimanche
8 nov. Seule sans lui (je suis
"nulle part")
- C'est étonnant quand tu es loin comme il me semble te voir mieux,
plus clairement. Enfin ce que je crois... Te voir mieux par la pensée et l'amour. Je te vois alors tel que tu es. Et celui que
je vois, je l'aime intensément, sans distance aucune.
Puis, je te retrouve. Ton image colle parfaitement avec celui que j'ai aimé la veille. Et tu parles. Si tu ne parlais pas, ce serait
parfait. Tu renverses alors les situations. Tu dis : alors comme ça, tu ne m'aimes plus ?... Je ne veux pas démentir, car oui, tout à coup je ne t'aime plus. Je ne
veux pas que tu sois celui qui demande. Tu
dois rester royal . Je te veux
plus haut que moi, plus grand, plus noble, moins terre à terre. Ou alors très faible, démuni, sincère. Mais pas entre les deux.
Pas pétri de conventions, de préjugés, de réactions simplistes et infantiles. Souvent, je trouve que tu
manques d'authenticité dans tes mots, parfois jusque dans
tes gestes. Nous en manquons tous, mais toi plus particulièrement. C'est probablement une habitude que tu as prise de
te protéger en te cachant derrière un personnage qui n'est pas toi. Avec moi, nul besoin de
ce masque. Je me demande ce que tu crains.
- Je
crains la proximité de la mort et celle-ci me
donne un certain détachement de tout et aussi une
forme de dégoût pour la vie. Je ne me bats plus. Voilà. Pour rien.
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