Sinon un rêve
Que peut être, sinon un rêve, l'amour de n'importe quel être de ce monde ?
Un amour temporel n'a jamais pu que me rappeler la saveur de celui que j'avais perdu. Ne plus pouvoir rêver cela est une douleur véritable. J'ai l'impression de souffrir de la faim. Et j'ai perdu la capacité humaine, qui peut sembler fausse en elle-même, de distinguer la vérité du mensonge. Il me suffit de voir très clairement, avec les yeux, les oreilles ou n'importe quel autre sens, pour sentir que cela est réel. Me voir être deux choses à la fois, de la même façon et avec une égale netteté.
Etant en train (depuis trois mois !) de terminer (oh ! comme je n'aime pas finir) ma tapisserie "La Honte" (n'ai plus qu'à lui poser sur le haut du crâne le poisson d'or rouge qui complétera le tableau et donnera à la femme du modèle un air de princesse égyptienne), je me traîne, avance à tout petits pas, prudemment. Hier, par exemple, en écoutant Brahms. Cela convient bien Brahms, en ce finale d'un long et joyeux travail, coloré et fin, qui m'a pris des mois... Le Quintette pour cordes et piano (en fa mineur opus 34, pour les "spécialistes", dont je ne suis pas) accompagne mes mouvements, au métier à tisser, et ma pensée par-dessus ou en dessous de chacun de mes gestes, et livre, ainsi que la navette en passant les fils sous la trame, l'émotion et la concentrations indispensables à un bon tissage. La beauté, on verra après. Au moment de la levée du travail hors métier...
Je ne comprends pas cette phrase de J.M.G. Le Clézio (que j'aime bien mais dont je n'ai jamais réussi à lire un livre entièrement, et ce n'est pas faute d'avoir tenté) : "Si l'on écrit, cela veut dire que l'on n'agit pas, alors qu'agir, c'est ce que l'écrivain voudrait par-dessus tout", mais sans doute, a-t-il ses raisons pour l'avoir dite... même prononcée, car c'était rien moins qu'à son discours de Stockholm, pour la remise du Nobel qu'il reçut en 2008... et un tel type de discours se prépare longuement, j'imagine.
Pour moi, au contraire, et sans bien sûr vouloir comparer, quand j'écris ou plutôt quand j'ai écrit - après - je ressens cette impression particulière d'avoir fortement, grandement, agi. Presque "doublement". Sur les mots, les idées, la matière en rendant existant quelque chose qui auparavant n'existait pas, mais aussi sur et avec moi-même, m'obligeant à un effort surhumain... avec une certaine facilité, "quand tout est prêt dans ma tête". Et ça peut prendre plusieurs jours et plusieurs nuits. Partir, puis revenir. S'arrêter, et recommencer. C'est l'action, non ? C'est cela, agir. Mais il faut faire au préalable le choix d'écrire au présent - sur le présent. Sinon on raconte le passé, ce qui n'est pas agir, mais (essayer de) revivre, vivre une seconde fois. Autrement, et en changeant des choses, en modifiant le réel, on ne fait que traduire, au moment de l'écriture, ce qui n'est plus. On a agi, mais on n'agit plus. A ce moment-là, il ne se passe plus rien. En effet.
Fernando Pessoa : Cela me fait mal à l'intelligence, que quelqu'un puisse s'imaginer qu'il va changer quoi que ce soit en s'agitant. L'homme doué d'une sensibilité juste et d'une raison droite, s'il se soucie du mal et de l'injustice dans le monde, cherche tout naturellement à les corriger d'abord dans ce qui le touche de plus près : c'est-à-dire en lui-même. Cette tâche l'occupera durant sa vie entière. Cette justice intime qui fait que nous écrivons une page d'une belle coulée, cette réponse véritable par laquelle nous faisons revivre notre sensibilité morte - voilà la vérité, notre vérité. Celle qui se dégage par la force de notre pensée du paysage incolore porté par de vieux mots, des gestes usés.
Je dois aller vers ce qui intéresse, davantage que le reste, mes yeux pensants. Il faut absolument que je dise ce qui semble être, attendu que je suis moi. Tout le reste doit être considéré comme de simples accidents extérieurs (tout ce qui nous arrive de déplaisant dans la vie). Lorsque nous parvenons à cette attitude, nous nous trouvons défendus non seulement contre le monde, mais contre nous-mêmes; car nous surmontons ce qui, en nous, est extérieur, ce qui est un autre, ce qui est notre contraire, et qui est donc notre ennemi.
L'expérience directe est le refuge des gens dépourvus d'imagination. (Fragments 160,161,162)
Les hommes d'action sont les esclaves involontaires des hommes de réflexion. Les choses n'ont de valeur que par l'interprétation qu'on en donne. On voit donc les uns créer certaines choses pour que les autres les transforment en vie.
Raconter, c'est créer, car vivre ce n'est qu'être vécu. Nous possédons tout ce à quoi nous renonçons, parce que nous le conservons intact.
Ils sont libérés parce qu'ils nient le soleil visible; ils sont pleins, parce qu'ils se sont vidés de tout le vide du monde. Je deviens presque mystique, tout comme eux, en parlant d'eux, mais je serais incapable d'aller au-delà de ces mots, écrits au gré d'une attirance occasionnelle. Je serai toujours un homme de la rue des Douradores à Lisbonne - comme l'est l'humanité tout entière. Je serai toujours, en vers ou en prose, un employé de bureau. Je serai toujours, limité et soumis, esclave de mes sensations et de l'heure où il convient de les avoir. (Fragments 163, 164, 166)
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