Un peu de philosophie ? 1
Un peu de philosophie, ça vous dit ? Non... pas forcément... eh bien vous allez en avoir quand même... (l'avantage, ici, personne n'est obligé de lire) et ça va être long car, bien sûr, "du Pessoa"... long, et pessimiste, et par les temps qui courent, il nous faudrait du Frédéric Lenoir, plutôt...
Accrochez-vous, donc, car tout y passe. Comme dans une longue insomnie. L'art disparu, les sentimentalités différentes, le fait que je ne puisse pas lire, me distraire, rêver sans que... le scepticisme débarque et que mon opium pour le dépasser soit dans mon âme, et là seulement... La sagesse... notre intelligence instinctive d'animaux inférieurs, l'existence du mal, qu'on ne peut pas nier, mais peut-on se refuser à admettre que cette existence même du mal soit mauvaise?... Etc. Ce qui demeure, c'est notre imperfection en toutes choses. Cela oui, existe.
Et ça commence, justement, par une insomnie.
Je vais tenter de "résumer".
"La chaleur, qui semblait avoir augmenté, paraissait - chaleur à l'état pure - toute froide. Ces rêves banals, abcès gras et visqueux de notre sensibilité réprimée - que de choses ridicules, effarantes et indicibles l'âme peut encore, et au prix de quels efforts, reconnaître au tréfonds d'elle-même! L'âme humaine est un asile de fous, peuplé de caricatures, bave de notre subjectivité. Photographier en mots ces choses-là qui ont toute l'incohérence des rêves, sans que l'on ait pour autant l'excuse d'être, sans le savoir, en train de dormir. Lest de la fausseté, leur seule fonction est de nous retirer la nôtre. Ces choses durent autant que des fumées et il n'en reste rien parfois que les pièces intimes d'un feu d'artifice : elles étincellent une seconde au milieu de nos songes. Lacet dénoué, l'âme n'existe pas par elle-même. Les grands paysages sont pour demain, et quant à nous, nous avons déjà vécu. Le dialogue interrompu a tourné court. Qui aurait cru que la vie, ce serait cela ?
Tout dort, tout est heureux, sauf moi. Je repose quelque peu, sans m'enhardir jusqu'à oser dormir. Heureusement, par la fenêtre aux vitres froides, aux volets rabattus, voici qu'un mince filet de lumière pâle et triste commence à effacer l'ombre de l'horizon. Heureusement, ce qui va naître, c'est le jour. Je me sens presque tranquille, sous la fatigue de l'intranquillité. Un coq chante, absurde, en pleine ville. Le jour se lève dans un sommeil vague. Un jour ou l'autre, je dormirai. Mes paupières dorment, mais non pas moi. Ma soif d'être complet m'a laissé dans cet état d'inutile tristesse. L'âme humaine est victime de la douleur de façon si inéluctable qu'elle éprouve de la douleur à une surprise pénible, même dans les cas où elle aurait dû s'y attendre. La sincérité d'une affirmation intelligente n'a rien à voir avec le naturel d'une émotion spontanée. L'âme semble connaître de ces surprises, simplement pour que la souffrance ne vienne jamais à lui manquer, que le chagrin ne se fasse jamais trop rare. Nous sommes tous égaux dans notre faculté d'erreur et de souffrance. On ne vit sans subir que si l'on vit sans sentir; et les esprits les plus élevés, les plus nobles, les plus prévoyants sont ceux-là mêmes qui subissent et qui souffrent de ce qu'ils avaient justement prévu et méprisé. C'est ce qu'on appelle la Vie.
Considérer tout ce qui nous arrive comme autant d'épisodes d'un roman, auquel nous assistons non pas avec notre attention, mais avec notre vie. Frappé de cette absurdité qu'il y ait des choses d'une simplicité aussi compliquée que des commerces, des industries, des relations sociales et familiales, toutes choses si douloureusement incompréhensibles pour une âme intérieurement tournée vers l'idée de vérité.
Il m'est arrivé à maintes reprises, me promenant lentement par les rues des fins d'après-midi, d'être frappé avec une violence subite, ahurissante, de l’extraordinaire organisation des choses. Ce ne sont pas tant des choses naturelles qui m'affectent à ce point, et me font ressentir si fortement cette impression, mais l'entrecroisement des rues, les enseignes, les gens tout habillés parlant entre eux, les métiers, les journaux, et l'intelligence de tout cela. Ou plutôt, c'est l'existence même de ces rues, de ces enseignes, métiers, gens et société - de tout cela qui s'harmonise sans effort, qui suit son chemin et qui s'en ouvrent de nouveaux. Comme rien n'a d'importance, et que rien ne peut justifier un changement quelconque, je ne change rien. L'activité de l'âme dépérit; seule l'activité inférieure, d'une plus grande vitalité, se maintient indemne. Et dans l'art tout comme dans la littérature, nous appelons "romantiques" aussi bien les grands qui ont échoué que les petits qui se sont révélés.
(à suivre... eh oui, ce n'est pas fini...)
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