Entre nous (16)



Samedi 5 déc. 1992 (soir : je vais au ciné)

- J'ai vu un extrait du dernier film de Woody Allen, Maris et femmes. Ça m'a paru confus à souhait...
- Moi, j'ai vu le film. C'est bon, mais la caméra chahute...
- Hein ? Quand ?
- Je ne sais pas, mercredi, je crois...
- Ah ben d'accord! Et tu ne m'as rien dit! Tu aurais pu me proposer d'y aller avec toi...
- Mais le mercredi, tu ne sors pas, je ne peux jamais te voir.
- Quand tu me le proposes, je m'arrange, tu sais très bien. Mais monsieur n'a pas toujours envie. Tu es gonflé quand même... Tu sais bien que je voudrais aller au cinéma avec toi. Et alors?... toutes tes théories que tu m'as sorties l'autre jour, le cinéma ne me dit plus rien, j'ai vu tous les plus beaux films, plus la peine... et y'a la télé... c'était du bidon ? Je m'en doutais un peu, remarque. Tu aimes faire certaines choses, seul. Et surtout tu crains de t'engager pour un horaire fixé, avoir à te dépêcher... Au fond, il y a assez peu de choses que tu veuilles partager avec moi. Tu es un grand solitaire. Tu bouffes tout seul. Tu dors tout seul, tu sors tout seul, tu vas au ciné tout seul. Et si tu pouvais faire l'amour tout seul, ça t'arrangerait bien je crois...
- Bon, c'est fini ? Mais qu'est-ce que tu as ? Tu es folle... Tout ça, pour un malheureux film, même pas réussi...

Dimanche 6 déc. 2 messages (un de lui, un de moi)

- Le cinéma (j'y reviens, si tu permets) pour moi ce n'est qu'un divertissement quand tu n'es pas là. Ce qui m'intéresse, ce que j'aime, c'est toi. Tu n'aimes pas que je sorte sans toi, mais je ne fais que passer le temps qui nous sépare.
- Je sais. Excuse-moi d'avoir des réactions si violentes pour des choses si dérisoires. Ce jour, j'étais comme engourdie, par le froid sans doute. Plus rien ne semblait me concerner, même ce qui t'arrive. J'étais tout à coup devenue indifférente. Et puis tu m'as parlé de ce film, comme par un malencontreux hasard. Cela m'a porté un coup, quand je m'y attendais pas. J'ai pensé mais combien y-a-t-il de choses, comme ça, qu'il ne me dit pas, qu'il ne m'aurait pas dit si les hasards de la conversation ne nous y amenaient ?
- Oui, j'aurais mieux fait de me la fermer, en effet...
- Je veux tout savoir de toi, non pas par souci de possession mais pour combler le manque quand tu n'es pas là. Tu peux comprendre ça ? J'ai besoin de t'imaginer, en mon absence. Moi, je te dis tout ce que je fais, tout ce que je pense. Tu t'attends à cette transparence de ma part et tu en as besoin, c'est toi-même qui me l'as dit...
- C'est vrai. Mais je n'accorde pas la même importance aux événements que toi. Ce soir, je voudrais te serrer dans mes bras. Je ne peux penser à rien d'autre.

Lundi 7 déc. Bercy, puis bois, promenade (je suis mal...)

- Ah! Tu t'es fait ratiboiser ce week-end...
- Oui. Je savais que tu n'aimerais pas...
- Si. Au contraire. Ça te va bien. Ce que je n'aime pas trop c'est la symbolique du geste, toujours effectué par ta femme, à intervalles réguliers... Clac, clac, clic, clic... les petits coups de ciseaux... Mais le résultat est assez bon : tu parais plus jeune, et comme... je dirais... inoffensif. Oui, c'est ça.
- Ah ah. Sais-tu que les hommes ont toujours été jaloux de moi. Je n'ai jamais compris pourquoi...
- À cause de tes cheveux ?
- Mais non, t'es bête.
- Es-tu certain de ça ? Tu dois bien avoir une idée là-dessus... La raison pour laquelle, selon toi, on te jalouse.
- Non, je ne sais pas. Mais les maris, surtout...
- Tu es en plein délire. Tu veux dire, sans doute, qu'ils te prennent pour un don Juan...
- Non, bien sûr, pas vraiment. Mais je dérange, et je crois aussi qu'il est patent chez moi que je suis très branché sur la sexualité. Ça fait peur...
- Ah ah de mieux en mieux... Tu me fais bien rire en tout cas. Tu sais, la plupart des gens s'en foutent bien de tout ça. Tu crois toujours que tout le monde est en chasse, autour de toi...
- Mais non, j'aime déconner, c'est tout. Et en disant des conneries il me semble que je tâtonne vers quelque chose. Une certaine vérité, peut-être. Et puis, avec un peu de chance, si ça tombe un bon jour, là, il faut avoir du nez, des fois j'arrive à te faire rire, comme maintenant...
- Oui, bon, j'avoue c'était marrant. Mais je n'aime pas quand tu t'abaisses.
- Devant toi ?
- Non. Devant toi-même. Tu dois rester unique, particulier, et tenir des propos uniques.

Mardi 8 déc. Printemps Nation (sa montre, encore) et rue de l'Ind. (un thé)

- Si je suis un jour rendu à ma vie sans toi, ce sera une catastrophe. J'ai attendu tout le week-end que nous soyons lundi pour te voir. Je n'ai fait que manger, du coup. Comme il n'y avait plus rien à la maison, je me suis fait des tartines beurrées.
- C'est bon les tartines beurrées. C'est comme dans l'enfance...
- Oui, mais ça fait grossir.
- C'est marrant... derrière chaque plaisir, pour toi, il y a une punition. Tu devrais essayer d'être un peu plus épicurien.
- Trop tard. Dis-moi, tu n'en as pas marre de ma souffrance ? Je suis peut-être ta punition à toi...
- Tu es ma punition, ma souffrance et mon bonheur. Trois en un. Pour moi le plaisir est bon à prendre. Je ne regarde pas derrière, ni non plus trop devant. Mais j'aime encore mieux l'état de désir. Je ne cherche donc pas à en sortir à tout prix. À y mettre fin.
- Te tenir contre moi n'est pas seulement un plaisir pour moi, c'est devenu une nécessité. Tu ne dois pas t'éloigner, pas trop loin, et pas trop longtemps.
- Il n'y a rien entre nous quand on s'aime.
- Oui. C'est ça! Il n'y a rien entre nous !



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