Entre nous (3)



Mardi 15 sept. 1992   Maison encore (téléphone)

- Je suis contrariée. Mon manuscrit est revenu de chez Grasset avec une lettre incendiaire et méchante. Je n'en reviens pas.
- Lis-la moi.
- ... J'ai le regret de vous écrire qu'ils (?) ne l'ont pas estimé publiable, miné qu'il est, selon eux, par la logorrhée, la complaisance narcissique, les banalités... De même, trop d'adverbes de manière et une écriture sur le mode hyperbolique, qui ne passe pas. (...) en vous souhaitant bonne chance ailleur (sans s), nous vous prions...
- Ah ah...  en effet, c'est grossier, et surtout stupide, limite injurieux. Qu'ils sont cons. Tu sais, je crois que ce n'est pas sérieux. Il doit y avoir une raison extra-littéraire, à mon avis...
- Comme quoi par exemple?
- Un règlement de compte antisémite...
- Je n'avais pas pensé à ça. Tu as le réflexe...
- Tu penses!... Toute ma vie à moi a été une lettre de refus-type... J'imagine un truc dans le genre : "Elle nous soûle, celle-là. Il y a déjà eu ces histoires, là, avec la commémoration du Vel d'Hiv, tout récemment... Ils sont partout, ils en veulent toujours plus. Les banques, la culture... Et en plus, ils nous prennent nos femmes."
- T'es bête...
- Sérieusement, écoute, il n'y a pas eu deux lecteurs, comme il fait semblant de dire, mais un seul. Fou furieux. Tu n'as pas de chance. Mais c'est comme ça.

Mercredi 16 sept. Square Sadi Carnot et Saint Mandé (Mitterrand, l'édition)

- Pour aimer, il me faudrait un minimum de liberté que je n'arrive pas à avoir en ce moment. Heureusement, il y a les rêves. Mes rêves. Par eux, je m'échappe. Au matin, je vois alors les choses autrement. Pourtant, il reste au fond de moi quelque chose qui s'allume, quelque chose qui me pousse et que je ne parviens pas à faire sortir, à extirper de moi. Ce n'est pas seulement le manque de temps, je le sais bien. Je suis entravée, tirée d'un côté et de l'autre. Par moments je voudrais balayer, écarter de moi ce besoin de créer, ce serait plus simple, à d'autres, j'ai au contraire envie de lui laisser toute la place, en repoussant tout le reste.
- Pour aimer, moi, je n'ai besoin que de te voir. Dès que je t'aperçois, quelque soit mon état auparavant, tout reprend sens. Tout se remet en place. Je suis ravi. Moi, je n'ai envie de rien d'autre.
- Tu as bien dû aussi connaître ce besoin de faire. Il y a quelque temps. Cette force qui nous pousse hors de nous-mêmes...
- Oui... Du moins je me le suis figuré... Tu verras, ça passe. Après, on comprend qu'il n'y a que l'amour.
- Avant, quand j'étais triste, je pensais : un jour, il y aura quelqu'un qui me révèlera à moi-même. Qui m'aidera. Et tu es là, enfin! Que puis-je attendre maintenant? Du coup, je suis encore plus triste.

Jeudi 17 sept. Île des Ravageurs - Nogent (Un baiser, sous un gros arbre)

- Je ressens une grande lassitude. Elle concerne trois choses, à tel point que, d'y penser, me fait monter les larmes aux eux : faire la cuisine, écrire, faire l'amour. Trois choses qui, en soi, peuvent être un bonheur, mais à cause de leur caractère à certaines périodes répétitif, me donnent la nausée à la longue. Ce sont pourtant les trois composantes essentielles de ma vie, ce pour quoi au fond je pense être faite. Mais voilà, c'est terrible, justement, de s'apercevoir qu'on est fait pour quelque chose. Une porte alors sur soi se referme.
- Pour moi, ce qui compte maintenant, c'est de durer. Quand je parviens à échapper momentanément aux démons qui me hantent, mon seul but est alors de me maintenir en état. Et pour cela, je dois m'organiser. Le reste dépend de toi et de toi seule. C'est toi qui me "nourrit". Tu as remarqué?... nourrir prend deux r, et mourir, un seul. Car on ne meurt qu'une fois... Bon, qu'est-ce que je disais? Ah oui. Tu es pour moi l'aliment complet. Je n'ai besoin de rien d'autre pour vivre. Ou, selon, pour survivre... cela dépend de mon état. J'ai connu l'amour, j'ai eu parfois l'impression de m'approcher du sentiment d'avoir trouvé mon autre complet mais il n'y a qu'avec toi que j'ai su que j'y étais enfin parvenu. Que je suis arrivé. 
- Peut-être parce que c'était le moment propice, dans ta vie...
- Non, parce que c'est toi.
- Combien de temps te donnes-tu pour "durer"?
- En bon état, tu veux dire? Cinq ans. Après...

Vendredi 18 sept. Saint Mandé (devant manège)

- Quand je regarde un film et qu'il y a une scène d'amour, aussitôt je pense à nous. Pourtant quand tu n'es pas là, je ne suis pas triste comme toi tu peux l'être. Je ne sais plus être triste. C'est passé tout ça. Je suis trop loin. Les démons qui me hantent sont la mort, la maladie, la guerre. Ah ah, je l'aime pas mais je me sens comme Mitterrand, qui a dit : Je sais que je vais mourir, mais je n'y crois pas.
Avant, il y a vivre. Aimer. T'aimer. C'est un sacré boulot.
J'ai besoin de te regarder. Chaque jour.
Je pense à tout ce que nous aurions pu faire ensemble.
- Je me dis souvent que toi, tu sais tout. Non pas que tu sois un vieux sage. Ça non. Tu as tes faiblesses et ton ignorance. Mais tu sais tout et tout ce que tu sais tu l'as trouvé en toi. C'est un savoir profond qui me touche. Il ne m'impressionne pas, il est ce que j'aime et ce qui me parle. Tu sais tout et tu as encore plein de choses à découvrir avec moi. Je le sens.  C'est un chemin que nous faisons ensemble. Il ressemble à une analyse en ce que nous ne pouvons en faire l'économie, il ne nous mène nulle part et il est entre parenthèses.

Samedi 19 sept. Maison (téléphone)

- Toujours pareil. Je ne sais plus être triste, et je le regrette.
- Au début je n'arrivais pas à admettre que tu ne manques pas de moi comme moi je manquais de toi quand nous étions séparés. Je pensais : il s'en fout pas mal au fond. Quand je suis là, il est heureux, et hop, quand je me barre, tout redevient comme avant. Ni futur, ni passé. Ni souvenirs, ni espoir. Juste le présent dans lequel il est tout entier. Il y a peu de gens qui sont comme toi...
- Ce que je peux dire en tout cas c'est que ton absence, surtout quand elle excède deux ou trois jours, m'est fortement préjudiciable.
- Cela se manifeste comment ?
- Cela ne se manifeste pas, justement. Mais je suis complètement envahi par ce dont tu me libères dés que je te vois. Je suis de nouveau totalement aliéné quand tu me laisses.
- Je voudrais que nous parvenions, toi et moi, à être tout à fait libre, chacun... en nous-même et l'un par rapport à l'autre. Que tu puisses faire ce que tu veux...
- Ce que je peux...
- ... sans craindre le moindre jugement, le moindre reproche de ma part. Et réciproquement, bien sûr.
- Cela ne peut pas être juste une question de principe. De discipline, à la rigueur... Et puis je tiens beaucoup trop à toi pour espérer pouvoir atteindre un tel détachement.

Dimanche 20 sept.  Maison (élections-référendum)

- Normalement, il ne devrait pas se passer un seul jour sans que nous ayons un contact, toi et moi. Il me semble que ça n'est jamais arrivé encore depuis qu'on se connaît.
- Et même, avant qu'on se connaisse...
- C'est ça, fais ta maligne. Remarque c'est pas faux, avant qu'on se connaisse, on se parlait chaque jour, sans le savoir.
- Maintenant, nous pouvons garder le silence de temps en temps, puisqu'on se connaît...
- Oui, oh ça va... Je le sais bien que parfois il faut t'attendre. Mais j'ai l'impression de ne plus avoir trop le temps. Je suis très diminué en ce moment. Je suis conscient d'être vieux.
- Pour la première fois ces jours-ci, j'ai pensé que je ne devais pas dépendre de toi. Mon désir ne doit pas dépendre de toi, ni du tien, pour pouvoir rester intact. Il faut que je règle de mon côté la question du désir sexuel pour garder mon équilibre, ma plénitude et mon amour pour toi. Si je suis bien dans ma peau, dans mon corps et dans mon cœur, je supporterai mieux ton état déliquescent, car tu te défais en ce moment, et cela ne m'empêchera pas de t'aimer. Je t'aime parce que je sais que si nous étions ensemble tu m'apporterais tout ce que j'attends. Absolument tout. Mais nous ne le sommes pas et je ne veux pas vivre dans un état de frustration permanente.

Lundi 21 sept. Lac Daumesnil (un rêve, un film qu'on se raconte)

- Je parle avec Sami Frey, François Salvaing, au téléphone. J'écris à Annie Ernaux. Le petit va à nouveau à l'école. Sa coqueluche est terminée. Cette nuit, je n'ai presque pas dormi. J'ai pensé et repensé à mon manuscrit.
- Tu es malade! Tu devrais cesser d'écrire. Dès que je ne suis pas là, tu penses à ce texte.
- Il me semble que je ne dois pas l'abandonner. Si je le laisse, je laisse une partie de moi-même, et un peu de toi aussi.
- Moi aussi, j'ai pensé à lui ces jours-ci. Je sais qu'il existe, c'est tout. Je ne sais pas si j'en suis heureux ou si cela m'indiffère. Toi, ce qu'il te manque, c'est le succès littéraire.
- Non, pas du tout. Je voudrais seulement un aboutissement à cette écriture, qui erre. Que cela s'arrête à un moment. La publication serait une sorte de calmant, provisoire. Peut-être après, je pourrais écrire autre chose...
- Oui, c'est ça... Et ne plus m'aimer. Tu n'aimes que ce qui s'écrit.
- Ce qui m'étonne, en ce sens, c'est que pour moi une personne - une personnalité au vrai sens du terme - ne va jamais sans l'écrit, l'écriture comme graphisme, qui émane d'elle. Toi, je n'ai jamais encore lu une seule ligne de toi. Je ne sais pas quel est ton écrit, et cela ne me gêne pas plus que ça au fond. Il y a là pour moi un mystère.

- Je t'écrirai. Promis. 

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