Entre nous (15)
1er déc. 1992 Bercy - Pintel Jouets - Printemps Nation (les cancers, le travail, la maladie, encore)
- Hier
soir je me suis couchée perplexe, songeuse et un peu
triste. Ce matin, je me suis réveillée très amoureuse de toi.
- C'est
pas vrai ! Dis-donc, quelle histoire ! Ça t'a pris comme ça ?
- Arrête... Oui, ça m'a pris comme ça. Je me suis aperçue que j'avais été très troublée par la lecture du livre de
Bergman sur le couple. Le piège de la vie de couple.
L'enfermement et sa pérennité pourtant. Dans le couple, tu vis mal, ta quête de la vérité s'éloigne, puis s'éteint. Hors du couple, tu ne vis plus, tout devient trop
douloureux, la vérité peut venir mais elle est alors insupportable. Il n'y a pas
de solution. Le caractère universel de ce texte,
quoiqu'un peu faible par moments je trouve, surtout en ce qui concerne les
enfants, m'a coupé l'herbe sous le pied. C'était comme si soudain il n'y avait vraiment plus d'espoir.
Et j'ai pris pour la première fois conscience de mener
une double-vie, de m'y être bien installée, m'y sentir heureuse, même...
Cela va à l'encontre de certains de mes
principes, de ma pensée profonde, plutôt. Quelque chose en moi s'y oppose, proteste, mais je ne l'écoute plus. Je suis bien comme ça, il faut se rendre à l'évidence...
Mercredi
2 déc. Pas un appel. Rien. (et je
reste paisible)
- Au
fond, tu n'as jamais été déchirée entre moi et ton mari ?
- Non.
Heureusement pour moi... Je ne connais pas ce sentiment. Parce qu'il me semble
que je suis vraiment moi-même avec vous deux. Ce n'est
pas comme pour toi. Je ne suis pas deux personnes, différentes et contradictoires. Mes relations ne sont pas
cloisonnées les unes par rapport aux
autres. Je suis toujours la même (il me semble) avec toi
comme avec lui. Ma relation avec toi nourrit, éclaire
différemment ma vie conjugale, et
j'attends de mon mari, sans jamais en parler directement, l'éclat de vérité qu'il sait pour sa part donner à certaines choses : à notre vie, à notre quête personnelle, et même au sentiment que j'ai pour toi. Je sais qu'il me soutient,
toujours. Je crois que je l'aime mieux et plus encore depuis que je te connais.
Car avant je n'étais pas tout à fait heureuse. J'avais des moments de grands vides.
- Ton
mari est intelligent et en plus il a du talent.
- Il
cherche en tout cas à trouver les mots justes, et
la pensée précise, pas trop sinueuse. Et cette recherche, c'est toujours avant tout une question de
mots. Trouver les mots justes. Témoigner. Ce qui serait désespérant, c'est de ne rien dire de
ce dont nous sommes témoins, dans notre vie
professionnelle ou celle, personnelle. Pour lui, comme pour moi.
Jeudi 3 déc. Nation, café, Printemps Nation (sa montre
chez l'horloger, ses points IRCANTEC, lus avec lui, la retraite...)
-
Finalement je ne vais pas le faire cet album...
- Tu n'as
pas pu obtenir les conditions que tu voulais ?
- Si.
Toutes. Dates changées et matériel adéquat. Sans problème.
- Alors ?
- Je suis
réalisateur. Je ne veux pas
qu'on me sonne après que tout ait été organisé, prévu dans mon dos. On m'a mis au
courant trop tard. C'est une question de principe. Plus jeune je l'aurais fait
quand même, mais maintenant, non.
- Tu en
avais pourtant envie au début.
- Oui.
Mais c'est passé.
- Tu n'as
pas peur de signer là ton vrai départ à la retraite ?
- Si,
mais je m'en fous.
- Tu n'as
plus envie de travailler ?
- Non. Il
me semble avoir fait le tour de la question, quoique j'aurais bien aimé encore réaliser quelque chose, mais pas
avec ces gens-là, ni dans ces conditions... Et
où, alors ?... je n'en sais rien.
Mais pourquoi tu me poses toutes ces questions?
- Je sais
pas. Pour comprendre. Pour que tu en parles. Et puis, peut-être, parce que moi j'aurais aimé que tu le fasses, cet album...
Vendredi
4 déc. Un phare pété "parce qu'il était en retard" (garage
Maisons-Alfort, thé Saint Mandé)
- Et toi,
est-ce que tu penses à moi tout le temps ?
- Oui. Tu
sais bien.
-
Pourquoi tu ne le dis pas ?
- Oh, je
le dis, je l'écris... mais pas trop tout de
même pour ne pas exercer de
pression sur toi. Je sais que tu as horreur de la moindre pression... Je suis
pas folle...
- Moi, je
me dis que ce n'est pas possible que tu puisses penser à moi tout le temps. Moi ! Tu te rends compte ! Moi qui suis
si peu intéressant...
- Rhoo...
arrête de faire ton intéressant, justement... Tu sais, tout dépend de ce qu'on appelle penser à quelqu'un tout le temps... Ça
veut dire beaucoup de choses... Je ne pense pas que du bien de toi. D'une heure
sur l'autre, ça varie. Mais le fait est que
je pense en permanence à toi. Cela va de la tendresse à l'agacement en passant par toute une gamme d'états différents : la rage, la lassitude,
l'indifférence, l'amitié, la curiosité, la sollicitude, l'étonnement, l'attente. Et je ne parle pas des élans de désir. Donc cette préoccupation est en moi quasi permanente. Avec une autre
personne, cette obsession me ferait peur, je lutterais contre...
- Et avec
moi, cela ne t'inquiète pas ?
- Non,
parce que je sais que tu n'en tireras pas parti.
- Tu
m'amuses. Vraiment, tu m'amuses... Je crois, tout bien réfléchi, que je n'ai pas accepté de faire cet album parce que je ne voulais pas être privé de toi pendant une semaine.
Et puis j'ai appris que j'aurai pas loin de 9000 F de retraite, alors ça va... Je suis un peu rassuré.
Le reste, je m'en fous pas mal.

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