SL et moi

Année 1979

Il vient acheter son journal. Quelquefois son fils l'accompagne. Un garçonnet de cinq ans environ. Plus rarement, il entre acheter Le Monde et Libé avec une femme, très belle, plus jeune que lui. Lui, on ne peut pas dire qu'il soit beau. Ou alors de cette beauté particulière, un peu effrayante. On ne sait pas pourquoi. À cinquante ans, il a le front dégarni, les cheveux bouclés non-coiffés, aux reflets argentés qui s'en vont vers l'arrière. Il est très grand. Du souci dans les yeux, un regard présent et absent à la fois dont on ne peut déceler s'il vous voit, vous remarque, ou non, pas du tout. Quelque chose souffre en lui. Il n'est pas souriant et il semble parfois, quand il lui tend sa monnaie, qu'elle n'existe pas pour lui. Mais d'autres jours, son regard prend un éclat particulier. Il l'observe silencieusement tandis qu'elle parle avec d'autres clients, ou bien il échange avec elle quelques mots banals. Ses yeux sourient alors, semblant échapper à la grande fatigue qui l'habite tout entier.
Un jour, au printemps, il l'invite à sortir du lieu obligé de leurs rencontres quotidiennes, et à venir boire quelque chose avec lui. C'est midi. Elle ferme la boutique et s'installe à ses côtés dans la voiture. Elle parle peu et lui non plus, mais le silence n'est pas pesant. Quelques mots sur les livres, son métier. Il est réalisateur "pour la Télévision scolaire". Elle lui dit qu'elle attend un enfant. Il sourit - vraiment - pour la première fois. Il croit utile aussitôt de la mettre en garde : - Vous verrez, un enfant, ça change tout. C'est énormément de soucis, de la fatigue... Vous n'êtes pas un peu jeune ? - Et vous ?... vous n'êtes pas un peu vieux pour aller boire un verre avec une femme qui doit avoir à peine la moitié de votre âge... Il rit. Ils entrent dans un café qui s'appelle Le Cerf. Au retour, il éprouve une grande difficulté au moment de la quitter, devant sa porte. Les quelques mois qui suivent ils n'échangeront plus que de rares paroles - vides. Il est repris par sa nonchalance et sa distraction naturelle. C'est comme si il ne l'avait jamais rencontrée. Elle est la petite marchande de journaux.
Son ventre s'arrondit. Puis c'est le départ. L'absence radicale. Sans rien dire, sans l'avoir prévenu. Un jour - plusieurs jours de suite - il voit qu'elle n'est plus à la caisse de la boutique. Il demande au patron : - Ah, fait-il, vous aussi, elle vous manque... Elle a suivi son mari et est partie vivre en province.

Douze ans ont passé. Sur les tables d'une librairie de quartier, elle feuillète des bouquins. À ses côtés, avec lenteur et l'attention vague que l'on met dans cette activité qui n'est pas encore la lecture, une présence qui lui semble familière, une silhouette de haute taille, vêtue de gris clair, lunettes demi-lune posées sur le bout du nez, s'arrête, hésite, palpe les livres, les retourne pour en lire la quatrième de couverture, les ouvre ou les repose nonchalamment. C'est lui. Elle ne sait comment l'aborder. Ils restent ainsi, comme en apesanteur, à tourner machinalement les pages sans les lire, puis refermer doucement les ouvrages et les remettre en place, absorbés qu'ils sont par autre chose. Enfin, les enfants les tirent de cette douce léthargie, se précipitant vers leur mère, la tirant joyeusement de sa rêverie. Aussitôt il lève les yeux vers eux, les regarde franchement et avec plaisir. Du coup, il la regarde aussi, en train de leur parler. Elle se tourne vers lui et lance : Ah ! C'est vous ? Je n'étais pas tout à fait sûre... Un silence. Il observe les enfants l'un après l'autre, sans rien dire. Elle parle la première : - Vous voyez... je ne vous ai pas écouté... Ils sont trois... Son visage s'éclaire alors d'un bon sourire : - Heureusement, heureusement ! Comme ils sont beaux !... Échange premier de nouvelles, après tout ce temps. - Et votre mère?, hasarde-t-elle, se souvenant d'elle très âgée déjà autrefois, elle va bien ? - Tout à fait. Euh... non, je ne sais pas pourquoi je dis ça, c'est sans doute l'émotion, en plus je déteste cette expression... non, elle ne va pas bien, elle est malade, elle a fait deux infarctus ces derniers mois. Elle se traîne, et moi aussi d'ailleurs, je me traîne pas mal. Elle évalue qu'à présent il doit être aux environs de la soixantaine, peut-être même plus. Il porte beau, et elle demande : - Et votre fils ? - Il est en Terminale. Grand, comme moi...
Ils sont émus. Oui, incontestablement. Se revoir après si longtemps. Il dit : - Ce visage, votre visage, que je n'avais pas reconnu, me plaisait sans que je sache pourquoi, c'est étrange... même si vous êtes toujours aussi jolie. - Simple réminiscence, sans doute..., fait-elle, le plus jeune des enfants la tirant par la manche, du côté des BD. Ils vont se quitter, là, entre deux rayonnages de livres, après avoir rapidement échangé leurs noms, ou plutôt qu'elle lui ait donné son nouveau nom, car elle se souvient parfaitement du sien. D'un air désemparé, il demande : - Ah. Bien. Vous figurez "dans le Bottin"?...

Ensuite, il y a l'attente. M'appellera-t-il ? L'appellerai-je ? Est-ce moi ou elle qui devrait faire le premier pas ? Il hésite. Elle recule. Après une nuit sans dormir, le petit ayant été malade, elle est tirée d'une pauvre sieste qui se voudrait réparatrice par la sonnerie du téléphone. Qui cela peut-il bien être, la tirant ainsi d'un sommeil de plomb, triste et sans espoir, qui avait pourtant presque réussi à lui ôter tout souvenir, même le plus récent ? Elle reconnaît aussitôt son silence. D'une qualité particulière. Un silence spécial. Puis sa voix lente, et ses hésitations : Lemkine, annonce-t-il. C'est vrai, au fond, elle ne connaît même pas son prénom... Autrefois, dans la boutique du marchand de journaux, son patron ne parlait de lui, comme un client parmi d'autres, que sous son patronyme.
"Lemkine", donc. Ils parlent tout d'abord très peu, comme si les mots risquaient d'être inappropriés, mal venus. Et ils parlent presque bas, avec précaution pour ne pas rompre le charme de s'entendre. Charme d'être avec Lemkine, amitié d'eau calme..., pense-t-elle. L'enfance, la lecture, la musique, le cinéma, la philosophie, la politique, la psychanalyse... Tout y passe. Il lui semble que cela fait des siècles qu'elle n'a pas parlé. Il parle et elle l'entend. Avec les mots, on va de surprise en surprise, on cherche à se reconnaître en l'autre. Sur tous les sujets qu'ils abordent comme une petite barque va sur l'eau, ils se trouvent des points communs, et puis tout à coup, un désaccord - déjà -, une divergence plutôt, et celle-ci prend une importance énorme. C'est l'autre qui est là, en elle, et tout aussi bien en lui. L'autre avec sa vie, son histoire, son passé, ses propres mots, ses faiblesses et sa force. Ils sont différents. Elle a envie de le revoir, de l'entendre encore, et encore... C'est une musique très lente, avec des zones de silence et d'ombres, ponctuées par moments d'éclats lumineux très brefs, très denses, qui affleurent sans crier gare.
Elle annonce qu'elle et sa famille vont partir en vacances une semaine. - Une semaine ?!... Il regrette d'avoir déjà à la perdre. Il la fait sourire en affirmant qu'il lira tous les livres dont elle lui a parlé, qu'il verra tous les films qu'il faut voir. Ça l'occupera... - Je dis ça, mais en fait je vais attendre votre retour en ne faisant rien - comme d'habitude. Vous m'écrirez ?
Elle lui écrit même avant de partir. Ou plutôt elle parle de leur rencontre, leur deuxième rencontre après plus de dix ans, dans un texte qu'elle a griffonné sur une feuille de papier volante. Séparée du reste de sa vie, de toute vie. Et au moment même où elle écrit son nom, le téléphone sonne; elle décroche et entend sa voix grave prononcer ce même nom qu'elle aime, pour s'annoncer. Puis, un silence. Parfois il lui semble qu'au fond ils n'ont rien à se dire. Il leur suffirait presque de s'appeler, d'entrer en contact et que, s'il n'y avait pas les conventions et l'habitude de se saisir des mots, ils pourraient rester là, ainsi, sans parler, à écouter leurs silences. Mais le silence fait peur malgré tout et ils aiment aussi entendre la musique de leur voix. Les mots sont secondaires mais il faut bien parler. Le temps leur est compté.
Dans la gare, où il l'a accompagnée, c'est la première fois qu'ils se rencontrent seuls. Ils sont en avance et marchent de long en large dans le va-et-vient de la foule, comme seuls à contre-sens, un jour de grands retours. Ils sont occupés, préoccupés l'un par l'autre et en même temps très présents à ce lieu bruyant, à cet espace plein d'attente, de visages inconnus et transitoires. Elle lui demande, mue par une étrange intuition, pourquoi il ne parle jamais de son père. Se penchant un peu vers elle comme pour une confidence douloureuse qui peine à sortir mais en même temps avec une grande simplicité, il lui répond d'un ton égal : - Il a été déporté, le jour de cette grande rafle... Elle continue à sa place : ... et il n'est jamais revenu... Juif russe ?... - Oui, lituanien. Né à  Vilnius, comme ma mère.
Tout à coup cet immense hall de gare, tous ces trains qui arrivent qui partent lui paraissent inquiétants, monstrueux, les gens qu'ils croisent, inamicaux, indifférents, oublieux du passé. Elle voudrait que tout ce brouhaha cesse et pouvoir crier haut et fort son nom, son nom à lui, le nom de son père, rayé comme tant d'autres, cette vie arrachée, toutes ces vies supprimées. Mais lui, il est calme, et d'une gaieté qu'elle devine simple, due à sa seule présence parmi la foule des voyageurs. Elle en est heureuse. Elle lui remet alors le texte, celui qu'elle a écrit la veille. Il le lit à ses côtés, avec un plaisir évident et parfois un éclat de rire limpide. Quand il a terminé, ils marchent un peu. Il est ému, ses yeux brillent. Il lui prend la main et l'embrasse.
Le train est à quai. Elle monte s'y installer. Il l'a prévenue qu'il ne le regardera pas partir. Je ne peux pas supporter les départs. Et pourtant, au dernier moment. Regardant par la fenêtre du compartiment, elle le voit en face d'elle. - Je vous écrirai. Promis... articule-elle de façon muette, à travers la vitre.
Quand elle revient de voyage, il dit - il explique - non sans difficulté : Ce jour-là, j'ai vécu votre départ et les minutes qui l'ont précédé avec le sentiment d'être à contre-temps et aussi la crainte d'avoir encore à souffrir. Vous partiez, moi, je restais. J'ai erré après votre départ de quartier en quartier, entrant dans des librairies, m'éloignant de la gare où avant d'en sortir je me suis fais prendre en photo pour essayer de comprendre ce qu'il s'était passé, me confrontant à mon image démultipliée. Je n'y ai vu qu'une ruine. Une belle ruine, certes, mais une ruine tout de même. Puis petit à petit, c'est allé mieux. Les deux lettres que vous m'avez écrites y sont pour beaucoup. Je les porte en permanence dans la poche de mon blouson, tenez, vous voyez... elles sont là. Je souffre encore, mais un petit peu seulement. Quand elle évoque le cœur chaviré, qu'elle aussi éprouve, il marque un temps et demande de sa voix feinte, celle des jours d'orage : - J'espère que c'est à cause de moi... - En partie, répond-elle. Il n'aime pas ses en partie, d'une certaine façon..., il n'aime pas les limites qu'elle pose, qu'elle impose. Et en ce moment, trouve-t-il, elle ne fait que ça, disposer des frontières, tracer des limites. Sans doute parce qu'elle se sent envahie. Au tout début, juste après leur rencontre, n'avait-elle pas dit (un classique) : en tout cas, je ne veux pas qu'on se fasse de mal... ? Elle aura beau poser des limites, édifier des remparts, avancer sur la pointe des pieds, l'ombre de la souffrance se profile à l'horizon, petite, grande, déguisée ou fulgurante, retenue ou lancinante. Comment vouloir essayer d'en réchapper ?

- J'aime beaucoup vos socquettes blanches en coton ajouré. Et aussi votre chemise en jean avec des poches sur la poitrine, dans lesquelles vous mettez vos stylos pour écrire.
- Et moi, j'aime bien vos lunettes demi-lune dont vous vous emparez avec un mélange de sérieux et d'impatience pour lire les textes que je vous ai écrits. Et aussi vos bretelles vert- pomme, parce qu'elles sont jolies et qu'elles sont là non pas pour faire joli mais pour tenir votre pantalon. Elles font partie, comme les lunettes, de la franchise étudiée de leur propriétaire...
C'est un jour où la parole leur est facile, à la fois simple et étrangement douloureuse, sans doute à cause d'une nouvelle série de jours de séparation complète qui s'annoncent à nouveau. Les jours sans, comme il les appelle.
Il a une sorte de faculté d'aller à l'essentiel, quand rien n'a d'importance, puisque tout est un rêve. Un rêve éveillé.
- Il faudrait qu'on parte en vacances ensemble, lâche-t-il. Ça devrait pouvoir se faire, non ?
Un silence froid et désespérant s'installe. Ces mots ont quelque chose de fou et de vivant qui vient bousculer le bel ordre de la raison.

On en reste là pour aujourd'hui. Rideau.

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