Hautement sociable



Si je me laisse en ce début d'automne tout imprégner moi-même de la couleur jaune des feuilles tombées sur le sol, ressentant combien tous nous passerons et passerons tout entiers, c'est que je suis d'une certaine manière Pessoa et que Pessoa me suis et que tout s'en ira avec l'automne, comme les allumettes usées qui autrefois jonchaient le sol en tous sens, ou ces papiers froissés en boules factices ou bien déchirés de travers, sur des routes parcourues de grands coups de vent, au hasard des obstacles qui les ont arrêtés. Boules de coton sale d'un hôpital dépourvu de murs.
La poste ne sait rien de cette lettre que personne, d'ailleurs, ne doit écrire.
Elle est de Fernando P.. Le timbre n'a plus cours.
"J'ai rencontré aujourd'hui dans la rue, séparément, deux de mes amis qui s'étaient brouillés l'un avec l'autre. Chacun d'eux me conta la raison pour laquelle ils s'étaient brouillés. Chacun d'eux me dit la vérité. Chacun m'exposa ses raisons. Tous deux avaient raison. Non pas que l'un ait vu une chose, et l'autre une autre, ou que l'un ait vu un aspect des choses et l'autre un aspect différent. Non : chacun d'eux voyait les choses exactement comme elles s'étaient passées, et adoptait un critère identique à celui de l'autre; mais chacun d'eux voyait une chose différente et chacun d'eux, par conséquent, avait raison. 
Je suis resté perplexe devant cette double existence de la vérité.
De même que nous avons tous, que nous le sachions ou non, une métaphysique, de même, que nous le voulions ou non, nous avons une morale. J'ai une morale fort simple - ne faire à personne ni bien ni mal. Ne faire de mal à personne, parce que non seulement je reconnais aux autres, tout comme à moi, le droit de n'être gêné par personne, mais aussi parce que je trouve qu'en fait de mal nécessaire en ce monde, les maux naturels suffisent largement. Nous devons avoir les uns envers les autres l'amabilité de passagers voyageant ensemble. Et ne pas faire de bien, parce que je ne sais ni ce qu'est le bien, ni si je fais réellement le bien lorsque je crois le faire. Sais-je quels maux je peux causer si j'éduque ou instruis? Dans le doute, je m'abstiens. Et il me semble même qu'aider ou conseiller c'est encore, d'une certaine manière, commettre la faute d'intervenir dans la vie d'autrui. La bonté est un caprice de notre tempérament : nous n'avons pas le droit de rendre les autres victimes de nos caprices, même par humanité ou par tendresse.
Si je ne fais pas de bien, par souci moral, je n'exige pas non plus qu'on m'en fasse. Si je tombe malade, ce qui m'ennuie le plus c'est que j'oblige quelqu'un à me soigner, chose que je répugnerais moi-même à faire pour un autre.
Je suis hautement sociable, de façon hautement négative. Je suis l'être le plus inoffensif qui soit. Mais je ne suis pas davantage; je ne veux pas être davantage.
J'exècre tous les mysticismes. Cette nausée devient presque physique lorsqu'ils sont actifs, qu'ils prétendent convaincre l'esprit des autres ou commander à leur volonté, trouver la vérité ou réformer le monde.
Je n'ai de regrets que littérairement. Je me rappelle mon enfance comme une chose extérieure, et à travers des choses extérieures; je ne me souviens que de choses extérieures. C'est de tableaux que j'ai la nostalgie. Des phénomènes purement visuels, que je perçois avec une attention toute littéraire. Je suis ému, sans doute, mais non parce que je me souviens : parce que je vois. Etats de visualité consciente qui me donnent plus de réalité. Je n'appartiens à rien, ne désire rien, ne suis rien - centre abstrait de sensations impersonnelles, miroir sensible tombé sur le sol et tourné vers la diversité du monde. Après tout cela, je ne sais si je suis heureux ou malheureux; et cela ne m'importe guère.
Le fait divin d'exister ne doit pas être livré au fait satanique de coexister. Lorsque je me livre à autrui, il semble que je m'agrandisse, alors qu'en fait je me diminue.
Chaque parole prononcée nous trahit. Le seul moyen de communication tolérable est la parole écrite. Expliquer, c'est se refuser à croire.
Le seul destin possible pour un écrivain qui publie est de ne pas connaître la renommée, qu'il la mérite ou non. Mais le véritable destin d'un écrivain, c'est de ne rien publier. Je ne dis pas qu'il ne doive pas écrire, car dans ce cas ce n'est pas un écrivain. Je parle de celui qui, de par sa nature, écrit et qui, par disposition spirituelle, n'offre rien de ce qu'il écrit. 
Ecrire, c'est créer un monde extérieur qui nous offrirait seulement et "à l'oeuvre" la récompense de notre tempérament d'écrivain. Publier, c'est apporter ce monde extérieur aux autres. Mais les autres, qu'ont-ils en commun avec le monde que je porte en moi ? Bien plus, j'imagine, que nous ne pouvons le penser et le croire. 
Et extérioriser nos impressions, c'est bien plus aussi nous convaincre que nous les éprouvons, que les éprouver réellement.
Tout m'échappe et s'évapore."

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