Entre nous (11)
Lundi 9 nov. 1992 Printemps-Nation (livre et montre. Soir : cahier, puis r. de l'Industrie)
- Nous
sommes tous à plus ou moins grande proximité de la mort. Oui. Tu parles d'une affaire... Est-ce pour autant
que nous sommes tous dégoûtés de la vie ? Tu t'es toujours détourné de la vie mais maintenant tu
peux te permettre de dire que c'est parce qu'elle va prendre fin que tu ne
l'aimes pas. Tu es en pleine forme, tu n'as aucun problème de santé...
- Si
justement. C'est bien toi qui m'as dit que j'avais un grain de beauté sur la nuque qui te paraissait louche...
-
J'aurais mieux fait de me taire... Et c'était pour te réveiller. Ta tranquillité
de ces derniers jours m'énerve. Mais en te parlant de ça, je ne pensais pas que ça
marcherait à ce point...
- J'ai
toujours peur pour ma santé, tu sais bien. Je suis
obsessionnel, n'oublie pas.
-
Pourquoi, quand tu penses à la mort, penses-tu avant tout
au chagrin qu'elle causerait à ceux qui t'aiment ?
- Je ne
sais pas trop. Sans doute parce que je ne veux pas manquer. Pour toi, particulièrement. Bien que je sache que je ne te suis pas
indispensable j'ai quand même l'impression que je ne peux
pas te faire ça, que ce serait triste.
- Oui, ce
serait triste.
Mardi 10 nov. Chez Flo puis Saint Mandé-café (le style "durassien")
- Qu'as-tu
pensé de notre passage hier rue de
l'Industrie ?
- Deux
choses : que nous nous approchons d'une certaine sagesse.
-
Sagesse ?
- Nous
prenons maintenant les choses comme elles viennent sans en attendre trop. Trop,
c'est-à-dire tout. Du coup, le
meilleur arrive à l'improviste. Et quand c'est
fini, c'est fini. Pas de douleur, pas de regrets, à peine quelques souvenirs, qui s'inscrivent en nous.
-
Quelques images, pour moi. Ton image dans le miroir... Et la deuxième chose ?
-
L'humour. Sagesse et humour. Nous nous rapprochons des deux éléments clés de l'amour. Il faut vraiment un peu des deux pour nous
aimer comme nous nous sommes aimés ce soir-là. Nous sommes loin de la technicité, que tu prônes, et de la magie, que
j'appelle. C'est la confiance l'un en l'autre qui a guidé nos gestes.
- Tu m'as
dit pourtant en me quittant, je te rappelle au cas où tu aies oublié : "tu sais, je crois que
finalement la sexualité, ça ne m'intéresse pas beaucoup".
- Non,
non, j'ai dit très exactement : ce n'est pas la
sexualité qui m'intéresse le plus et qui m'apporte le plus de joies. Ce n'est
pas pareil... Ce qui m'apporte le plus de joie, c'est l'amour. L'amour sous
toutes ses formes.
- L'amour
n'a qu'une forme. Celle que tu lui donnes.
Mercredi
11 nov. Mitterrand fait porter sa gerbe. (pas de messages, des 2 côtés)
- Si je
cessais tout à coup de t'aimer,
m'aimerais-tu encore ?
- Non.
Cela me quitterait. Petit à petit. Je ne souffrirais même pas, je crois. Pas au début.
Et puis, après quelques jours, quelques
semaines peut-être, je mesurerais brusquement
ce que j'ai perdu.
-
N'est-ce pas là ce qu'on appelle un amour
narcissique ?
- Non.
Tout au contraire. C'est parce que je pense que ce n'est pas moi que tu aimes
mais ce qui se crée entre nous quand nous nous
aimons que je m'attends à ce que cela puisse cesser, à ce que tu ne m'aimes plus et à ne pas en souffrir. Je ne lutterai pas pour te garder.
- Tu ne
luttes plus pour rien...
- Je suis
un perdant, tu sais bien.
- De
toute façon je n'ai nullement
l'intention d'entrer dans ce jeu-là, crois-moi. Je ne veux pas te
donner d'armes pour ta souffrance. Nous aurons bien assez de raisons extérieures, qui ne dépendent pas de nous, pour être séparés.
- La mort
te débarrassera de moi bientôt.
- Tu
parles...
Jeudi 12
nov. Bercy (le "cancer de la peau")
- J'ai
consulté la dermatologue. Je ne
pouvais plus attendre..
- Alors ?
- Rien.
Bien sûr. Il s'agit d'un papillome...
J'étais soulagé. En même temps je me suis demandé comment tu pouvais me supporter, moi et mes obsessions,
mes faiblesses, mes peurs...
- On est
tous comme ça. Nos peurs ne portent pas
sur les mêmes objets mais le résultat est le même. Ce qu'il y a c'est que toi
tu en parles, tu l'avoues et parfois t'y enfermes.
Et puis tu es particulièrement inactif, ça joue... Je ne compte pas le vélo, seul, pendant des heures, c'est une activité égocentrique, même si tu refuses de l'admettre... Tu te lèves trop tard, tu as le temps de penser, tu te couches trop
tard, ça te donne celui de
ressasser. Et puis tu te nourris mal.
- Ah
tiens, c'est marrant, on m'a déjà dit ça aujourd'hui. Il paraît que je donne le mauvais exemple à mon fils...
- Il n'a
plus besoin d'exemple ou de contre-exemple. C'est par rapport à toi-même que tu dois régler ta vie. Pas pour donner l'exemple.
- Je te
trouve dure avec moi. Tu ne m'aimes plus.
- Oh écoute, j'en ai marre de cet argument final qui arrive
toujours pour couper court quand on commence à
parler des vraies choses. Trouve un autre truc.
- Ça m'est égal que tu ne m'aimes plus si
je peux encore te toucher. J'ai pensé cette nuit que je t'aime pour
ton physique. Uniquement.
- C'est
cela, oui...
Vendredi
13 nov. Nogent (crêpes à gogo et engueulade)
- J'ai
une chance inouïe de te connaître. Je ne m'y habitue pas tout à fait.
-
Pourquoi as-tu à ce point peur de mourir si la
vie ne t'intéresse pas plus ?
- Pour être en vie. Simplement. Pour rester en vie, même s'il est vrai que je n'en profite pas beaucoup. La vie,
c'est sacré.
- C'est
drôle... Moi qui aime tant la
vie, il me semble que je peinerais moins que toi si je devais y renoncer. Je
n'y suis pas très attachée au fond. Je me méfie, en disant cela, car la
question ne s'étant pour l'instant jamais posée, il s'agit sans doute d'une attitude abstraite.
Pourtant...
- C'est
une question d'âge seulement...
- D'âge et de tempérament. Ce ne sont pas les raisons objectives... le vieillissement, la lassitude qui éloignent de la vie et font qu'on y tient, mais de façon morbide.
Ce sont des choses qu'on porte en soi depuis toujours qui tout à coup affleurent sans raison particulière, puis qui s'accusent, nettement. Pourquoi veux-tu
m'imposer ta vision des choses en ce moment de façon
quasi autoritaire ? Que veux-tu à tout prix me transmettre ?
- Mais
rien du tout! C'est toi qui...
- Si. Dès que je parle de quelque chose, tu refuses catégoriquement de tenir compte de mon point de vue. J'ai
toujours tout faux, avec toi. Je ne comprends rien à rien. Tu voudrais que je t'aime les yeux fermés. Sans me poser aucune question. Que je m'en remette entièrement à toi...
- Je ne
vois pas de quoi tu parles.
- Je vais
te le dire. La déportation : on ne peut pas en
parler sans l'avoir vécue soi-même, ou alors c'est une recherche historique qui place les
choses sur un autre plan. Donc, ne rien dire sur le sujet sans être initié. La pornographie : quand on
n'a pas de complaisance ni d'intérêt pour ce sujet, pour toi, c'est
qu'on est puritain. Au nom de je ne sais quelle liberté individuelle tu fais passer les idées les plus laxistes, les plus sexistes, les moins
fatigantes, qui ne demandent pas de trop réfléchir, les pensées-réflexes, conventionnelles sans que tu t'en rendes compte,
enfin toutes celles que, par résignation, tu as fini par
faire tiennes...
Il n'y a
plus rien pour quoi tu luttes si ce n'est réussir
à te lever assez tôt le matin, enfin pas trop tard, avant midi, faire du vélo régulièrement, ne pas trop manger le soir. Tes luttes sont dérisoires.
- Toute
lutte l'est, dérisoire. Depuis toujours, je
me débats. Maintenant, oui, ça se réduit à ça.
- Je
sais. Sur terre, on ne fait que passer. Nos actes comptent peu. Mais ce qui
nous sépare, nous, et fait que
souvent on s'étripe, n'a rien à voir avec les actes. Il s'agit plutôt de non-dit. Tu te maintiens dans le non-dit et parfois,
tout seul, tu t'y enfermes. Après, tu pleures pour que je
vienne te libérer. Te rechercher dans ta
caverne d'ours. Alors, pour moi, qu'est-ce que je peux faire d'autre que déplacer le problème, le contourner ? Tes
retranchements ne sont pas les miens. Pendant longtemps ils m'ont fait pleurer.
Maintenant, c'est fini. J'attends que ça passe. Pleurer, c'est
l'impuissance. Attendre, c'est le recul. L'humour de la patience.
- Oh oui! La patience de l'humour, c'est bien...


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