La foi en l'action



La foi est la condition sine qua non de nos actions, pense Pessoa. Non, ce n'est pas tout à fait ce qu'il écrit. Fragment 304 du Livre de l'intranquillité, on peut lire : La foi est l'instinct de l'action.

Et la mauvaise foi, j'ajouterais, encore plus pessimiste que l'écrivain lui-même, en est un second... Nous croyons en chacune de nos actions - nous sommes obligés d'y croire - que nous entreprenons, même si celles-ci présentent à l'avance toutes les apparences de l'inutile ou du non-indispensable et sont, pour la plupart, vouées à l'échec ou tout du moins à une certaine forme d'imperfection. 
Il y a déjà un bout de temps que je ne m'interroge plus tellement sur mes actions réelles. Je fais. Je fais comme je sens. Et je fais, oui, comme mon instinct me guide. Sans m'épuiser à réfléchir. 

Mais je veux parler de l'oeuvre. Pas des œuvres de notre vie, qu'il faut, toutes, dans la mesure du possible, mener à bien. L'instinct pour elles, oui, ça a marché. J'ai eu suffisamment de mauvaise bonne foi pour entreprendre et réaliser. Agir, comme dit Pessoa... 
"Si seulement je savais comment ne pas agir, et ne pas m'abstenir non plus ! Combien j'envie ceux qui font des romans, qui les commencent, les écrivent et les achèvent ! Je peux les imaginer, ces romans, chapitre par chapitre, j'imagine parfois jusqu'aux phrases de dialogues ou des passages intermédiaires, mais je serais incapable de jeter sur le papier ces rêves d'écriture. Un bel enthousiasme, tel un esclave invisible, me suit dans la pénombre. Mais dois-je faire un pas depuis le siège où je gis ces sensations, presque accomplies, jusqu'à la table où je voudrais les mettre par écrit - voilà déjà les mots enfuis. Des projets - je les ai eus tous ! Et chaque fois que je me suis levé du fauteuil où, en fait, ces choses n'avaient pas été entièrement rêvées, n'étaient pas un songe à l'état pur, j'ai toujours connu qu'il restait quelque chose d'elles, sur ce seuil abstrait entre mes pensées à moi et leur existence à elles.
Ce que l'on peut écrire inconsciemment donne la mesure de la perfection possible. 
Ecoute-moi encore, et compatis avec moi. Ecoute bien tout cela, et dis-moi ensuite si le rêve ne vaut pas mieux que la vie. Le travail n'aboutit jamais à rien. Nos efforts n’aboutissent jamais nulle part. S'abstenir - voilà la seule attitude noble autant qu'élevée, car l'oeuvre accomplie n'est jamais que l'ombre grotesque de l'oeuvre qu'on a rêvée. Les mots formant la substance de ces dialogues intimes ne possèdent jamais assez de force pour que, les écoutant attentivement, je puisse les traduire par écrit. Ils ne devraient chercher à concrétiser qu'un instant de sentiment ou de rêve. Ce qui ne peut sortir d'un seul jet souffre ensuite des imperfections de notre esprit. Notre plus grand effort dure un certain temps; le temps qu'il dure traverse un certain nombre de nos états d'âme, et chacun d'eux, étant lui-même et non pas autre, trouble de sa personnalité l'individualité de l'oeuvre. Nous n'avons la certitude de mal écrire qu'au moment où nous écrivons; la seule oeuvre sublime est celle que nous ne rêverions pas même de réaliser. 
Vivre en même temps, la vie de diverses personnes. J'ai créé en moi diverses personnalités. J'en crée constamment de nouvelles. La seule façon de faire qu'il y ait des choses nouvelles, et de sentir des choses nouvelles, c'est de faire du nouveau dans ta façon de les sentir. Ne jamais nous abaisser à donner des conférences - qu'on n'aille pas croire que nous avons des opinions, ou que nous allons vers le public pour nous adresser à lui. S'il en a envie, qu'il nous lise. D'ailleurs, tout conférencier a l'air d'un acteur. Est le laquais de l'Art.
J'ai vu tant de choses que je me suis trompé.
Si je suis renversé par une bicyclette d'enfant, la bicyclette de cet enfant deviendra un élément de mon histoire."
Dans l'écriture, oui, Fernando, je le sais bien, mais pourtant, personne ne semble vouloir l'entendre, on mêle des éléments de la vie réelle à d'autres choses dont on ne sait pas d'où elles nous viennent. 
De Dernier amour, mon roman, personne ne me parle, ou si peu. Le plus récent écho que j'ai eu de sa lecture tient en une ligne qui justifie à la fois l'écriture... et la lecture. Il provient d'un lecteur, avisé, celui-ci, à qui je m'étais plainte sans doute que Dernier A. me semble à présent, une goutte d'eau dans l'océan, une aiguille à l'intérieur de la botte de foin, bien ficelée, là, sur le pré, une écharde au bout du doigt... mais qu'au moins, il était là... et sa réponse, trop subtile pour que je m'en satisfasse tout à fait, mais d'une finesse encourageante à poursuivre, fut : 
Je pense 
C'est même plus que ça. 
Continue cette écriture à la fois souterraine et bien visible.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

L'appel du 7 mai

ciseaux de la critique

Ecrire à deux