Entre nous (12)
Dimanche
15 nov. 1992 (un message le matin. Pas le soir)
- Je fais
un rêve qui te concerne. Dans la
cour de la Sorbonne, nous nous tenons debout. Tu tiens à la main devant toi un grand landau Aubert que tu pousses
de temps en temps comme pour bercer l'enfant de quatre mois qui est dedans. Tu
es à la fois le père et la mère du bébé, qui est une fille et a les
yeux bleus. Je te trouve très consciencieux dans ce rôle, un peu obsessionnel même.
Ça ne paraît pas naturel. L'enfant s'agite, je te conseille de le
prendre dans les bras. Tu le fais. Je te regarde, tenant ce bébé qui est le seul être qui semble compter pour toi. Je t'aime ainsi, même si je suis un peu mise à
l'écart. Je t'attends. Nous
sommes là, tous les trois, dans la cour
de la Sorbonne parfaitement déserte. Je me demande pourquoi
la vie est pour toi si sérieuse, si grave, pourquoi je
t'aime et ce que je fais avec toi, qui tiens cet enfant, venu de je ne sais où. Je pense que je devrais te laisser et partir rejoindre
les autres, les étudiants, plus loin, à l'extérieur, place de la Sorbonne.
Je te pose la question : Qui est l'enfant? Tu me réponds : "C'est ma femme, ce n'est pas un enfant."
Je pars car j'ai soudain envie d'entendre du bruit, une fanfare qui se
rapproche, de voir d'autres images, d'autres silhouettes que la tienne, et cette
voiture d'enfant... Je veux ensuite te retrouver, mais tu as disparu, toi et
ton landau. Je cherche partout, dans tous les amphis, à travers les couloirs, dans tous les coins et recoins que
je connais de la Sorbonne.
Lundi 16
nov. Rue de l'Industrie (moi, thé, et lui, une larme de Cognac)
- À l'évidence, toi, tu n'es pas très amoureuse aujourd'hui...
- Moi,
pas spécialement, c'est vrai...
Pourquoi ? Je devrais ?
- Oui.
Parce que moi j'avais très envie de te voir. J'ai
commencé d'y penser dimanche.
- Donc
hier, seulement...
- Oui,
mais après cela ne m'a pas quitté. Pourtant, ce matin, à bicyclette j'ai crevé. J'ai réussi à remettre une chambre à air de rechange tout seul.
Cela m'a fait plaisir. On a les joies qu'on peut... Et puis voilà, malgré cet incident, j'avais
toujours envie de te voir. Ça aurait pu tout compromettre,
en d'autres temps. Tu me connais... Parfois je viens comme ça, par habitude, c'est la routine. Aujourd'hui, non. Je
suis amoureux.
- Tu es
beau quand tu es amoureux. Tu es vivant, soyeux, chaud. Tes cheveux sont
propres, ta chemise sent bon. Tu es fraîchement rasé...
- Oui,
j'ai pris un bain après le changement de mon pneu.
- Tu ne
parles plus de tous les cancers que tu pourrais avoir...
- Non. Mais
j'y pense encore. C'est parce que je ne fais rien. Je suis complètement inactif maintenant. À
part pour ma mère (qui ne m'éloigne d'ailleurs pas des problèmes de santé), pour mon fils, à qui je veux donner l'exemple, et pour ma femme, quand elle
est malade, je ne fais rien.
Heureusement,
il y a toi, l'amour de ma vie...
Mardi 17
nov. Cinéma (raté), Centre commercial Montreuil-Croix de Chavaux (thé)
- On va
aller au cinéma, tiens, puisque tu en as
tellement envie.
- Tu
seras prêt à l'heure ?
- Oui.
- C'est
drôle, ça fait deux ans qu'on se voit tous les jours et c'est la
première fois qu'on va au cinéma. Il aura fallu attendre tout ce temps...
- On
avait mieux à faire avant.
- On a
toujours mieux à faire, mais on peut aussi
faire autre chose que ce mieux-là, de temps en temps. Ne
serait-ce que pour changer. Et je te rappelle que tu es cinéaste, aussi...
- Moi, le
cinéma, je n'en ai plus besoin.
J'ai vu tous les plus beaux films, il y a longtemps. Ceux qui vous changent
profondément, qui font trace en vous.
Et puis, j'ai la télé, tous les soirs. J'ai vu un film hier, un autre
avant-hier... J'ai ma dose d'images.
- Moi,
pas. Cela me manque. Le cinéma, c'est la liberté. Rien à voir avec la télé. La télé, c'est chacun pour soi, et
chacun chez soi. Moi, en plus, je dois la regarder en différé, le lendemain, à cause des enfants...
- On ne
peut pas aller au cinéma. La séance finit trop tard pour la sortie de l'école... Tu es déçue?
Mercredi
18 nov. (un appel tardif et bref)
- Je ne
comprends pas qu'on soit si lourds à bouger, toi et moi réunis. Même aller au cinéma, nous n'en sommes pas capables.
- Tu
penses que c'est ma faute ? Ou du moins que ça
m'arrange que ça ne puisse pas se faire?
- Oui.
Non. Ce n'est pas de ta faute. J'ai du mal à
admettre qu'une chose aussi simple soit si difficile à organiser. Aujourd'hui j'ai bien cru que toutes les
conditions étaient enfin réunies. La veille, nous avions passé un après-midi hors du commun,
miraculeux, léger. Je m'étais dit qu'il fallait continuer sur cette lancée. Quand tout marche un jour, que la grâce est sur nous, il faut la garder, la faire durer, se
lancer en faisant autre chose... Et puis pof! tout est retombé...
- Tu
souffres ?
- Non. Je
ne souffre tout de même pas pour une séance ciné ratée... Je suis déçue. J'ai envie de pleurer
comme une enfant.
- Tu
sais, pour moi, ce qui compte c'est faire quelque chose avec toi. Du moment que
je suis avec toi ce que nous faisons m'importe peu.
- Ah ben
tu es plus sage que moi...
- Je suis
plus vieux.
- Ah voilà. Par moment, je sens sourdre en moi une révolte contre le père, contre l'image du père qui sait tout, qui a tout connu et qui est revenu de
tout. Image que je te fais porter. Je sais, c'est ma responsabilité, pas la tienne. Mais je t'en veux. Je veux vivre les choses!
Pas les regarder de loin.
Jeudi 19
nov. (partis pour Limeil-B., on se retrouve à
Bry)
- Je ne
veux pas faire l'économie des plaisirs et des
souffrances que la vie nous apporte et dont, toi, tu as fait le tour. Le père, c'est celui qui voudrait épargner
ce passage-là à l'enfant qu'il aime. Quand je perçois cette tendance chez toi, malgré moi je me hérisse. Je ne veux pas épouser ton propre détachement, ton pessimisme et
ta résignation, parce que je ne les
ai pas vécus moi-même, tu comprends ?
- Tu redoutes
mon influence.
- Oui.
Mais pas sur le plan idéologique comme tu penses. Sur
le plan personnel plutôt. J'ai peur de ne plus avoir
envie de rien, comme toi, trop tôt...
- Je n'ai
pas renoncé à tout.
- Je
sais. Je crains seulement que ce que tu sèmes en moi ne fasse des
ravages plus grands encore que chez toi.
- Parce
que tu es déjà folle...
- Oui.
Parce que je le suis depuis toujours.
- Ce qui
est beau, ce que j'aime, ce sont les centres commerciaux, les parkings des
supermarchés, les escalators, les rues de
Paris, les lumières contrastées de l'averse, les immeubles couverts de fresques
gigantesques, de pelouses en trompe-l'oeil, l'arc-en-ciel après l'orage : rien n'est plus proche du cinéma. Rien n'est plus beau.
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