Entre nous (6)


Mardi 6 oct. 1992  Bords de Marne (la crise)

- Au fond, quand je t'ai écrit pendant deux étés, chaque jour, sans exception, c'était, comme tu l'as dit toi-même, une sorte de journal que je tenais pour toi sachant que tu l'attendais, mais encore plus, un devoir : comme on dit un devoir de vacances, sauf que ce devoir-là je m'y mettais avec plaisir et que nul n'aurait pu m'en détourner, sous aucun prétexte. Passée la légère appréhension - vais-je avoir le temps? aurai-je un petit moment de grâce ce jour? ne serai-je pas dérangée de façon intempestive... ça se peut bien, et à n'importe quel moment... - le plaisir arrivait alors, apportant l'apaisement, qui le suit de peu. Le plaisir d'écrire. Douloureux, intense, fluide ou seulement léger, le plaisir de s'en aller où l'on veut, tout seul, dans l'enfance, l'érotisme, un autre pays, un autre âge, une histoire différente. Déconner, dire des gros mots, caresser, prendre, voler. Donner. Il y a en moi tellement de territoires qui me sont inconnus, étranges, fermés... Je me suis appuyée sur toi pour y aller sur ces terres, et je n'ai fait encore que découvrir leur existence. Je ne les ai pas visitées, je ne les ai pas pénétrées.
- Moi non plus je ne t'ai pas pénétrée...
- Ah ah... et c'est bien pour ça que je t'aime.

Vendredi 9 octobre  Bercy (promenade voiture)

- Je suis en danger. Pas toi. D'abord tu n'as plus rien à perdre, comme tu dis. Moi, si. Ensuite je pense trop à toi. Je voudrais me libérer de cette obsession. Tu ne m'y aides pas beaucoup, faut dire. Dès que je prends un peu de distance, par l'écriture essentiellement, ou alors, plus couramment, par l'amour conjugal, hop! tu me remets la main dessus, en me montrant ton désarroi, ton exclusivisme. Tu sais très bien t'y prendre, et sans préméditation aucune. Tu n'as pas besoin. Tu parles d'amour qui t'envahit quand soudain tu vois poindre le désamour que fait naître en toi ma mise à distance forcée, que tu prends pour de l'indifférence. Facile. Je crois alors tenir notre amour à bout de bras, le soutenir, moi seule. C'est une fausse maîtrise des choses que j'aurais selon toi, à laquelle tu me fais croire. Je ne tiens aucune carte en main. Toi non plus. Nous sommes mus par des choses bien plus triviales, par des sentiments tout à fait prosaïques.
- Combien de fois as-tu fait l'amour le week-end dernier?
- Une. Nous étions malades.
- Baisse de régime...
- Et toi? avec tes épouse, ex-épouse, future épouse, que sais-je encore...
- Une fois. Non deux. Non, une, vendredi soir.
- Et c'était bien?
- Pas mal. Enfin j'ai cru que je n'y arriverai pas. Et puis finalement si. D'habitude, tu ne me poses pas de questions là-dessus. Cela me gêne d'en parler.
- Eh! mais c'est toi qui as commencé, non? Moi, d'habitude, j'évite de le faire. Parce que ça me fait mal, figure-toi, et pas pour les raisons que tu crois. Mais maintenant j'ai décidé d'ouvrir les yeux. De ne pas me mentir. Je me raconte trop d'histoires. L'amour unique, qui arrive trop tard mais qui arrive quand même... Toi, chez toi, le cœur empli de moi, le corps en harmonie avec le cœur, un peu fatigué, mais apaisé. Moi, chez moi, vivant ma vie de femme, pensant à toi sans cesse mais de plain-pied dans mon existence, menant une vie équilibrée, une vie sexuelle stable, sans histoires mais harmonieuse... Mais non, la vérité est autre. Je trouve ça triste et c'est la raison pour laquelle je ne te pose pas de questions sur ta vie conjugale. La sexualité qui s'éteint, la petite vie de couple dont les deux parties s'éloignent après s'être entre-déchirées tout au long de l'existence. Les sous-entendus, les mensonges, la parole qui s'arrête au bord des lèvres, la lassitude et la réassurance permanente, tout cela me fait peur, pour mon avenir à moi. Ces rapports humains, trop humains, dont il n'y a rien ou pas grand-chose à dire. C'est de bonne guerre. Il faut bien survivre... Mais j'ai peur que ça m'arrive aussi à moi un jour. Il n'y a pas de raison pour que j'y échappe. Je ne connais personne qui ait réussi à passer à travers ça : le simulacre et l'usure. L'amour, ce n'est que ça en fait. J'essaie de vivre autre chose mais je me heurte toujours aux mêmes limites. Et je sens qu'un jour ou l'autre, tôt ou tard, je céderai aux mêmes tendances que toi et que tout un chacun, chacune. Je mentirai, je dissimulerai, je ferai semblant, et j'attendrai la fin en me disant que de toute manière, il n'y a pas mieux. Il y a pire, mais il n'y a pas mieux. Il faut faire avec sa vie, sa seule et unique vie. Et alors, je n'aurai pas été fidèle à moi-même. Ton problème à toi, il est là. Tu n'es pas fidèle à toi-même. Tu dis souvent qu'il y a deux personnes différentes en toi : celle que tu es avec moi, et l'autre, sans moi. Ce n'est pas rassurant. Cela veut dire pour moi que je te force un peu la main, que je te tire par la manche pour être celui que tu es avec moi mais que dès que je te lâche, tu redeviens toi-même. Donc, l'autre n'existe pas. Celui que j'ai imaginé. Il y a, bien sûr, c'est vrai, la liberté que nous cherchons tous deux à établir entre nous. Mais il y a aussi le prix que nous la paierons. Il n'est pas question ici de petits aménagements. Je suis heureuse que tu ne m'aies jamais "pénétrée", comme tu dis. C'est pour moi un gage de ma liberté, et de la tienne aussi. Et une immense garantie pour notre amour.
 
Lundi 12 octobre Saint Mandé (chez Flo)

- Alors, je t'écoute. Où étais-tu cet après-midi pendant que j'étais à cette réunion ?
- Je vais t'expliquer. Ce n'est pas très intéressant. C'est une histoire de cheveux. Je trouvais que j'avais le cheveu "mou"; je suis allée chez la coiffeuse, la mienne. Son fils était malade, alors j'ai dû attendre pour pouvoir passer avec une autre. Tu ne m'écoutes plus...
- Non. Je m'en fiche en fait. Tu m'as fait trop souffrir ces derniers temps. Alors les questions, les doutes, les inquiétudes, je n'en veux plus.
- C'est cela, l'amour. Quand on ne l'a pas, on le cherche avidement. Quand il est là, on a peur de le perdre. C'est jamais bien. Mais pourquoi es-tu inquiet ?
- Je ne sais pas. Tu as changé à mon égard. Tu n'es plus dans l'ordre de la fascination. Tu t'es libérée de tout et maintenant tu t'apprêtes à te libérer de moi aussi. Je le sens.

- La fascination, ça ne peut pas durer, tu sais bien. C'est un passage, puis ça devient une limite. J'ai été fascinée par toi pendant toute une année et par ce mouvement de fascination je me suis échappée de ma propre vie. Je suis devenue libre en passant par l'écriture. Mais je ne peux plus m'aliéner à aucun amour, fût-il le tien. C'est comme ça, les libérations. Ça ne finit jamais. Quand on a commencé, on ne peut plus s'arrêter. 

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