Entre nous (7)





Mardi 13 oct. 1992  Bords de Marne (marcher)

- Tu devrais avoir plus confiance en moi.
- J'ai.
- Oui, mais tu souffres.
- C'est parce que je manque de toi.
- Tu as le meilleur de moi.
- Je sais. Mais j'ai tellement besoin de toi.
- Je voudrais pouvoir seulement te regarder... jusqu'à plus soif.
- Oui, et après tu en aurais marre. Je t'encombrerais. Tu n'oserais pas me laisser. Tu serais malheureux. Je peux entendre ta plainte, mais je ne peux pas y répondre. Quand je te vois, c'est comme si j'allais à la rencontre de moi-même.
- Je sais que si je te perdais je ne retrouverais jamais l'équivalent de ce que tu m'apportes.  Car tu me rends quelque chose d'enfoui dans mon enfance que je croyais perdu ou même n'avoir jamais existé. J'appellerai cela ma candeur, mais ce n'est pas tout à fait ça, cela s'en approche. Il reste une ou deux photos de moi, enfant. Je les connais très bien. Je n'ai pas besoin de les regarder pour me souvenir que dans mon visage d'enfant, il y a ce que je trouve dans ton visage de femme. Cette ressemblance passe par le regard surtout.
Un jour, quand j'étais petit - je ne sais plus quel âge j'avais, 6, 7, 8 ans? - je descendais vers le Bois (de Vincennes) avec mon père. Je dis "je descendais" car c'était un trajet habituel, légèrement en pente, depuis la rue Diderot où nous habitions jusqu'au bois.
Environ à mi-chemin, il y avait le pont au dessous de la voie du Chemin de fer de Ceinture - aujourd'hui, c'est le RER - (les enfants avaient l'habitude de s'y immobiliser attendant le passage d'un train pour être complètement perdus dans la vapeur de la locomotive). Ce jour-là, il faisait beau. Le marchand de glace était là, à côté du pont, avec son chariot à deux manches, comme une brouette ou un brancard. C'était avant la guerre.
Le drame, ce jour-là, fut que, je ne sais plus comment, la ou les boules, peut-être à cause d'une maladresse de ma part - tenais-je le cornet suffisamment à la verticale? - me tombèrent sur les genoux et peut-être aussi sur ma culotte courte, de ce dernier point, je ne suis pas sûr. Ce dont je suis sûr, en tout cas, c'est que je ressentis cela comme une catastrophe. Je ne sais plus ce qui s'ensuivit. Je crois que mon père essuya tant bien que mal les dégâts avec son mouchoir. Y eut-il réprimande? Remplacement de la glace? Je ne sais plus.

Mercredi 14 oct. Bois de Vincennes, soir (les plaisirs de la table...)

- Je suis un clochard dans l'âme. Il s'en est fallu de peu (ou de beaucoup, cela dépend à quel point de vue on se place) pour que je ne devienne un clochard...
- C'est pareil pour tout le monde... Ce qui compte, c'est ce que l'on est devenu, en fait.
- Nul. Tout me fatigue.
- Telle sera ton épitaphe?
- Oui, parce qu'en plus, je me rends bien compte que dans ma nullité, je prends la pose... :  regardez... je suis nul, je ne vaux rien... mais regardez bien.
- Ce qu'il y a c'est que tu écartes de toi tout ce qui serait susceptible de t'apporter du plaisir. Le plaisir d'être à table avec l'autre, par exemple, ou les autres, qu'on aime ou qu'on aime bien... Le plaisir de se perdre dans un roman. Pourquoi ne lis-tu jamais de roman? Le plaisir d'écouter, vraiment, de la musique. Le plaisir d'être au lit, d'aimer, de dormir. Le plaisir de vivre, de travailler même... Tout cela te fait peur, te répugne. Tu dis que tu n'y as pas accès, mais quoi?... ça ne vient pas tout seul non plus... Toi, tu manges la nuit, des tablettes entières de chocolat, des paquets de gâteaux qui t'écoeurent et te font grossir. Tu luttes pour ne pas fumer... 

Jeudi 15 oct.  Bercy puis Bry sur Marne (puisqu'il n'y a rien, mangeons !)

- Tu es une bourgeoise, je suis un révolutionnaire.
- Tu es un adolescent attardé, je suis psychanalysée. Et puis surtout : tu as eu quinze ans à la Libération et j'ai eu quinze ans en 68...
- Voilà. Quand on a dit ça, on a tout dit. Tout le reste est du décor, des fioritures. Mais cela n'empêche que tu ne m'aimes plus.
- J'essaie de comprendre et parfois j'ai vraiment du mal à te saisir. Tous mes efforts me paraissent vains. Quand je me mets à comparer nos deux vies je trouve qu'on est très bien mariés, qu'on ne pouvait pas trouver mieux l'un et l'autre, plus adapté, je veux dire. Et alors je me demande ce qu'il nous reste à tous deux, ce que l'on fait ensemble. Et c'est le découragement...
- Alors là, je t'arrête tout de suite, tu n'as pas le droit de dire ça. Je m'y oppose formellement. Tes critères de jugement sont trop rigides et ne peuvent pas s'appliquer à toutes les personnalités. Pas aux nôtres, en tout cas...
- Je ne juge pas, j'essaie de comprendre. De réduire la différence entre nous deux par la compréhension, l'analyse.
- Mon existence est un malentendu, c'est tout. Il n'y a rien à comprendre.
- La mienne aussi. Toutes les existences sont des malentendus, n'ont pas de sens. Mais il faut bien vivre...
- Oui mais chez toi ça reste théorique. Chez moi ça m'empêche de vivre. De respirer.

Vendredi 16 oct.  Bercy puis Créteil (sujet : l'érotisme)

- Mon texte finit par une question : peut-on aimer quelqu'un dont on a besoin? Je n'y ai pas répondu et personne ne saura y répondre. Mais quand je t'examine de très près, ta vie, ton mode d'existence, ce que je cherche à comprendre je crois c'est par où le bât blesse pour que tu aies à ce point besoin de moi. Je sais que moi je t'aime sans raisons, sans manques particuliers je veux dire.
- Oui. Et tu voudrais qu'il en soit de même pour moi. Ben non, moi, c'est pas pareil. Je suis content de ce qu'a été ma vie, je te l'ai dit hier et bien d'autres fois. Quant à l'amour, je l'ai trouvé avec toi. Cela est pour moi irréfutable, indiscutable, quels que soient les manques qui font ma vie et qui sont nombreux. Je veux bien discuter de ma vie, des éléments qui la composent, je ne peux pas remettre en question mon amour pour toi. C'est tout.
- Moi, je cherche. Et parfois, je doute. Je me dis que tu m'aimes parce que c'est chez toi un trait de caractère de toujours vouloir autre chose, de ne jamais te contenter de ce que tu as.

- Imbécile. Viens dans mes bras. Tu t'égares, là. Tu es trop loin.  

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