Maudit échafaudage
Robert Pinget (1919-1997) et Fernando Pessoa (1888-1935), sans les comparer mais à les lire parallèlement, à trente années d'intervalle dans leur mode d'expression se ressemblent étrangement.
Voyons plutôt.
Pessoa : Je voudrais que la lecture de ce livre vous laisse l'impression d'avoir traversé un cauchemar voluptueux. Je suis comme un homme qui chercherait distraitement quelque chose et qui, entre la quête et le rêve, aurait oublié ce que c'était. [comme le "quelqu'un" de Pinget, et son fameux "papier", qu'il cherche encore] Plus réel que la chose absente et recherchée devient le geste réel des mains visibles qui cherchent, remuent, dérangent, replacent, et qui existent bel et bien, blanches et longues, avec leurs cinq doigts chacune exactement.
Tout ce que j'ai eu, oui, se résume à n'avoir pas su chercher. Tout ce que je suis ou ai été, tout ce que je crois être ou avoir été, tout cela perd soudain - dans ces réflexions et dans le nuage qui, là-haut, vient de perdre sa lumière - le secret, la vérité, le bonheur peut-être que pouvait receler un je-ne-sais-quoi qui a la vie pour lit.
Tous les mouvements de notre sensibilité, si agréables qu'ils soient, sont toujours des interruptions d'un état dont j'ignore en quoi il consiste, mais qui est la vie la plus intime de cette sensibilité. Ce ne sont pas seulement les soucis les plus graves qui nous distraient de nous-mêmes : les petites contrariétés viennent aussi troubler une quiétude à la quelle nous aspirions tous sans le savoir. Et la vie elle-même est une dispersion perpétuelle.
Pinget : Tout ça pour ce papier. Je ne peux pas continuer sans. Ou est-ce qu'il se serait envolé? Je fais tellement attention. Je me dis tout le temps que mes papiers pourraient s'envoler. Je n'ai pas pu le laisser comme ça. A moins qu'on m'ait dérangé? Qu'on m'ait demandé de descendre illico? Je sens déjà qu'il va falloir que j'en parle de mon existence; ça m'ennuie horriblement. J'évite ça le plus possible. Je l'ai même écrite en détail pour m'en débarrasser, pour n'avoir pas à y revenir. Je pensais que ça serait comme une sorte d'exorcisme ou de conjuration. Comme on touche du bois par exemple. Mais ce n'est pas vrai. Il y a toujours un détail qui vous a échappé et vous tombez dans le panneau à la première occasion. On vous parle de quelque chose et tout d'un coup vous vous dîtes c'est comme moi, ça m'est arrivé hier, et vous expliquez, vous mettez au point, que tout ça soit bien en ordre. Impossible. Vous êtes de nouveau dans votre caca, impossible d'en sortir. Comme s'il fallait tout le temps que votre existence forme un paquet bien compact que vous puissiez emporter partout. son existence dans une valise, bien rangée, bien cataloguée, qu'on ait ce qu'il faut pour le cas où. Alors on fait sa valise sans arrêt, on est tout le temps en train d'empaqueter quelque chose. Même en parlant du beau temps. Il y a quelque chose dans ma valise qui n'est plus en place. On redéballe, on retrie, on rempaquette, on est de nouveau paré mais voilà, il ne fait plus beau temps, on se fait mouiller, on est trempé jusqu'à l'os. alors on rouvre sa valise.
Le cauchemar voluptueux de Pessoa. La valise de Pinget...
Et moi, chez moi et pour moi, ceci :
Cela s'est passé - cela s'est produit, plutôt, devrais-je dire - un matin il y a quelques jours. Il n'était que huit heures. Peut-être huit heures trente car il faisait pour ainsi dire jour. Et l'ambiance était la suivante : Brouillard. Une voix de femme hurle dans la rue; pas moins de trois immeubles, au-dessus et se faisant face, l'une après l'autre ouvrent leurs fenêtres pour regarder. Moi itou. Mais je ne peux rien voir à cause de l’échafaudage qui habille mon immeuble depuis deux semaines et qui me bouche tout horizon et perspective. Je n'ai donc que le son, et celui-ci peu à peu monte en puissance : "QUI, hein QUI va donner son cul, tous les soirs, Boulevard des Maréchaux?... Sale pute, connasse!!! (à moins que ce soit connard - avec les voitures je n'entends pas bien, et ce qui se confirme, le connard, car la voix repasse dans l'autre sens un quart d'heure plus tard, cette fois accompagnée plus faiblement par celle d'un écho masculin maugréant) Hein, tu vas voir, moi, je te chie dessus, t'as bien compris, je te chie dessus!... Et tout l'alcool, après, que tu t'enfiles, hein... tu crois que je vois rien... tu le trouves où le pognon? Tu m'as tout pris, tout!... Mais tu l'emporteras pas au paradis ça non... Conna(sse)(ard) sale pute!... tu vas voir... t'as pas encore tout vu... ça va pas s'arrêter là..."
La voix s'éloigne (avant de revenir dans l'autre sens). Devient peu à peu inaudible. Ne reste que la musique des vociférations. Les fenêtres, d'un immeuble l'autre, tour à tour se referment.
La journée peut commencer.
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