Entre nous (13)
Vendredi
20 nov. 1992 Bercy-crise-rue de l'Industrie
(une visite le matin à 11h, pour un thé, après prise de sang au labo en face chez moi)
- Dans
les relations amoureuses, je fais toujours preuve d'un indéracinable quant-à-soi. Pour toi, par amour pour
toi, je l'ai sacrifié. Je suis donc là, en face de toi, plus vulnérable
que je ne l'ai jamais été devant personne. Mon seul but maintenant, je le répète mais tu ne sembles pas
comprendre, c'est d'être suffisamment en forme,
compte tenu de mes limites et de mon indolence, pour profiter au maximum de nos
rencontres. Je veux aussi pouvoir alléger tes soucis quand tu en as,
t'aider dans tes démarches, pour toi, pour tes
enfants, courir pour chercher un livre dont tu as envie, te conduire en voiture
là où tu veux, cela fait partie des choses que j'aime faire
parce que c'est pour toi, parce qu'alors je retrouve une énergie enfouie en moi qui se réveille. C'est ma manière à moi de t'aimer, d'être là. Et puis il y a te serrer contre moi, te regarder, te
toucher. Faire l'amour avec toi est devenu la seule chose vitale pour moi, ce à quoi je tiens plus que tout.
Quand je
parle ainsi, une partie de moi-même s'étonne : est-ce bien moi ? Qui me reconnaîtrait ? Comment puis-je avoir à
ce point deux modes de fonctionnement si étrangers l'un à l'autre ?
Trouves-tu
que j'ai vieilli depuis deux ans que tu me connais ?
- Je ne
sais pas. Que peut-on voir avec les yeux de l'amour ?
Samedi 21
nov. Un appel (À bout de souffle, vu
chacun chez soi à la télé. Jean Seberg... Pierre
Santini et les autres...)
-
J'appelle pour le bilan de la semaine passée...
- Oui.
Commence, toi... Je suis prêt à tout entendre. Tu as de la chance, j'ai déjà pris mon thé.
- La
semaine aura donc été une suite de frustrations, nous n'avons pas pu retrouver
la légèreté de lundi...
- Tu es
cruelle de dire ça un samedi matin. Nous allons
être séparés pendant deux jours !!
- Oui. Et
alors ? Mercredi j'ai bien attendu ton appel tout le jour, sans vraiment m'en rendre
compte. Vers 19 heures j'ai commencé à éprouver par instants des hauts
le cœur à force d'attendre - et sans que ça se voit, mine de rien. En faisant semblant d'être dans un état normal. Mon cœur battait la chamade, il fallait bien que je me rende à l'évidence : ton appel ne
viendrait pas. Et un appel qui n'arrive pas me met dans un état épouvantable. Enfin, pourtant, à 19h30, tu m'appelles. Tu as été "débordé", tu as passé l'après-midi, tout seul à Bercy, sans voir le temps s'écouler. Dont acte. Je te parle alors de mon attente à moi, le temps qui passe à
toute vitesse dans les heures lentes où je suis enfermée, de mes brèves nausées dues au manque de toi, mais soudain ta femme rentre, tu
abrèges ton appel. Et tu ne
ressortiras pas pour me rappeler de l'extérieur, comme tu le fais généralement en ce genre de circonstances. Le lendemain, au détour de la conversation, tu me dis avoir regardé un film, après ton retour de Bercy, film
d'ailleurs qui t'a profondément touché... Je dis : Ah voilà ce que toi, tu appelles être débordé... Tu m'en diras tant... Je songe alors à ce que tu nommes ta "dose d'images", que tu as
chaque jour, chaque nuit devant ta télé. Et je comprends, oui, pourquoi tu n'as pas envie d'aller
au cinéma avec moi. Pourquoi ma
fringale de films te paraît dérisoire.
- Oh là. Je t'arrête tout de suite. Mercredi je
pensais que tu lisais le livre de Philip Roth, Patrimoine, que je t'ai acheté... Tu m'avais dit la veille
quand je te l'avais tendu dans la voiture au moment de se quitter : "demain, ça ira, j'ai un bon livre à
lire, je suis contente".
- Oui, eh
bien si tu commences à croire ce que je te dis, on
est mal barrés... Tu m'avais casée en somme, en m'offrant ce livre. Cela te donnait un
mercredi tranquille. En tout cas, il me semble que de plus en plus tu es en
liberté surveillée... tu te replies sur toi-même,
sur tes obsessions, sur ta santé, sur ta fatigue... Tu donnes
moins de ta personne. Tu te réserves, on dirait.
- Je me débats parce que je n'aime pas ma vie telle qu'elle est et
aussi parce que je manque de contacts physiques avec toi.
Dimanche
22 nov. Rue Diderot, je t'ai cherché, enfant...
- Tiens,
j'ai rêvé cette nuit que tu m'appelais par mon prénom. Ce que tu ne fais jamais. Cela me faisait un immense
plaisir et j'ai pensé (même durant le rêve, à l'intérieur de celui-ci) que ce qui
me manque chez toi c'est le fait que parfois j'ai l'impression que tu ne me
reconnais pas, au sens où un père "reconnaît" son enfant, ou un créateur, sa création.
- Sa créature ?
- Tu ne
t'adresses jamais à moi indépendamment de ce que je suis pour toi.
- Oui, je
sais cela. C'est parce que je t'aime trop. Je ne peux pas mesurer, en le
sortant de moi, l'effet que tu produis sur moi.
Lundi 23
nov. Bry sur Marne. (les mères, la sienne, la mienne, la retraite... sujets peu excitants)
- Tu ne
t'es pas rasé ce matin ?
- Pas le
temps. Je suis parti de chez moi à onze heures pour aller régler quelques trucs, au sujet de la retraite.
- Wouah,
11 heures, en effet, ça fait tôt... Alors ? Ça s'est bien passé.
- Bof.
Pas tellement. J'aurai tout au plus 7000 F par mois...
- C'est
peu.
- Oui,
c'est peu.
- Et les
droits d'auteur ? Tu ne touches pas de droits d'auteur ?
- Les émissions que j'ai faites passent de plus en plus rarement.
Alors disons que les droits d'auteur me payeront les cigarettes...
- Les
cigarettes de quelqu'un qui ne veut plus fumer... À part ça, ça va ?
- J'ai
peur du cancer, de la folie et de manquer d'argent. Sinon, tout va bien. Je me
suis demandé hier ce que cela produirait
en moi, la perturbation que cela introduirait dans ma vie si l'on ne pouvait
plus se voir pendant une période assez longue, je veux
dire une vraiment vraiment longue, tu vois...
- Ah. Et
je me suis demandée moi par quel phénomène miraculeux nous avions pu
nous voir chaque jour pendant deux ans, et surtout comment cela va-t-il pouvoir
continuer...
- Un
dieu, je ne sais pas lequel, veille sur moi, je te l'ai dit.
Mardi 24
nov. Bercy. Bords de Marne ("on aurait dû
aller rue de l'Ind..." = leitmotiv)
- Je vais
travailler à la réalisation d'un album, au mois de décembre. La semaine avant les vacances scolaires. Trois
jours sur la palette, puis deux jours en régie, dans la foulée... Veux-tu que je reporte les deux jours en régie à plus tard, pendant les
vacances scolaires par exemple ? Qu'on puisse se voir au moins deux après-midi avant que tu partes...
- Si tu
peux, oui.
- Je
pourrai. Après un an et demi sans qu'on
fasse appel à moi, ils peuvent bien me
laisser fixer les dates...
- Je suis
contente que tu retravailles. Je ne sais pas pourquoi. Même si ça complique les choses. Même si cela doit nous priver d'une semaine de rencontres...
- Oh tu
sais, ne te fais pas d'illusions. Pour moi, ce n'est qu'un souci de plus. Il y a
ma phobie du cancer, mon hyperglycémie, mes insomnies, mon vélo,
ma mère, ma folie... et mon album,
en plus, maintenant.
- Je
vois... Mais tu vas peut-être oublier un peu les uns, de
soucis, pour l'autre...
- Exact.
C'est pas mal de penser incessamment comme je le fais actuellement, mais il ne
faut pas non plus que ça tourne en rond.

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