Entre nous (14)
- Il me
faudrait une activité intellectuelle.
-
Professionnelle ?
- Pas
forcément. Créatrice, en tout cas...
- Mais tu
l'as. Tu pourrais l'avoir du moins : c'est vivre.
- Toi, tu
vis. Toi, tu as une activité créatrice. Moi, non. Tu as tes enfants, ton écriture, ta maison. Tu es dans la vie.
- Et toi,
toi tu n'as rien bien sûr ! Tu sais que tu peux écraser les autres avec le rien de ta vie, ton côté démuni, seul, incompris ?... J'ai mis longtemps à réaliser que tu pouvais t'en
servir comme d'une arme et faire pression avec...
- Je n'ai
pas d'armes contre toi. Je voudrais te posséder.
Posséder ton corps parce qu'il est
la forme qui convient à l'espace qui est en moi
depuis toujours. Ton corps, ta bouche, et tes yeux sont tout ce qui me comble,
tout ce que j'espère et attends.
- Faire
l'amour avec toi, pour moi, c'est sacré. Je veux que chaque geste
soit unique, ultime, qu'il réponde à un appel puissant. Si l'on peut s'en passer, alors
passons-nous en. Il faut que notre amour reste tout en haut. Il doit rester
tout en haut ! Pour moi, la frustration, c'est cela : céder à la facilité de jouir en écoutant autre chose que son désir véritable.
Jeudi 26
nov. Bry sur Marne (les différents cancers...)
- Ce que
tu m'as fait lire hier, ces six ou sept pages, est un texte sans amour.
- Non, au
contraire. Je m'en tiens aux faits, simplement, et pour toi, quand on ne brode
pas, quand on n'entoure pas la réalité de tout un tas de fioritures, on n'aime plus. Pour moi
c'est important de faire par écrit un bilan régulier et provisoire, de poser des jalons, de dire les
choses, pour pouvoir, ensuite, aller plus loin. C'est un exercice. Pas un
exercice de style, mais bien plus : un exercice de distanciation. Un recul,
mais un recul qui se garderait bien d'expliquer les choses, ni de les
justifier. Simplement les dire.
Il y a tout, dans ce texte : tout ce que je sais de toi, de nous. Le reste, ce
qui ne peut pas se dire, peut-être n'existe-t-il pas... Je
savais que tu n'aimerais pas que je pense ainsi et l'apprendre en lisant, le voir
écrit. C'est bien pour cela que
je t'ai mis en garde, avant...
- J'ai
senti, après l'avoir lu, qu'il me
faudrait ramer pendant des jours et des jours pour amener notre embarcation plus
loin...
- Oui, et
alors ? C'est bien, ça, non ?
- Sauf
que plus loin, ce qui nous attend, c'est peut-être
le précipice... La chute...
- Ah tout
de suite ! du grandiose... Le grandiose, tu sais bien, c'est pas pour nous.
Vendredi
27 nov. Bercy - Charenton - Saint Maurice, nous errons. (rééquilibrage : je m'appuie sur lui)
- Ce
matin, je n'avais pas le moral. Je n'avais pas envie de venir à notre rendez-vous, ou plutôt,
j'avais moins envie que d'habitude.
- Moi, j'étais à une réunion de travail. Quand je vois d'autres personnes, quand,
par la force des choses, je suis contraint de fréquenter
d'autres gens, même s'ils sont pour certains
intéressants, je mesure tout à coup ma chance de t'avoir dans ma vie, je me sens coupable
de ne pas, en permanence, en avoir conscience. Rien que d'y penser, je ressens
quelque chose de douloureux en moi. Tu es ma journée. Tu es mon miel.
- Quand
je vais mal et que je n'ai pas envie de te voir je pense toujours que toi seul
peux me tirer de là, sauver la situation... Je te
fais entièrement confiance. Alors, je
viens.
- Mon éternelle question, celle que je me pose chaque soir :
est-ce que je l'aime pour sa beauté ou pour son esprit ? Pour son
corps ou pour son âme ?
- Moi
aussi je me pose cette question parfois à ton sujet...
- Toi, tu
ne peux m'aimer que pour mon âme, voyons...
- Non, détrompe-toi. Ton âme m'intrigue. Elle m'attire
et m'inquiète souvent. J'ai beaucoup plus
confiance en ton corps. Lui, il ne peut pas me trahir, me faire défaut. Je t'aime pour ton corps. Ta présence.
Samedi 28
nov. À
bout de souffle
- Tu es ma mère, ma sœur, ma femme, ma maîtresse. Ma fille. Tu sais pourquoi j'aime tant traîner dans les supermarchés
pendant des heures ? C'est parce que quand j'en sors il n'y a plus en moi aucun
désir sexuel, aucune trace de
libido. Je peux alors aller voir ma mère et rentrer chez moi. Mes
journées sont toutes, maintenant,
entièrement, d'un bout à l'autre, identiques, à une heure près. Je me suis rendu compte que lorsque je décalais mon emploi du temps à
cause d'un rendez-vous, d'une réunion, j'étais complètement déboussolé, désorienté. Ça doit être ça, la retraite... La régularité est entrée dans ma vie, petit à petit. Je ne le déplore pas : je ne peux pas
faire autrement. La vie ne m'a pas donné assez. Maintenant, je
voudrais vivre, avoir du temps pour vivre encore. Que ça dure. Je sais, tu vas me dire : "la vie ne t'a pas
donné assez ? ou bien tu n'as pas su
en apprécier ce qu'elle te
donnait ?". Sans doute, tu as raison, mais c'est ainsi. Je n'ai pas eu de
femmes assez tôt, pas assez d'amour toujours,
ni assez de possibilités d'exercer mon métier dans les meilleures conditions; je n'ai pas vu assez
de résultats positifs sur le plan
politique... J'ai été trop privé. De tout.
- C'est
la raison pour laquelle tu es boulimique avec la nourriture ?
- Pas
qu'avec la nourriture...
Dimanche
29 nov. Scènes de la vie conjugale,
I. Bergman (le livre)
- Je sais
maintenant que notre relation ne peut se développer que dans le cadre
strict où elle est. Il ne faut pas
chercher à l'en extraire. À élargir l'horizon. Pour l'un
comme pour l'autre nous avons un rythme à respecter. Des rencontres,
des mots, des promenades, et parfois le jaillissement de la sexualité. C'est un mode d'amour qui nous convient à tous les deux. C'est pour cela que nous supportons très bien les séparations, les absences, les
scansions. Cela nous donne le temps de réfléchir, car nous sommes des contemplatifs. Et de souffrir : nous
sommes attachés à une certaine souffrance. Quand nous nous retrouvons, nous
débloquons en nous notre
potentiel d'espoir, et il peut alors se passer quelque chose. Tu représentes à mes yeux à toi seul le continent masculin que je peux me permettre
d'explorer à loisir, de piétiner, d'enfoncer, de remettre en question sans cesse. Je
te sais extrêmement solide. Il me faut
seulement dépasser le sentiment de double
langage qu'ont toujours à mes yeux les hommes, pour
arriver, avec toi, à une certaine vérité. Aucune vie commune ne
pourrait permettre une telle recherche pourtant essentielle à toute existence. La vie commune exige de la discrétion, une réelle liberté, dans l'esprit et dans les actes, et un peu de jeu,
d'ouverture dans le dialogue - quand dialogue il y a. Mais une trop grande
distance aussi... En amour, on peut mettre les pieds dans le plat chaque
jour...
Lundi 30
nov. Rue de l'Industrie et café Saint Mandé (s'aimer, se parler)
- Ce que
je veux, moi, c'est un moyen de t'atteindre.
- Tu ne
m'atteins pas quand on s'aime ?
- Pas
toujours. Pas aujourd'hui. Et puis je n'ai pas assez de temps pour te
regarder... après.
- Peut-être ne peut-on pas faire les deux à la fois. S'aimer, se regarder...
- Moi,
si. Je peux. Mais il me faut du temps. Plus de temps.
- Je suis
perplexe. Je ne sais pas d'où me vient cet état, pour quelle raison il s'est installé en moi.
- Tu
doutes ?
- Non. Je
me pose des questions.
- Ça y est ! J'en étais sûr ! Tu ne m'aimes plus.
- Ah. Écoute. Il n'y a pas que toi sur terre ! Tu ramènes toujours tout à toi.
- Voilà ! Tu craches enfin le morceau ! Vas-y.
- Non, mais peux-tu concevoir une minute qu'une femme puisse s'intéresser à un homme, l'aimer...
- Et en
aimer un autre ?...
- Je ne
parle pas de ça.
- Et ne
plus s'y intéresser ?
- Non
plus, mais s'y intéresser différemment, d'une autre manière...
- Oh je
te vois venir, là...
- ... que
ce sentiment, pour elle, évolue... Se poser des
questions à son sujet et au sujet
d'autres choses que l'amour, au sujet d'autres êtres
aussi...

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