Entre nous (5)
Samedi 26
sept. 1992 Maison (messages)
- J'ai
envie de te dessiner. De dessiner ton profil. C'est un peu comme écrire, il me faut exprimer ce que je ressens quand je te
regarde.
- Moi, je
pense parfois qu'il faudrait que je fasse des photos de toi. Cela me calmerait,
peut-être.
- Des
photos? Je n'y tiens pas... Te connaissant, à
tous les coups ce serait pénible. On finirait par
s'engueuler.
- Ou
alors je me dis que je pourrais reprendre ton manuscrit, en faire un scénario, puis un film.
- Ce
serait bien mais il faudrait mettre en route toute une équipe, s'en occuper. Cela prendrait du temps, de l'énergie. Tu ne pourrais pas. Et on ne se verrait plus...
- Oui.
Exact. Nombreux sont les cinéastes, et pas les moindres,
qui ont mis en scène la femme aimée. Cela a donné des œuvres parfois, mais je crois qu'il y a toujours un prix à payer. Cela ne peut pas être
sans un effet néfaste sur la relation à la femme en question.
- Tu veux
dire alors que, de l'œuvre ou la vie, il faut
choisir ?
- Oui.
-
Remarque, je sais bien ce qu'il en est avec l'écriture...
- Toi, tu
as choisi ?
- Non.
Pas encore. Justement. Et c'est bien pour ça que mon livre ne peut pas être publié...
Mardi 29
sept. Bercy. Nogent
- Te
dessiner ne m'a pas apporté le calme, la satisfaction que
j'attendais. Je piaffe toujours autant. Je ne trouve pas le repos. Je voudrais
que quelque chose sorte de moi. Je sais maintenant que ce ne sera que par les
mots que je trouverai un peu de répit. Je dois continuer.
Chercher encore. Sans doute, j'attends trop de toi. Tu ne me suis pas lorsque
je m'emballe. Tu n'as plus assez d'illusions. Tu as pourtant ce qu'il me manque
et moi je possède ce que tu n'as pas. Mais
nous ne parvenons pas à réunir les deux parties pour en faire un tout.
- Ah!
Dis-donc... On m'y reprendra à t'appeler tôt le matin...
- Tôt... Il est dix heures... Mais tu as bien fait. Parfois
quand je pense à toi en me levant à sept heures, je ne peux m'empêcher de constater qu'à cette heure-là tu n'existes pas pour moi. Qu'il y a trop d'écart entre nos deux vies. Je comprends alors ce que tu veux
dire quand tu te fais la remarque que tu m'oublies quand je
ne suis pas là. Moi aussi, je t'oublie. À certaines heures. Je te sors de ma vie quand je sais que
tu te trouves aliéné par la tienne.
- Et quel
est donc ce qui te manque, et que moi j'ai ?
- Le
poids. Tu as le poids. Et moi, j'ai le goût.
Mercredi
30 sept. Saint Mandé (parking, rue de l'Industrie,
bord du lac)
- Quand
on est toujours en vie on n'est pas encore mort. Tu as beau dire, tu as beau
faire le mort, il y a des choses auxquelles tu n'échappes
pas.
- Bien sûr. L'amour, le désir, la douleur aussi... J'échappe seulement à la tristesse, la souffrance,
l'ennui, et parfois même à la peur. C'est déjà pas mal, je trouve. J'ai une chance extraordinaire. Je
t'aime intensément. C'est parce que je
t'oublie trop quand tu n'es pas là que je t'aime tant quand nous
nous retrouvons. Cela me revient en pleine poire, en plein cœur, en plein corps, et plus rien d'autre ne compte alors.
Tant que j'éprouverai ce sentiment avec
cette sorte de violence, je serai vivant.
-
Pourrais-tu résumer notre histoire en cinq
lignes ?
- Non.
- Moi, je
l'ai fait. Au cinéma, dans un film, cela aurait
tenu en une seule séquence. Un ou deux plans, tout
au plus.
Un
appartement, volets fermés. Deux pièces. Les meubles recouverts de tissu. Inhabité, donc. Dans le couloir, le portrait ancien d'une femme qui
doit aujourd'hui être très vieille. Dans une des deux pièces, l'homme est assis sur un canapé recouvert d'une toile qui retombe en plis. Il relace lentement
ses chaussures...
- ... On
le voit dans l'embrasure de la porte. Un rai de lumière filtre à travers les volets clos et
vient se poser sur lui. Chaussures lacées, il se redresse, passe sa
main dans les cheveux et se lève. Il reste immobile,
perplexe, songeur, absent, on dirait. Une femme se tient dans la seconde pièce, d'où elle peut voir l'homme. C'est
elle qui le regardait, comprend-t-on alors. Elle est assise sur un lit étroit et bas, sans draps. Un lit qui ne sert pas,
habituellement. Elle enfile un jean et passe ses boots. En face d'elle, un haut miroir ancien, appuyé contre le mur. À côté du miroir, une photo en noir et blanc, grand format, épinglée au mur. On y reconnaît l'homme, bien plus jeune, de trois-quarts, d'une beauté mal assurée, le cheveu dru, l’œil inquiet contrastant avec le sourire, plutôt satisfait.
Sur le
plan suivant, l'homme et la femme sont tous deux debout, chacun dans une pièce. Ils se rejoignent dans le couloir et on les voit sortir
de l'appartement sans échanger un mot, ni un geste.
- C'est
notre histoire. C'est une image de notre histoire, qui en dit long. Mais ce
n'est pas ainsi, bien sûr, que je l'écris. Il faudrait dire aussi l'amour, les mots, les
milliers de mots et les regards. Pas seulement les cassures, les séparations.
Vendredi
2 oct. Bry sur Marne (un banc)
-
Pourtant, il y a les cassures, d'innombrables cassures. L'homme (moi) a fait du vélo pendant deux heures, le long de la Marne. Il a vu des
endroits extrêmement beaux... Plus il avançait, plus son corps se délivrait
de la pesanteur et, en même temps qu'une grande
fatigue, un sentiment de légèreté l'envahissait, petit à petit. Ce fut alors que son esprit s'est ouvert comme une
porte par grand vent se met à battre. Derrière cette porte, il a reconnu la Mort. Il s'est promené ainsi tout l'après-midi avec pour seule
compagnie, la Grande Dame.
- Ah! je
t'en veux ! Je suis jalouse de toi ! Je me trouve dans une agitation telle, en ce
moment ! J'écris, je dessine,,je pense, je
tourne en rond. Je suis obsédée. Je tourne autour de toi. Et toi, tu es, comment dire...
comme un soufflé qui serait retombé. Tu glisses tout doucement vers autre
chose. Tu t'éloignes. Tu te libères. Tu me laisses dans mon agitation insensée. Tu me regardes, de loin, me noyer. Comment fais-tu ?
Comment fais-tu pour ne plus avoir envie de rien ?
- Ce que
tu cherches dans l'écriture, c'est la sérénité.
- Non,
c'est toi. C'est toi, mais c'est aussi moi. Oui, bien sûr et en quelque sorte. J'ai voulu écrire tout ce que je pouvais
sur toi. Puis écrire sur nous, pour nous.
Pour finir je me suis rencontrée, dans cette quête de l'autre. C'est vrai. Cette rencontre ne pouvait se
faire que par le biais de l'amour, du respect de chacun, de la liberté d'être. C'est certain. Je me suis
rencontrée mais ne me suis pas encore
trouvée. Il faudra du temps. Parfois
je sens bien que tu me distrais de cette recherche qui pourtant t'inclut; de
multiples portes s'ouvrent qui n'ont rien à faire avec cette quête. J'ouvre, je regarde : rien qui ne soit déjà connu, du vieux, du déjà vu. Je referme doucement, et
poursuis mon chemin. Mais il y a aussi les surprises : l'écoute totale, la confiance, le respect, la tendresse, et
aussi l'intimité...
- L'intimité... N'oublions pas l'intimité !
- ... les
mots qui arrivent tout seuls sans qu'on ait besoin de les chercher, de les
pousser hors de soi, le tout-dire qui se réalise enfin, tout ce qui peut
se dire du moins, tout ce qui s'écrit et se parle. On croit
souvent que plus rien ne viendra, ne sortira de soi, que l'usure, la lassitude
seront plus fortes, et puis voilà que les brumes se dissipent.
Le soleil réapparaît et la parole de nouveau se libère, coule à flots, reprend ses droits. De
l'eau vivante.
Dimanche
4 oct. Maison (faire, pour la maison)
- Ce que
je voudrais écrire, c'est un dialogue. Un
dialogue infini entre deux êtres qui s'aiment et s'écoutent.
-
"Arrête de t'écouter", comme disent les mères, qui elles, jamais ne s'écoutent...
- J'ai
passé des années à ne pas m'écouter, à trouver la vie passable, à m'adapter à elle, tant bien que mal.
Trouver bon de toujours s'effacer devant les autres, ravaler mes colères, étouffer mes craintes, faire
taire mes hantises. J'avais peur du bruit, de la violence, des paroles trop fortes et de l'égocentrisme de chacun. Élève tes enfants discrètement et patiemment. Fais ça, déjà, après on verra... Voilà ce que je me disais. Et aussi... tiens-toi au courant, ne
sois pas une personne sans ouverture, lis, écris,
cela peut être intéressant, après tout, les listes du marché, les récits de maladie des enfants,
de lessives à répétition, de chasse à la poussière... Tu peux toujours penser à autre chose en rangeant, en faisant le ménage, ramassant les chaussettes sales, les culottes qui traînent. Après tout, ça n'occupe que les mains. Rêve
ou crève. J'ai rêvé et j'ai crevé. D'ennui. J'ai plus souvent crevé que rêvé, d'ailleurs. Il faut du temps pour rêver, et du temps, je n'en avais pas. J'ai pensé alors que la véritable sagesse serait de
pouvoir s'arrêter, s'asseoir à la table, les mains posées
sur la nappe bien à plat, et n'attendre personne.
Ne pas s'affoler, se désespérer, ni s'ennuyer, ni rêver.
Être bien. N'avoir besoin ni du
téléphone, ni de la boîte aux lettres, ni de sa
montre. Rien.
Lundi 5 oct. Bercy (froid, bords de Marne)
- C'est
incroyable, quand j'y pense, le nombre de fois où
je suis descendue chercher le courrier dans ma vie en espérant trouver une lettre qui allait la changer, donner une
autre couleur, un autre rythme à ma journée. Cela n'est jamais arrivé,
bien sûr, ou alors parfois juste pour
une heure ou deux. Y trouver, dans cette boîte, une lettre qui tombe à pic, courte, simple, légère, émanant de quelqu'un que j'aime
bien, mais sans plus, ne prenant pas une place considérable dans ma vie. Bon. Maintenant, les lettres que je
voudrais recevoir, qui ne viennent toujours pas, je les écris moi-même, je les envoie à d'autres. Au moins, je l'espère,
la surprise agréable arrive, se produit pour
quelqu'un. Et je m'applique à envoyer des lettres légères et justes. De celles qui
ne poseront pas problème, qu'on aura oubliées quelques jours ou quelques heures plus tard. Recevoir
des lettres... Je finirai peut-être un jour par m'appliquer à moi-même ce traitement en m'en écrivant, puisqu'il semble que les autres n'en aient pas
besoin à ce point, n'en fassent pas
grand cas...
- Ah si!
Moi, j'en fais grand cas! Je te rappelle que j'ai déposé à la banque dans un coffre dont moi seul ai le code, toutes
tes lettres...
- Oui...
mais... c'est pour mieux les cacher mon enfant... Tu ne veux pas qu'on les
lise, c'est tout. Que quelqu'un tombe dessus... Tu as peur pour tes fesses et
tu n'as pas pour autant le courage de les détruire.
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