Entre nous (8)


Samedi 17 oct. 1992  Maison et dehors (sentiment de liberté)

- Nous sommes devenus des monomaniaques...
- Je m'en fous.
- Nos rencontres se passent comme si nous allions au travail l'un et l'autre.
- Nous avons de la chance, nous faisons un travail qui nous plaît...
- Je m'étonne, après tout ce qu'on a connu, que nous soyons toujours aussi neufs.
- Moi, il me semble parfois, quand je repense à ce que je t'ai dit, que je fais de la propagande pour notre amour. Que tu saches bien qu'il est unique, que tu n'aies pas envie d'aller voir ailleurs.
- Ah ah. Tu es marrant... Dans Les Amants, de Louis Malle, on entend la voix de Jeanne Moreau dire en off : "L'amour peut passer par un regard. Jeanne sentit en un instant mourir en elle la pudeur et la gêne." En écoutant ces mots j'ai revu ton visage, celui que tu as parfois quand tu t'en remets à moi. Et mon nouveau roman commence ainsi : J'ai un amant. C'est la première phrase. J'aime beaucoup ce début-là. J'ai déjà recommencé cinq fois la suite, les dix premières pages. Mais je garde toujours ces quatre premiers mots. Je me dis que si je tombe sur un livre qui commence comme ça, je l'achète tout de suite...

Dimanche 18 oct. Maison, tout le jour

- J'écris mieux, je trouve, maintenant que je n'ai plus rien à raconter. Je ne me jette plus sur les pages pour m'y défouler et dire, dire ce que tu es, ce que tu n'es pas, tout ce que nous faisons ou ne pouvons pas faire ensemble. Je laisse venir à moi les mots dans le désordre, tous les mots dans lesquels tu es absent aussi. Avant, je ne pouvais pas supporter l'idée de parler d'autre chose que de toi. Maintenant je sais attendre. Regarder, observer et attendre.
- Dès qu'il se passe quelque chose dans ma vie, je pense à toi. Comment je te le raconterai, ce que tu en penseras. Je lis tous les jeudis soir le Monde des livres parce que je sais que tu le lis attentivement chaque semaine. Je cherche ce qui te plaira, ce que tu n'aimeras pas, ce dont nous parlerons sans doute le lendemain.
- Justement, tiens, j'ai lu dans le Monde des livres la première phrase du premier roman d'une femme, qui est la suivante : Je n'ai jamais eu de machine à coudre. C'est un beau début, non ? En ce moment, je vais dans les librairies juste pour lire les premières phrases de roman. Cela m'apporte beaucoup de plaisir. Je ne sais pas pourquoi. Mais je n'achète rien car passé la première phrase, tout roman me casse les pieds. Et je sens poindre en moi une légère inquiétude... Et si je ne pouvais jamais rien écrire d'autre que cette foutue première phrase...

Lundi 19 oct. (Somalie, les 3 kilos de riz...)

(Dans la voiture, alors que nous étions à l'arrêt à cause d'un feu long à passer au vert, il a pris ma main gauche dans sa main droite, a fait glisser l'alliance de mon annulaire et a ébauché le geste de la jeter par la vitre ouverte. Le feu est passé au vert, il m'a rendu l'anneau et a démarré sec. Nous nous sommes souri. Pas de doute, c'est un cinéaste, j'ai pensé. Ce plan-là, il ne l'a pas loupé. 
J'aime bien quand on ne se parle pas. Pourtant, comme il fait remarquer, si on ne fait pas l'amour et si on ne parle pas non plus, il ne voit pas trop ce qu'il nous restera. Il trouve terrible que je ne sois jamais seule. Il veut dire dans ma vie, hors de lui. Il se demande comment je fais. Il propose qu'un jour, sacrifiant (dans l'idée) une partie de notre rendez-vous quotidien, il me conduise l'après-midi dans un endroit où je pourrai me promener, au bord de l'eau par exemple, et revenir me chercher deux heures après. Il dit que ce serait bien. Pour moi. Je pense que ce serait très bien... Je voudrais pouvoir être capable d'accepter cette proposition. Mais je ne peux pas car je le regretterais, il me manquerait pendant ces deux heures-là. Je ne suis pas assez déprise encore de lui. Et puis cette solitude qu'il m'offrirait sur un plateau, je n'oserais pas y toucher. Je resterais là, assise sur mon banc, celui où il m'aurait déposée, attendant son retour. Ce serait idiot. Quand je suis avec lui il me semble que me poussent des ailes, sinon, je reste clouée au sol. Lui, il est un homme de l'espace. Et moi, je suis une femme du temps. Il dit non, c'est pas ça : tu es une femme d'intérieur.)

Jeudi 22 oct. Écluse de Neuilly sur Marne (bel éclusier...)

- Ce matin, pour moi, tout allait mal. Je n'avais pas la main heureuse. Tout ce que j'entreprenais ratait, tout ce que j'avais prévu tombait à l'eau. Certains jours la vie me paraît trop étriquée.
- Dans un sens, ce n'est pas plus mal qu'elle le soit, étriquée. Quand elle ne l'est plus, quand les espaces s'ouvrent, c'est... le gouffre. La folie, peut-être...
- Il pleut trop. Attendons encore. Le temps est trop mauvais...
- Il faut y aller quand même. Ça va peut-être se lever.
Nous marchons vers l'écluse de Neuilly. Une péniche s'apprête à passer. Sur le pont, accoudés, nous regardons l'énorme porte se fermer, l'eau monter, doucement; quand elle est à niveau, l'autre porte s'ouvre. Le marinier, qui était descendu chercher un colis dans le bureau de l'écluse grimpe dans la péniche, son caniche noir sous le bras, et redémarre. Tout est minuté et cependant tout semble participer d'un autre temps, un autre rythme. Une certaine lenteur nous ramène à l'essentiel de la vie. Du temps qui s'écoule. La péniche s'éloigne, un bateau de plaisance arrive dans l'autre sens, et il faut recommencer la même manœuvre en sens inverse : libérer l'eau, voir le niveau descendre. Passer.
Tous deux, soudain, nous allons mieux. Beaucoup mieux.

Vendredi 23 oct. Bercy (3 cassettes, qu'il m'achète)

- C'est vendredi.
- Oui. C'est vendredi et ce soir, les vacances scolaires. Je suis fatiguée. J'ai un peu mal au ventre.
- Moi c'est un jour où j'ai envie de pleurer. J'aurais voulu qu'on se promène encore. Je suis extrêmement sensible à la nature en ce moment. La nature et toi. C'est peut-être l'âge... Je m'accroche à ce qui représente la vie, la jeunesse, la beauté. Par moments, j'ai même envie de te faire un enfant. Ce serait formidable, non?
- Oui!!! J'y ai déjà pensé... mais dans mon livre... pour mon livre. Ce serait une belle fin.
- Salope.
- Non mais reconnais, dans la vie réelle, une belle catastrophe, oui!
- Oh c'est juste parce que c'est toi. Je voudrais voir comment serait un enfant de toi et de moi. Le mélange. Un fantasme. Un enfant imaginaire...
- Notre enfant imaginaire, il est là, tous les jours entre nous. Nous en prenons soin, nous le promenons...
- C'est vendredi n'empêche. Toi, tu t'en fous.
- Non, pas du tout... Vendredi et en plus, les vacances...
- Quoi, les vacances? Les vacances!... Non mais c'est pas vrai? Et tu ne m'as rien dit!...
- Si. Je te l'ai dit tout à l'heure, mais...
- Ça veut dire qu'on ne va pas se voir?
- Si, peut-être. Mais pas comme d'habitude. Et pas tous les jours.

Samedi 24 oct. Maison (fini la boîte de préservatifs)

- J'avais mal au ventre hier. Ce matin, au réveil, une douleur à l'épaule gauche.
- C'est à cause des vacances ?
- Oui. Non. Je ne sais pas. En tout cas maintenant, je n'ai plus mal nulle part. C'est toujours comme ça. D'abord je me câbre, mon corps réagit à la séparation...
- Puis, tu coupes les ponts.
- Disons que je remonte sur ma péniche.
- Il n'y a pas de bel éclusier, pourtant, qui reste à quai...
- Si, toi...
- Je suis vieux et moche...
- En plus tu fumes, tu manges trop, tu as des insomnies, une vieille mère malade, une femme dominatrice, un fils qui s'incruste... C'est vrai, franchement, je me demande ce que je te trouve. Bon. Allez! Vas-y, faire du vélo. J'ai besoin de toi, tu sais. Même si on ne doit pas se voire pendant quinze jours...
- Il faudrait que je parte en vacances. Moi aussi, pour faire bon poids, tiens... Pour pas qu'il y ait que toi.
- Mais je ne pars même pas...
- Mon ex-épouse et ma femme, sans se consulter, m'ont proposé toutes deux d'aller à Eilat en Israël.
- Vas-y.
- Si j'y vais, tu ne m'écriras pas, bien sûr ?
- Non.
- Je te hais.

Dimanche 25 oct. Maison (pluie, vent, et rafale de messages)

Samedi 15h45 : Bon, voilà, c'est mon heure de solitude. J'ai l'impression de descendre de la péniche pour chercher un colis (pour poursuivre la métaphore de l'écluse). J'espère que tu es en forme. Je pense à toi, je t'aime.
Samedi 17h40 : Voilà. Je reviens de l'écluse où je suis allé promener celle avec qui je te trompe régulièrement : ma mère. Tu vois, il n'y a pas que toi qui aies droit à la balade à l'écluse... Mais elle, elle n'a pas remarqué le bel éclusier. Je pense à toi aussi. Je t'aime.
Dimanche 14h : 13h59. RER de Fontenay, dans la cabine. Quoi? Pas de message sur le mémophone? Tu es bloquée par la pluie ou quoi? J'essaierai de nouveau cet après-midi pour voir si tu te manifestes. Je vais aller faire du vélo, malgré la pluie. Je t'embrasse, chérie.
Dimanche 15h45 : Oui, alors ce matin j'ai écouté ton message d'hier mais je n'ai pas pu y répondre. Il m'a fait, sache, très plaisir! Là, je suis seule une heure. Quel dommage que je ne puisse pas t'appeler chez toi! J'aurais aimé te parler. Autrement que par des messages au compte-goutte. Je vais donc repasser du linge, à la place. J'espère que tu ne t'es pas trop mouillé lors de ta balade à vélo. "Surtout, ne prends pas froid..." Je t'embrasse. Je t'aime.
Dimanche 19h : C'est le soir. Je suis dans une cabine, au coin de la rue de... peu importe, on s'en fout du nom... Je t'aime !







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