Entre nous (2)
Mardi 8
sept. 1992 Saint Mandé (nos mariages)
- Alors
ce vernissage, c'était bien?
- Je n'y
suis pas allé. Prétexté la fatigue, un
refroidissement.
- Ça t'aurait pourtant distrait...
- Je ne
veux pas me distraire. Tu as mis ta cuirasse pour parer à mes attaques?
- Quelles
attaques? De quoi devrais-je avoir à me défendre?
- Tu ne
sais même plus quand tu fais mal
maintenant...
- Bon, on
va voir ça...
- De
toute façon, quoi que tu dises, ce qui
compte pour moi, c'est ta voix, le timbre de ta voix. Le reste je m'en fiche.
- Toi, tu
en as trois de voix, pour moi. Il y a celle de l'éternelle
jeunesse rieuse que tu as le plus souvent au téléphone, celle de l'amour profond, grave, qui te vient quand
nous sommes tout près l'un de l'autre et résonne dans tout mon être, et celle, coupante, que
tu prends quand tu ne sais plus où t'accrocher. Quand tu crois
ne plus avoir aucune prise sur moi.
- J'aime
ton cou. Quand je le regarde je ne peux plus parler. Je reste sans voix.
Mercredi
9 sept. Bois de Vincennes (un type nous suit)
17h10
- Je suis
chez une amie, à Paris. Tu veux qu'on se voie?
- Je sais
pas. Ça va faire un peu tard.
- Cinq
heures et demie, ça te va?
-
Admettons.
17h45
- Faut-il
que tu m'aimes pour m'attendre ainsi...
- Je m'étais quand même fixé une limite : 18 heures. Alors? C'est qui, cette amie? Tu
t'es fait beau en plus... Enfin, il faut bien que tu t'amuses.
- Ben
oui. C'est toi-même qui me l'as permis... Tu
m'as dit un jour : ne baise que si cela ne te fait pas plaisir...
- Ça devait être une boutade. Ceci dit, tu
es libre. Je veux que chacun soit libre. Toi, moi et les autres. Ce n'est pas
qu'une théorie.
- Alors
si je te dis : voilà, je viens de coucher avec une
autre, tu ne t'insurgeras pas, tu ne m'interdiras pas...
- Ça changerait quoi?
- Rien. En
effet.
- J'ai ma
fierté. Et tu es libre, je te le répète. En plus, je te connais, tu
es trop paresseux pour entreprendre quoi que ce soit d'un peu compliqué.
-
Surtout, je t'aime. Tu es mon bonheur et ma souffrance.
Jeudi 10
sept. Rue de l'Industrie (un thé, longuement infusé)
- Il
faudra que nous convenions d'un jour, d'une année
plutôt où, quel que soit le contexte de nos deux vies, nous fassions
l'amour. Dans dix ans par exemple...
- Ah ah.
Tu crois que nous en aurons encore envie?
- Oui,
bien sûr. Toujours... En tout cas il
faut mettre une échéance, sinon c'est trop dur, trop désespérant. Ces temps-ci, je me
rends compte que nos limites respectives sont vraiment inbougeables. Cela m'est
par moments très douloureux à admettre.
- Les
limites ne bougeront pas, ça c'est certain, mais en nous
beaucoup de choses peuvent bouger. Les limites, du coup, ne sont plus tout à fait les mêmes. Elles se déplacent légèrement, tout en restant là.
De temps en temps, comme aujourd'hui, nous les franchissons, nous voulons les
ignorer. Moi, surtout. Mais cela reste superficiel. C'est un défi aux contraintes, rien de plus.
- Eh bien
alors merci pour ce défi, il m'est précieux. Il me redonne le goût
de vivre. Tu étais pourtant, j'ai trouvé aujourd'hui, moins enthousiaste que certains jours. Il me semble que
tu n'y crois plus.
- Je suis
préoccupée.
- Par
moi?
- Non,
les autres. Mon fils surtout. Préoccupée et fatiguée.
Vendredi
11 sept. Nulle part (on ne se voit pas)
- Je suis
contente de revoir mon mari.
- Eh bien
moi, je ne suis pas content du tout. Mais tu sais, toi et moi, nous sommes logés à la même enseigne. Toi, tu n'es bien que lorsqu'il est là, moi, je ne suis pas trop mal que lorsqu'elle est absente
: les deux exercent sur nous une terrible pression.
- Oui.
Peut-être. La liberté n'est pas là où on la croit. Je n'ai pas besoin de trouver un responsable à l'absence de liberté, ni toi non plus je pense. Ce
n'est la faute de personne si nous ne sommes pas libres. Personne ne l'est.
Nous, toi et moi, nous voulons l'être un peu plus, nous faisons
des efforts en ce sens, mais nous n'empruntons pas toujours le même chemin. Voilà.
- Je ne
vais pas te voir pendant trois jours. C'est tout ce que je vois. Ce que je
sais. Et tu as déjà commencé à relever le pont-levis.
- Je te
laisserai des messages.
- J'y
compte bien.
- Il faut
aussi être libre l'un par rapport à l'autre. Ne pas reproduire les mêmes vieux schémas. On s'aime, on se prend.
On se prend, on se veut. On se veut, on se colle. On se colle, on se perd. Et ça recommence. Il faut s'aimer quand la grâce nous vient. Sinon attendre. Vivre.
- Comme
tu es sage! Toi qui vas faire l'amour tout le week-end...
- Oh tu
parles... Et qu'est-ce qui t'empêche d'en faire autant?
- Rien.
Si : une grande lassitude.
Samedi 12
sept. Maison (messages)
- Ça commence comme prévu : de la douceur, de
l'amour, la sécurité retrouvée, la vie chaude et riante.
Les amis. Les enfants.
- Ça se poursuit comme légèrement redouté : la reprise de ses marques,
chacun pour soi, l'illusion par éclairs ébréchée des deux qui ne font qu'un, la remise en route. La remise
en routine. Le confort et l'inconfort réunis.
- Ça part pour moi dans tous les sens : le tiraillement intérieur. Faire comme il se doit, m'en tenir à mon rôle strict, patienter,
attendre, laisser faire ou au contraire piaffer, ruer dans les brancards, écrire, chercher, gratter, écarter
tout ce qui m'alourdit, m'entrave. Mon écriture est trop brute
(brutale?). Il faut la peaufiner, la travailler, la raffiner, l'adapter au
lecteur (quel lecteur?), la reprendre, la perdre. L'abandonner.
- N'en
attends-tu plus rien? Ne penses-tu pas que tu puisses l'améliorer?
- Non.
- Alors
va ton chemin. Je ne peux plus rien pour toi. Et donne-moi tout.
- Je suis
seule. Je le sais. Je le supporte. Je n'attends rien. De personne.
Dimanche
13 sept. Maison (un message écouté)
- Moi
aussi, ça va, ça va... comme on peut le dire sans enthousiasme. J'ai plein
de choses à faire. J'attends lundi. Un
lundi qui il me semble ne viendra jamais.
- Je
resterai muette aujourd'hui.
De la
fiction. Il faudrait que j'écrive de la fiction. C'est ce
qui plaît. Quelle fiction y a-t-il qui
soit bonne à écrire? Pourquoi veulent-ils de la fiction? La réalité serait-elle trop brute, trop
plate, trop mortelle? On ferait alors semblant. Et dans le semblant on
glisserait quelques vérités déguisées, qui passent mieux, qui au moins ne dérangent pas.
Qu'est-ce
qui dérange? Qu'il n'y ait rien.
Rien à attendre. Rien à faire. Rien à écrire. Rien à lire. Rien à espérer. Ni de l'amour, ni des
humains. Ni du monde. Tout, en dehors de cette certitude-là, n'est que distractions, passe-temps, oubli, survie...
J'aime
l'attente pour ce qu'elle est, pas pour ce qu'il y a au bout. L'appel du vide.
Je sais survivre, malheureusement. Je ne crois plus en quelque chose d'improbable
mais dont l'espoir fait vivre.
J'aime
l'oubli. L'oubli de soi-même. Pas la fiction.
Lundi 14
sept. Jour de la Croix Glorieuse (?) Saint Mandé
(le "week-end"...)
- Ce fut
long, et mouvementé, ces trois jours... Une vraie
descente de torrent en canoë-kayak... Et toi?
-
Passablement déprimée...
-
Pourquoi donc?
- Je sais
pas. Le petit toujours malade, l'écriture mise à la question, remise en question même, mon temps rongé par tous les bouts. Je
voudrais un endroit à moi pour m'isoler. Me retirer
parfois de la vie. J'accepte moins bien ma condition depuis que j'écris, et mieux, par contre, depuis que je te connais. Tu es
mon grenier aménagé, mon coin à moi, mon espace intérieur... Alors quand il m'est impossible de te voir, tout
va mal.
- C'est de
cela qu'on nous en veut. Tu le sais bien. Ce qu'il y a entre nous est ce que
tout le monde désire, attend plus ou moins
dans la vie. Nous sommes sur une autre planète.
Ma femme et ma mère ont toutes les deux pleuré, ce week-end. Ma femme me reproche ma mère, et surtout de ne pas donner sens à ma vie. Ma mère me reproche d'être encore vivante. J'ai été sous les feux croisés de leurs demandes sans rien
pouvoir faire pour parer les coups, arranger un peu les choses.
- J'ai rêvé que j'avais une jambe plus
courte que l'autre. Je devais porter des chaussures orthopédiques.
- À demain, chérie.
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