Un peu de philosophie ? 2
Les "romantiques", ceux que l'on appelle ainsi, d'après Pessoa, n'ont en fait pas d'autre point commun que leur évidente sentimentalité; mais chez les uns, la sentimentalité désigne l'impossibilité d'utiliser activement son intelligence, chez les autres, elle désigne l'absence de l'intelligence elle-même.
Un Chateaubriand et un Hugo, un Vigny et un Michelet sont le fruit de la même époque. Mais un Chateaubriand est une grande âme qui a rapetissé, un Hugo est une âme médiocre, qui a enflé avec le vent de son temps; un Vigny est un homme de génie, obligé de prendre la fuite; un Michelet est une femme obligée, elle, de devenir un homme de génie [ ??? pas compris ce que FP veut signifier ici... à moins qu'il mette en cause la véritable épouse de Michelet, qui a détourné son oeuvre?]. Et chez leur père à tous : Jean-Jacques Rousseau, se trouvent les deux tendances réunies. En lui l'intelligence était celle d'un créateur, la sensibilité celle d'un esclave. Il affirme l'une et l'autre avec une même force. Mais la sensibilité sociale vint empoisonner ses théories, que son intelligence se borna à disposer avec clarté. Toute son intelligence ne lui a servi qu'à gémir de la honte de devoir exister avec une pareille sensibilité.
Le monde où nous sommes nés souffre de renoncement et de violence. Le déclin a créé une atmosphère de brutalité et d'indifférence envers les arts, où une sensibilité raffinée ne peut trouver refuge. Le contact de l'âme avec la vie la fait souffrir, de plus en plus. L’effort est de plus en plus douloureux, parce que les conditions extérieures de cet effort sont de plus en plus odieuses.
Le déclin a fait de tous les hommes des artistes virtuels et, par conséquent, de mauvais artistes. Lorsque le critère de l'art était une construction solide, un respect scrupuleux des règles, bien peu pouvaient se risquer à être des artistes, et parmi ceux-là, la plupart étaient fort bons. Mais lorsque l'art cessa d'être considéré comme une création, pour devenir l'expression des sentiments, alors chacun pu devenir un artiste, puisque tout le monde a des sentiments.
Quand bien même je voudrais créer...
Le seul art véritable est celui de la construction. Mais le milieu moderne empêche absolument l'apparition des qualités de construction dans notre esprit. C'est pourquoi la science s'est développée. Le seul objet présentant aujourd'hui des qualités de construction, c'est une machine; le seul raisonnement où l'on trouve un enchaînement logique, c'est une démonstration mathématique.
Le pouvoir de créer exige un point d'appui : la béquille du réel.
L'art est une science...
Il souffre rythmiquement.
Je ne peux lire, parce que mon sens critique suraigu n'aperçoit que défauts, imperfections, améliorations possibles. je ne peux rêver, parce que j'éprouve mon rêve de façon si vive que je le compare au réel, et sens aussitôt que le rêve, lui, n'est pas réel, si bien qu'il perd aussitôt toute valeur. je ne peux me distraire dans une contemplation innocente des choses et des hommes, parce que l'envie de l'approfondir est irrésistible : comme mon intérêt ne peux exister sans elle, ou bien il en meurt, ou bien il se tarit.
Et je ne puis me distraire par des spéculations métaphysiques, parce que je ne sais que trop bien, et par ma propre expérience, que tous les systèmes sont défendables et intellectuellement possibles.
Je trouvai peu à peu au fond de moi le chagrin de ne rien trouver au dehors. Je n'ai décelé de logique et de raison que dans un scepticisme qui ne cherche même pas une quelconque logique pour se défendre. Je n'ai pas songé à m'en guérir - d'ailleurs, à quoi bon? Et être sain, qu'était-ce donc? Quelle certitude avais-je que cet état d'âme relevait de la maladie? Que cette maladie, si c'en est une, n'est pas plus souhaitable, plus logique que la santé?
Je n'ai jamais trouvé d'arguments qu'en faveur de l'inaction. M'appliquer à fuir tout effort pour vivre, et toute responsabilité dans le domaine social - tel est le matériau dans lequel j'ai sculpté, sciemment, le statut de toute ma vie.
J'ai cessé de lire, je me suis défait de lubies soudaines, liées à tel ou tel mode de vie plus ou moins esthétique. Du peu que je lisais, j'ai appris à ne retirer que des éléments utiles au rêve.
[chaque mot pèse... et c'est à suivre, encore...]
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