Entre nous (4)



Mardi 22 sept. 1992   Automne  Bercy (Prokofiev, Bach...)

- Tu es une femme très équilibrée. Tu fonctionnes comme ça, avec un sens inné de la réalité. J'en conviens et je sais l'apprécier. Mais parfois quand tu me parles en femme équilibrée que tu es, je m'ennuie.
- Mon équilibre n'est qu'une défense et ton ennui en est une autre. Tu sais parfaitement. Quand tu me dis que tu es vieux et que tu sens la fin proche s'installer en toi, que tu ne sais pas ce qui te retient de mettre la tête dans un sac plastique pour en finir, que veux-tu que je réponde ?...
- Rien. Que tu t'en fous. Et que tu m'aimes.
- Que je te supplie de ne pas parler comme ça ? Mais quoi? C'est ça, la vie. Tu vieillis, moi aussi. Quand on s'est rencontré pour la deuxième fois dans notre existence, tu avais quoi... soixante ans...
- Soixante-deux.
- ... et moi, je ne sais plus... trente-sept, je pense. On vieillit et par moments, on sent que les choses vont vite. Ça s'accélère. Pour les hommes, l'angoisse c'est l'impuissance. Pour les femmes, ne plus être désirée. Il me semble, moi, qu'on pourrait dépasser tout ça allègrement. Je sais, c'est facile à dire quand on a encore les deux... Mais vraiment, tous ces trucs, je crois que je m'en fous maintenant.
- Ah non, pour moi il s'agit de bien autre chose que la peur de l'impuissance. C'est bien pire. Je ne risque pas d'être avec toi dans le non-désir mais plutôt le trop de désir. Et il me manque la liberté et le temps de vivre l'amour que j'ai trouvé. Enfin.

Mercredi 23 sept.  Saint Mandé (le côté "sauvage")

- Ta vie à toi suit un certain tracé auquel tu te plies. Tes goûts en musique, littérature, politique... s'inscrivent dans cette logique-là dont tu ne veux pas démordre. Ta vie conjugale aussi fonctionne ainsi.
- Je fais tout ce que je peux plutôt pour que ma vie ne suive qu'un seul principe, celui du plaisir. J'y parviens plus ou moins. Est-ce que ce principe dessine un tracé rectiligne et trop étroit ? Peut-être bien. Je n'en sais rien. Quand j'ai trouvé ce qui m'apporte du plaisir, je le garde. Je fais tout du moins pour le garder.
- Et moi, je suis quoi là-dedans? Je me trouve où dans ce bel édifice? Un élément rapporté? 
- Toi?... Tu es le plaisir en personne. En chair et en os. Une autre forme de plaisir que ceux de l'existence courante. Le plaisir de l'amour partagé. Gratuit. Libre. L'amour dont on est sûr qu'aucune difficulté ne viendra le ternir. Je t'ai aimé bien avant de t'aimer. Un jour, il y a longtemps, plusieurs années, je ne saurais pas dire combien, j'ai traversé la route après t'avoir vu au loin, pour avoir une chance de te croiser et pouvoir te dire bonjour, vous me reconnaissez?... Mais je t'ai manqué, je n'ai pas réussi à te rattraper car tu allais et venais toi aussi d'un côté et de l'autre de l'avenue. Je n'ai pas insisté. J'ai pensé : il ne faut pas forcer le destin. C'est comme ça. L'heure ne doit pas encore être venue. Comme elle ne l'était pas non plus il y a quinze ans quand nous nous étions rencontrés une première fois. 

Jeudi 24 sept. Bords de la Marne (on roule, il pleut)

- Je pense à la difficulté de s'aimer sans quitter aucune de nos marques. Ni toi, ni moi. C'est un véritable tour de force. Certains jours nous nous envolons ensemble et lorsque nous nous retrouvons de nouveau séparés, j'ai peur tout à coup de ne plus pouvoir ni avancer ni reculer.
- Alors, comme aujourd'hui, tu te tiens à distance. Tu es sur la réserve. Moi, c'est plutôt d'un problème d'identité qu'il s'agit. Quand je suis avec toi, je suis un autre. Dès que tu me quittes il ne reste plus alors aucune trace de ce moi-là. Je n'ai qu'une hâte, celle de le retrouver en te retrouvant.
- Tu es l'individu le plus complexe que je connaisse. J'ai bien dit complexe, et pas compliqué. Tu n'es pas compliqué, mais à la fois simple et complexe. Tu vois... quand tout est lugubre comme ce jour, la lumière, le temps, nous qui errons en quête d'un endroit à l'abri, à la recherche d'un bonheur simple, de la légèreté... j'ai envie tout à coup d'un grand silence. Du silence des mots, des corps, des gestes. De leur absence même. Je voudrais ne plus penser, ne plus parler. Cela ressemble mais ça le dépasse aussi à une séance d'analyse où l'on ne dit rien. Mais où l'on se tait activement. Un silence actif. On sait très bien chacun qu'après ce sera la panique de n'avoir rien dit, que l'heure soit passée et qu'on ne l'ait pas utilisée. Mais il nous faut ce temps-là aussi. On en a besoin.

Vendredi 25 sept. Rue de l'Industrie, bords de Marne (occupation des lieux... un cognac...)

- Avais-tu remarqué que lorsqu'on aime et que l'on est aimé on n'occupe pas les lieux de la même manière? Tout est différent. C'est comme si l'on pouvait être partout à la fois. D'un seul coup on a en quelque sorte le don d'ubiquité. En plus - je sais bien que c'est faux - le monde paraît s'organiser autour de nous, n'être là que pour nous. On y trouve sa place avec aisance. On est tout seuls dedans et pourtant immensément forts. Quand il y a moins d'amour ou qu'il est parti, tout s'effondre, ce mirage s'évapore. De nouveau on n'est bien nulle part, le monde redevient ce qu'il est, hostile. Tous les lieux qui nous émerveillaient perdent subitement leur beauté, tout intérêt. Et notre corps, planté là, fait de même. Il perd son aisance, sa couleur, son intensité, toute grâce. Il est là mais il pourrait tout aussi bien être ailleurs, cela ne changerait rien. Aucun lieu ne peut plus le recevoir, l'intégrer, l'accueillir.
- C'est exact. Et il en va ainsi pas seulement des lieux que l'on occupe mais de la vie dans son ensemble. Quand je t'aime, malgré le fait que je me sente habituellement seul partout, je suis bien partout, et avec tout le monde. Et je ne me suis jamais senti aussi bien de la sorte avec quelqu'un. Je t'aime complètement. Tu peux faire, dire penser ce que tu veux, même si ça ne me plaît pas toujours, je t'aime encore. Je reste à l'écoute de la moindre réticence, du plus léger mouvement de retrait de ma part à ton égard : rien. Seule, l'évidence fulgurante de ton physique.







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