Faux dialogue, véritable approche


Ah. Enfin un dialogue (même s'il sonne "faux") en page 382 du Livre de l'intranquillité ! Fernando Pessoa l'introduit comme suit :

"Je ne laisse jamais deviner à mes sentiments ce que je vais leur faire sentir... Je ferme brusquement quelques portes au fond de moi, car certaines sensations allaient les franchir pour se faire jour. Je retire soudain de leur chemin tous objets qui allaient leur imprimer certains traits.
De petites phrases dénuées de sens, glissées dans les conversations que nous croyons tenir; des affirmations absurdes, faites des cendres d'autres phrases qui déjà, par elles-mêmes, ne signifient rien.

LUI : - Votre regard reflète réellement le désir d'avoir la nostalgie de quelque chose... Il lui manque le sentiment qu'il exprime... Je retrouve dans la fausseté de votre expression une quantité d'illusions que j'ai eues autrefois...
ELLE : - Il m'arrive d'éprouver ce que je dis, croyez bien... et même ce que je dis de mon regard... 

- Éprouvons-nous réellement ce que nous croyons éprouver ? Cette conversation, par exemple, a-t-elle la moindre apparence de réalité? Certes non. Dans un roman, elle serait inadmissible.
- Sans aucun doute. D'ailleurs, je ne suis pas entièrement convaincue d'être en train de vous parler, vous savez... Certains détails, en moi, sont d'une netteté exagérée. Cela me donne, je le sais bien, un air de réalité excessive, comme forcée. Etant enfant, je voulais être la reine, de n'importe quelle couleur, d'un vieux jeu de carte qui se trouvait chez moi... Je trouvais cette fonction réellement empreinte de compassion... Quand on est enfant, on a de ces aspirations morales... Ce n'est que plus tard, quand toutes nos aspirations sont devenues immorales, que l'on pense à tout cela un peu plus sérieusement...
- En ce qui me concerne, comme je ne parle jamais aux enfants, je crois en leur instinct d'artistes. Vous savez, tout en vous parlant, en ce moment même, je tente seulement de pénétrer le sens profond de ce que vous venez de me dire... Vous me pardonnez ?
- Pas entièrement... On ne doit jamais scruter les sentiments que les autres font semblant d'éprouver. Ils sont toujours beaucoup trop intimes... Croyez-le, ou non, il m'est vraiment pénible de vous faire des confidences aussi intimes; bien que parfaitement fausses, elles représentent de véritables lambeaux de ma pauvre âme... Au fond, ce que nous sommes de plus douloureux, c'est ce que nous ne sommes pas réellement, et nos plus grandes tragédies se déroulent dans l'idée que nous nous faisons de nous-mêmes.
- Alors, ne faites pas attention à ce que nous disons. Une conversation agréable ne doit être qu'un monologue à deux... Il faut qu'en définitive, nous ne sachions plus si nous avons réellement parlé à quelqu'un d'autre, ou si cette conversation, nous l'avons seulement imaginée d'un bout à l'autre... Les conversations les plus délicieuses, les plus intimes, et surtout les moins instructives moralement, sont celles que les écrivains prêtent à deux personnages de leurs romans [envie de souligner cette phrase-là...].
- Pour l'amour de Dieu ! Vous n'allez pas, j'espère, me citer des exemples ! Cela ne se fait que dans les grammaires; et vous vous en souvenez peut-être, même les professeurs ne les lisent jamais.
- Avez-vous jamais ouvert une grammaire?
- Jamais. J'ai toujours détesté savoir comment on doit dire les choses... Fuir les règles et énoncer des choses inutiles, voilà qui résume bien l'attitude essentiellement moderne. N'est-ce pas ainsi que l'on doit dire?
- Absolument. Ce qu'il y a d'antipathique dans les grammaires, c'est le verbe, tous les verbes. Ce sont eux qui donnent son sens à la phrase. Alors qu'une phrase honnête devrait toujours posséder plusieurs sens... Les verbes ! Un de mes amis avait décidé de consacrer sa vie à la destruction des verbes... Il cherchait à découvrir et à fixer le moyen de ne jamais finir ses phrases, sans en avoir l'air. Il me disait qu'il cherchait le microbe de la signification... Il s'est suicidé, parce qu'il a pris conscience un jour de l'énorme responsabilité qu'il avait assumée... L'énormité du problème a détraqué son cerveau. Un revolver...
- Ah non ! Sûrement pas ! Mais vous ne voyez donc pas que cela ne pouvait pas être un revolver ? Un homme de ce genre ne se tire pas une balle dans la tête. Cher monsieur, vous n'entendez pas grand-chose aux amis que vous n'avez jamais eus... C'est un grave défaut, vous savez ?

Les deux personnes assises dans ce café n'ont certainement jamais échangé ces phrases-là. Mais elles étaient toutes deux si élégantes et si bien mises qu'il était dommage qu'elles ne le fassent point. C'est pourquoi [Pessoa] j'ai écrit cette conversation, pour leur permettre de l'avoir eue... Leurs attitudes, leurs gestes et leurs mimiques, la puérilité de leurs regards et de leurs sourires, dans ces instants où la conversation entrouve des intervalles dans notre sentiment d'exister - tout cela a exprimé clairement ce que, fidèlement, je feins de rapporter... 
Lorsqu'ils seront, plus tard, mariés tous les deux et, certainement mariés chacun de leur côté - bien trop proches en pensée pour pouvoir se marier l'un avec l'autre -, si leurs yeux tombent par hasard sur ces pages, ils reconnaîtront, j'en suis sûr, ce qu'ils ne se sont jamais dit, et me seront reconnaissants d'avoir interprété aussi fidèlement, non seulement ce qu'ils étaient réellement, mais encore ce qu'ils n'avaient jamais souhaité être, et ne savaient même pas être en réalité...
Dialogue entre une jolie femme et un imagineur de sensations... appelle cela, Pessoa lui-même... et il conclut :
Dans les phrases apparentes que chacun d'eux écoutait l'autre prononcer, il manquait tant de choses... - le parfum de l'heure, la couleur et l'arôme du verre de vin, le sens particulier de cette rencontre... Tout cela a fait partie de leur conversation, mais ils ont oublié d'en parler... Mais tout cela se trouvait bien présent et, plutôt que d'un romancier, mon travail est celui d'un historien. Je reconstruis, en complétant... et que cela me serve d'excuse d'avoir écouté aussi attentivement ce qu'ils ne se disaient pas et n'auraient pas voulu se dire."

Quand je dis que le "dialogue" de Pessoa paraît faux, c'est qu'il "sonne faux", plus exactement. L'écrivain fait avec du vrai, du faux. C'est avec cela qu'il produit son art. L'art de rendre une part de la vérité. Nous étions en 1930, ou une ou deux années plus tard, ne l'oublions pas...
Aujourd'hui, il apparaît plus souvent que la plupart des romanciers font avec du faux, du faux. On ne bouge pas, ne change jamais de registre. Tout est toujours au même niveau, celui qui est le reflet d'une certaine réalité, et parfois en ce qu'elle a de plus irrémédiablement superficiel. Les apparences. La réalité des choses, des lieux et des sentiments. Des sensations aussi, mais moins. On ne s'aventure jamais plus loin, ne regarde pas plus profond, ou au-delà. Tout nous contente et satisfait amplement notre curiosité.

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