Entre nous (14)




Mercredi 25 nov. 1992  Il pleut, il fait noir, dans la voiture (s'en tenir aux faits)

- Il me faudrait une activité intellectuelle.
- Professionnelle ?
- Pas forcément. Créatrice, en tout cas...
- Mais tu l'as. Tu pourrais l'avoir du moins : c'est vivre.
- Toi, tu vis. Toi, tu as une activité créatrice. Moi, non. Tu as tes enfants, ton écriture, ta maison. Tu es dans la vie.
- Et toi, toi tu n'as rien bien sûr ! Tu sais que tu peux écraser les autres avec le rien de ta vie, ton côté démuni, seul, incompris ?... J'ai mis longtemps à réaliser que tu pouvais t'en servir comme d'une arme et faire pression avec...
- Je n'ai pas d'armes contre toi. Je voudrais te posséder. Posséder ton corps parce qu'il est la forme qui convient à l'espace qui est en moi depuis toujours. Ton corps, ta bouche, et tes yeux sont tout ce qui me comble, tout ce que j'espère et attends.
- Faire l'amour avec toi, pour moi, c'est sacré. Je veux que chaque geste soit unique, ultime, qu'il réponde à un appel puissant. Si l'on peut s'en passer, alors passons-nous en. Il faut que notre amour reste tout en haut. Il doit rester tout en haut ! Pour moi, la frustration, c'est cela : céder à la facilité de jouir en écoutant autre chose que son désir véritable.

Jeudi 26 nov. Bry sur Marne (les différents cancers...)

- Ce que tu m'as fait lire hier, ces six ou sept pages, est un texte sans amour.
- Non, au contraire. Je m'en tiens aux faits, simplement, et pour toi, quand on ne brode pas, quand on n'entoure pas la réalité de tout un tas de fioritures, on n'aime plus. Pour moi c'est important de faire par écrit un bilan régulier et provisoire, de poser des jalons, de dire les choses, pour pouvoir, ensuite, aller plus loin. C'est un exercice. Pas un exercice de style, mais bien plus : un exercice de distanciation. Un recul, mais un recul qui se garderait bien d'expliquer les choses, ni de les justifier. Simplement les dire. Il y a tout, dans ce texte : tout ce que je sais de toi, de nous. Le reste, ce qui ne peut pas se dire, peut-être n'existe-t-il pas... Je savais que tu n'aimerais pas que je pense ainsi et l'apprendre en lisant, le voir écrit. C'est bien pour cela que je t'ai mis en garde, avant...
- J'ai senti, après l'avoir lu, qu'il me faudrait ramer pendant des jours et des jours pour amener notre embarcation plus loin...
- Oui, et alors ? C'est bien, ça, non ?
- Sauf que plus loin, ce qui nous attend, c'est peut-être le précipice... La chute...
- Ah tout de suite ! du grandiose... Le grandiose, tu sais bien, c'est pas pour nous.

Vendredi 27 nov. Bercy - Charenton - Saint Maurice, nous errons. (rééquilibrage : je m'appuie sur lui)

- Ce matin, je n'avais pas le moral. Je n'avais pas envie de venir à notre rendez-vous, ou plutôt, j'avais moins envie que d'habitude.
- Moi, j'étais à une réunion de travail. Quand je vois d'autres personnes, quand, par la force des choses, je suis contraint de fréquenter d'autres gens, même s'ils sont pour certains intéressants, je mesure tout à coup ma chance de t'avoir dans ma vie, je me sens coupable de ne pas, en permanence, en avoir conscience. Rien que d'y penser, je ressens quelque chose de douloureux en moi. Tu es ma journée. Tu es mon miel.
- Quand je vais mal et que je n'ai pas envie de te voir je pense toujours que toi seul peux me tirer de là, sauver la situation... Je te fais entièrement confiance. Alors, je viens.
- Mon éternelle question, celle que je me pose chaque soir : est-ce que je l'aime pour sa beauté ou pour son esprit ? Pour son corps ou pour son âme ?
- Moi aussi je me pose cette question parfois à ton sujet...
- Toi, tu ne peux m'aimer que pour mon âme, voyons...
- Non, détrompe-toi. Ton âme m'intrigue. Elle m'attire et m'inquiète souvent. J'ai beaucoup plus confiance en ton corps. Lui, il ne peut pas me trahir, me faire défaut. Je t'aime pour ton corps. Ta présence.

Samedi 28 nov. À bout de souffle

- Tu es ma mère, ma sœur, ma femme, ma maîtresse. Ma fille. Tu sais pourquoi j'aime tant traîner dans les supermarchés pendant des heures ? C'est parce que quand j'en sors il n'y a plus en moi aucun désir sexuel, aucune trace de libido. Je peux alors aller voir ma mère et rentrer chez moi. Mes journées sont toutes, maintenant, entièrement, d'un bout à l'autre, identiques, à une heure près. Je me suis rendu compte que lorsque je décalais mon emploi du temps à cause d'un rendez-vous, d'une réunion, j'étais complètement déboussolé, désorienté. Ça doit être ça, la retraite... La régularité est entrée dans ma vie, petit à petit. Je ne le déplore pas : je ne peux pas faire autrement. La vie ne m'a pas donné assez. Maintenant, je voudrais vivre, avoir du temps pour vivre encore. Que ça dure. Je sais, tu vas me dire : "la vie ne t'a pas donné assez ? ou bien tu n'as pas su en apprécier ce qu'elle te donnait ?". Sans doute, tu as raison, mais c'est ainsi. Je n'ai pas eu de femmes assez tôt, pas assez d'amour toujours, ni assez de possibilités d'exercer mon métier dans les meilleures conditions; je n'ai pas vu assez de résultats positifs sur le plan politique... J'ai été trop privé. De tout.
- C'est la raison pour laquelle tu es boulimique avec la nourriture ?
- Pas qu'avec la nourriture...

Dimanche 29 nov. Scènes de la vie conjugale, I. Bergman (le livre)

- Je sais maintenant que notre relation ne peut se développer que dans le cadre strict où elle est. Il ne faut pas chercher à l'en extraire. À élargir l'horizon. Pour l'un comme pour l'autre nous avons un rythme à respecter. Des rencontres, des mots, des promenades, et parfois le jaillissement de la sexualité. C'est un mode d'amour qui nous convient à tous les deux. C'est pour cela que nous supportons très bien les séparations, les absences, les scansions. Cela nous donne le temps de réfléchir, car nous sommes des contemplatifs. Et de souffrir : nous sommes attachés à une certaine souffrance. Quand nous nous retrouvons, nous débloquons en nous notre potentiel d'espoir, et il peut alors se passer quelque chose. Tu représentes à mes yeux à toi seul le continent masculin que je peux me permettre d'explorer à loisir, de piétiner, d'enfoncer, de remettre en question sans cesse. Je te sais extrêmement solide. Il me faut seulement dépasser le sentiment de double langage qu'ont toujours à mes yeux les hommes, pour arriver, avec toi, à une certaine vérité. Aucune vie commune ne pourrait permettre une telle recherche pourtant essentielle à toute existence. La vie commune exige de la discrétion, une réelle liberté, dans l'esprit et dans les actes, et un peu de jeu, d'ouverture dans le dialogue - quand dialogue il y a. Mais une trop grande distance aussi... En amour, on peut mettre les pieds dans le plat chaque jour...

Lundi 30 nov. Rue de l'Industrie et café Saint Mandé (s'aimer, se parler)

- Ce que je veux, moi, c'est un moyen de t'atteindre.
- Tu ne m'atteins pas quand on s'aime ?
- Pas toujours. Pas aujourd'hui. Et puis je n'ai pas assez de temps pour te regarder... après.
- Peut-être ne peut-on pas faire les deux à la fois. S'aimer, se regarder...
- Moi, si. Je peux. Mais il me faut du temps. Plus de temps.
- Je suis perplexe. Je ne sais pas d'où me vient cet état, pour quelle raison il s'est installé en moi.
- Tu doutes ?
- Non. Je me pose des questions.
- Ça y est ! J'en étais sûr ! Tu ne m'aimes plus.
- Ah. Écoute. Il n'y a pas que toi sur terre ! Tu ramènes toujours tout à toi.
- Voilà ! Tu craches enfin le morceau ! Vas-y.
- Non, mais peux-tu concevoir une minute qu'une femme puisse s'intéresser à un homme, l'aimer...
- Et en aimer un autre ?...
- Je ne parle pas de ça.
- Et ne plus s'y intéresser ?
- Non plus, mais s'y intéresser différemment, d'une autre manière...
- Oh je te vois venir, là...
- ... que ce sentiment, pour elle, évolue... Se poser des questions à son sujet et au sujet d'autres choses que l'amour, au sujet d'autres êtres aussi...


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