Les jours sans

Année 1991

Pendant plusieurs jours leurs pensées, vouées au silence, confrontées à l'absence, vont être kidnappées par le souvenir de l'autre.
Maintenant ils se retrouvent après des jours et bien des nuits de silence. D'abord la voix, au téléphone, un peu distante puis tout à coup faussement enjouée. Elle est déçue. Toute cette attente pour quelques mots arrachés, vides. Elle prend peur : peut-on se tromper à ce point ? Que s'est-il passé depuis un mois pour que sa vue se soit brouillée ainsi ? Mais il rappelle. Cette fois c'est lui. Désolé j'avais mal démarré mon appel de tout à l'heure. Je ne m'en sortais pas. Je vais tout reprendre. Sa voix est juste. Elle écoute les mots, ses mots à lui retrouvés, raconter l'absence, les manœuvres dérisoires pour faire diversion, tromper l'attente, l'habitude qui s'installe, au bout de quelques jours. La raison qu'on se fait. Non, je ne la verrai pas aujourd'hui, pas plus que demain. Il faut attendre encore. La cassure. Les cassures qu'on voit venir au loin.
Quand ils se voient plus tard, chacun semble avoir regagner son camp. On s'observe. On s'étonne que l'autre soit ainsi vraiment. On se rassure encore un peu mutuellement. Ça va aller. Vous allez voir, tout ira bien... L'amitié prend le pas sur la solitude, l'inquiétude. On est deux maintenant. Il ne peut rien nous arriver. Ce n'est pas comme avant. La tendresse est là, à portée de main, elle passe par les yeux, par la voix et les mots.

Maintenant il lui semble qu'elle va pouvoir écouter son histoire, qu'il lui livrera par bribes, parfois malgré lui. Elle prendra tout ce qui vient de lui et il lui donnera tout ce qu'il a. Il pense qu'il n'a pas grand-chose d'ailleurs, mais il veut bien tout lui donner. Quand il essaie de se raconter, de dire ce qu'il connaît de lui et des autres, de la vie, de son expérience, lui qui aime pourtant parler, voilà que les mots se retirent, s'échappent sans qu'il puisse les saisir. Il n'a pas peur de parler, il ne sait plus le faire. Il est comme englouti dans cette attente qu'elle a de lui et il s'y enfonce avec délice, et aussi une légère inquiétude. Il lui dit, avec des mots qu'elle trouve abstraits, que son narcissisme s'est mis en veilleuse depuis elle. Il n'a rien à dire sur lui-même, il ne cherche pas à se mettre en valeur, il n'a plus peur de décevoir. Il est un autre. Il sent aussi confusément que ce qu'elle attend de lui n'est pas qu'il se raconte, ce serait trop simple. Elle n'est pas simple. Elle n'attend pas une histoire linéaire, heureusement, car son histoire à lui s'il pouvait la dire serait plutôt chaotique. En fait, il se demande s'il a une histoire. S'il se retourne en arrière, les choses se brouillent, s'entrechoquent, s'entremêlent, il n'y a pas grand-chose à en tirer.  Elle tire pourtant sur un fil de temps en temps. Un fil très mince, inextricable, un lambeau de vie, d'histoire. Et il s'avère très long, très solide, quand elle le libère peu à peu. Alors, elle commence à tisser sa toile avec. Cette femme est une araignée, et il n'a pas peur qu'elle l'emprisonne. Il en a même très envie. Il est à lui-même une prison depuis si longtemps qu'il n'a plus rien à perdre. Elle lui demande s'il pense à la mort parfois. Décidément, elle est infernale! Oui, bien entendu, il y pense, il ne pense même qu'à ça. Il rit un peu, tendrement, de l'innocence de ses questions. Et puis non, il y pense un peu moins depuis quelque temps. Depuis sans doute qu'elle se fait plus réelle, plus menaçante, après l'infarctus de sa mère. Mais là, en ce moment, non, il n'y pense pas du tout. Il pense à la vie, à sa vie à elle. Il a envie de parler d'amour, de ses yeux, de sa voix, du besoin qu'il a d'elle. Il est pris. Il lui dit qu'il est épris d'elle, mais en fait il est pris. Et il n'offre aucune résistance. Il n'en a pas l'intention. Maintenant il en est là. Cette femme le distrait de lui-même et pourtant elle n'a rien d'un divertissement. Il a du mal à se passer d'elle et en même temps il se prend à aimer ces moments de cassure, de séparation brutale pendant lesquelles il erre dans la ville où ils vivent tous deux, incapable de prendre aucune décision, se remettant entièrement aux mains du hasard. Il va, après elle, dans la même boulangerie pour avoir un peu de son corps en ce pain; il a de ces comportements christiques qu'il aurait trouvés farfelus auparavant. Il l'appelle d'une cabine à l'heure où elle prépare le dîner, lui racontant son errance avec drôlerie, rien que pour entendre son rire avant de rentrer et affronter la longue soirée et la nuit, infinie sans elle.
Chaude et câline les jours fastes, sa voix se fait éteinte les jours de café raté qu'il jette dans l'évier. Quelquefois, elle change de couleur au cours du même échange téléphonique. Elle s'anime ou s'apaise au contact de la musique de sa voix à elle qui, plus stable et plus unie, est comme un point d'appui.
Il lui dit avant de se quitter un jour : J'aimerais être dans vos rêves pour vous protéger. Je vous aime.

Elle se demande souvent qui des deux le premier se lassera de cette fascination pour l'autre qui lui ressemble, jusqu'à quand et à quel point on peut supporter de croiser son reflet et quelle est la part d'illusion dans cette étrangeté. Lui, il s'ausculte chaque jour, prends le pouls de son attachement pour elle, se demande s'il est plus intense qu'hier, ou différent, s'il diminue ou reste stationnaire. En tout cas, il reprend contact, vite, afin de vérifier que ça marche toujours. L'enchantement. Parfois, elle lui manque moins, il s'interroge. Il se dit qu'il sera sans doute décevant, à un moment ou un autre, et il a très peur qu'elle le déçoive. Ce serait insupportable. Son avidité, qu'il s'efforce de contrôler, le rend anxieux. Avec elle, il voudrait que rien ne bouge, que le temps s'arrête. Qu'on puisse en rester là, à ce moment de grâce. Il s'étonne qu'elle ne lui fasse pas de critiques, qu'elle ne lui reproche pas d'être souvent en retard, de la faire attendre. En général, il n'échappe pas à ces remarques de la part des femmes. Elle, on dirait que cela lui est égal, qu'elle a le temps, pour tout, si l'on ne mord pas sur celui qu'elle consacre à ses enfants. C'est-à-dire, quatre-vingt-dix pour cent du temps de l'existence... Elle se dit parfois que cet homme lui manquera certainement. Ça ne peut pas être autrement. Sans doute un jour définitivement. Mais qu'il ne lui fera jamais défaut.
Il dit qu'il a trouvé une métaphore pour esquisser ce qui l'attache à elle. Il est arrivé dans un pays qu'il ne connaît pas, où il n'est jamais venu, et dans ce pays qui lui est étranger, il se sent tout à coup enfin chez lui. Et quelques minutes plus tard, ce sont encore d'autres mots, d'autres sensations qui affleurent. Le monde ne lui convient pas, lui affirme-t-il et c'est une certitude à laquelle il semble tenir. Dans ce monde qui ne lui convient pas il y a une femme qui ouvre une porte pour lui sur un autre monde qui lui convient où il se sent léger, à la fois lui-même et autre. Il s'arrête pour lui demander si cette déclaration ne lui fait pas peur. Non, elle ne lui fait pas peur, et pourtant, c'est une lourde responsabilité... Elle rit, soulagée par la deuxième partie de cette mise au point sur le monde, ce monde qui ne lui convient pas, "et ce, depuis toujours", mais dont quelqu'un ouvre une porte donnant sur... on ne sait pas quoi.


Autre chose. De ses peurs à elle, de ses enfers lointains, il dit : "ah, ce n'était que ça!" Il sourit tendrement en la serrant contre lui et elle le croit très fort, invulnérable. Pourtant, elle sait aussi que dans ses mots à elle, il redoute la parole assassine, celle qui le laissera sans voix, sans ressort pour la journée. Yeux ouverts dans la nuit. Elle se méfie de cette crainte qui est bien sûr aussi l'attente sourde d'une raison encore de souffrir. Elle se surveille, elle n'a pas l'intention de faire mal, même par inadvertance. Cependant, parfois, elle se demande si cette greffe de vie qu'elle essaye de pratiquer va pouvoir prendre. Elle souhaiterait alors pouvoir entreprendre avec lui simplement un bout de chemin. Elle a besoin de lui, de sa voix, de ses mots, de son désarroi et de son humour. Qu'il prenne, lui, ce qu'il pourra, ce qu'il supportera de prendre, car elle devine derrière l'avidité qu'il montre naturellement, une tendance très nette au retrait. Il a peur d'avoir à bouger, d'être réveillé la nuit, de devoir s'exposer à de nouvelles joies mais aussi à de nouveaux coups, de nouvelles blessures. 

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