Entre nous (9)



Lundi 26 oct. 1992  Saint Mandé-voiture (Jean Baudrillard)

- J'ai regardé un téléfilm sur Canal+ cet après-midi, au lieu de te téléphoner. C'est parce que c'était l'histoire d'une femme mariée, deux enfants, qui tombait amoureuse d'un homme marié lui aussi. Elle voulait jouer la carte de la vérité et son mari la quittait. Vlan. Son amant, après quelque temps, la quittait aussi pour retourner vivre avec sa femme.
- Ah ben dis-donc, c'est gai. Tu aurais mieux fait de me téléphoner...
- Attends. Je continue. Par conséquent pour elle, dépression. Séjour à l'hosto. Enfin, retour au nid, avec excuses au mari obligées...
- Ah ah... Laisse les autres, il ne sont pas comme nous.
- Non mais je voulais voir s'il y avait du nouveau sous le soleil, ou du moins dans la tête des scénaristes. Une solution, un happy end. Mais non, c'est toujours pareil la vie. Quelques instants de bonheur, pour des années à ramer ensuite...
- Moi, j'aime ma vie et je t'aime toi. J'aime la vie en toutes ses formes, dans chacune de ses dimensions. Et j'en aime les choses les plus simples : le rire de ma nièce de quinze ans, l'odeur de muscade dans la cuisine, les dessins de mon fils, sa voix, la blancheur du mur de mon salon, la peau douce de mon mari, la compagnie de mes deux filles, deux jeune ouais piaffant d'impatience et de désir...
- Il fait dire, tu es beaucoup mieux lotie que moi...
- Non, je suis plus amoureuse.
- Moi, je n'aime que l'amour. J'ai envie de faire l'amour. Avec toi, avec n'importe qui... Avec toi.

Mardi 27 oct. Saint Mandé Bois (un livre - Chardonne, sur l'amour - qu'il me paye)

- Combien y a-t-il, de par le monde, de rapports sexuels par seconde ? C'est une question que je me suis souvent posée. J'ai trouvé la réponse par hasard, dans la salle d'attente du dentiste de ma fille : 1157. C'est peu, et c'est énorme. Cela dépend à quel point de vue on se place. Il doit y avoir des différences selon l'heure de la journée, quoi que non, avec les décalages horaires, car il paraît qu'on fait moins l'amour la journée que la nuit.
- Oui, et puis il y a beaucoup plus de personnes pour en parler que pour le faire. Les statistiques peuvent être trompeuses, du coup. On passe plus de temps, c'est certain, à en parler qu'à le faire. À y penser, même, qu'à le faire... Et ceux qui en parlent le plus, sont ceux qui le font le moins... C'est bien connu. En tout cas, bravo, c'est un sujet intéressant. Je ne pensais pas que tu étais du genre à t'attarder là-dessus...
- Après le dentiste, j'ai traîné dans une librairie. Retenu quelques mots par-ci par-là.
Quel est l'homme qu'une femme aimerait le plus : l'homme qui a le temps (l'amour c'est beaucoup plus que l'amour). Il faut savoir abandonner ses enfants : leur sagesse n'est pas la nôtre (l'amour est plus...). Conseil aux jeunes gens : élisez un maître qui vous désespère et passez outre (Les persistants lilas). Dire "je t'aime" à quelqu'un, c'est déjà me trahir. Par le langage (Baudrillard).
- Entre jouir et regarder ton visage, je préfère te regarder. Tu la connaissais, celle-là ? Elle est de moi.

Vendredi 30 oct. Le bois en automne - ses couleurs (clés perdues dans l'herbe...)

- Je t'aime et je n'attends rien de toi. Si ce n'est, l'amour. L'amour sous toutes ses formes.
- Je ne peux pas l'admettre. C'est tellement différent pour moi...
- Je connais beaucoup d'hommes qui souhaiteraient qu'une femme les aime sans rien attendre d'eux... Pas toi ?
- Cela me paraît louche. Un coup fourré. Et puis je me demande de quelle nature au fond est notre différence.
- Elle est philosophique.
- Nos séances, car en fin de compte nous n'avons entre nous que des séances, font émerger le meilleur de moi-même. J'aurais voulu que nous vivions ensemble pour que ce meilleur-là soit ma vraie nature, ma nature habituelle...
- Peut-être que ce qui apparaît pendant "nos séances" est la seule chose qui compte vraiment. Il ne faut pas chercher à faire durer ces moments-là de vérité.
- Oui. C'est trop fatigant d'ailleurs. Le problème c'est que je t'aime tellement que cela m'inquiète. Et puis quand je sens un ralentissement dans notre relation, comme ces temps-ci, j'ai peur que tout s'arrête brusquement. Ces jours, en conduisant, je me suis trouvé à caler très souvent...

Samedi 31 oct. (Samson et Dalila)

- Je ne t'aime plus. Voilà.
- ...
- Tu souffres ?
- Pas encore.
- Dis quelque chose...
- Tu m'as déjà fait le coup plusieurs fois. Cela te passera. Tu veux juste me gâcher mon week-end.
- Oui. Si seulement je pouvais... Tu comprends j'en ai marre des vacances, notre temps, rogné de moitié, deux heures, réduites à une seule... Et puis tu n'as fait aucun effort cette semaine pour me voir plus longuement. Tu es bien calée dans ta bulle. Je manque de toi.
- Je n'éprouve pas grand-chose en ce moment, c'est vrai. Je suis submergée. Et je baigne par ailleurs dans une sorte de nonchalance bienheureuse. Je sais que ça ne durera pas. Alors j'en profite, égoïstement. Je me sens un peu vide aussi, inintéressante. J'aimerais qu'on ne me demande plus rien et ne rien me demander non plus à moi-même. Ne pas me poser de questions. Je sais que toi tu peux entendre cela, le comprendre, même si cela te fait souffrir d'une certaine manière. Tu es la personne la plus mûre et la plus faible en même temps, que je connaisse. Cet alliage contradictoire en toi est ce que j'aime et ce dont j'ai le plus besoin. Tu as l'expérience et la sensibilité.
- N'est-ce pas là ce qu'on attend d'un père ?

Dimanche 1er nov. Inauguration appartement (un pauvre message)

- J'ai changé. Je ne suis plus comme avant. Je ne sais pas si je le regrette. Je me sens drôle, un peu plus vieille, un peu plus vide, un peu plus détachée. De tout. Je me demande ce qu'il va m'arriver. Des fois il m'arrive de penser que la route sera longue, quand tu ne seras pas là. Tout ce temps que j'aurai encore a vivre, sans toi... Pourquoi as-tu vingt-cinq ans de plus que moi ? Bon sang!... Et je sais aussi que la vie, lorsqu'on se sent comme ça, un peu vide, pas mal détaché, se charge de vous rappeler à son bon souvenir par une souffrance imprévue, et brutale, généralement.
- Je suis content. J'ai franchi une étape. J'ai fait trois fois le circuit à vélo en faisant une pause entre chaque tour, pour éviter les battements de cœur. Tu vois, je m'entretiens pour rester le plus longtemps possible auprès de toi, à t'emmerder. Tu ne te débarrasseras pas de moi comme ça...
- Tu vas bien alors ?
- J'ai connu pire. Je voudrais que tu saches que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que tout aille bien pour toi.
- Tu es gentil.
- Non. Je t'aime et je ne veux pas que tu souffres.



  

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