Entre nous (17)



Mercredi 9 déc. 1992 Maison (règles attendues...)

- Qui aimes-tu le plus, moi ou tes enfants ?
- ...
- J'aime bien te mettre dans l'embarras. Tu es amusante quand tu ne veux pas mentir et pas faire de peine non plus. Quand tu es coincée. Prise entre deux feux. Je sais bien, va, que tu aimes plus tes enfants que moi, et aussi, même, ton mari que moi... Tu pourrais dire le contraire, là, entre nous, le monde ne s'effondrait pas, ce ne sont que des mots... Tu es drôle tellement tu es sérieuse, sincère et fidèle... Je t'aime pour cela aussi.
- Évidemment, pour toi les mots ne comptent pas. Ou si peu. Tu peux dire les uns, les autres et leur contraire dans le même temps, indifféremment, comme s'ils ne représentaient rien pour toi. Comment t'y retrouves-tu dans tout ça ? Sur quoi t'appuies-tu ?
- C'est facile. Sur ce que j'éprouve quand je te vois. Aucun mot ne peut remplacer ce sentiment-là, ni même le faire durer.
- Tu dis souvent avoir peur d'être rejeté, moi je vis avec une autre crainte. Je sais depuis toujours que l'on finit par m'accepter, cela remonte à l'enfance, mais que je ne suis jamais celle qui est la plus aimée. Je le sais, mais je préfère m'en convaincre, et me le rappeler, pour ne pas avoir à le redécouvrir brutalement, et souffrir de la jalousie...

Jeudi 10 déc. Bercy (il s'achète un bandeau, pour faire du vélo)

- Je l'ai déjà dit je crois mais j'ai peur souvent de la place que tu occupes dans ma vie. C'est tellement...
- Bizarre ?
- Non, pas bizarre. Énorme. Important...
- Tu es beau avec ce pull-over à col roulé noir...
- Ma mère et ma femme m'ont dit qu'il m'allait bien...
- Alors tu le mets...
- Alors je le mets... Tu dois m'aimer ou je te tue. Là, tout de suite.
- Là tout de suite tu me tues, ou là tout de suite je dois t'aimer ? Parce que ce n'est pas pareil. Bon. Tu n'y vas pas par quatre chemin... mais d'accord.
- Avec toi, j'ai réuni deux sentiments jusqu'alors incompatibles. Je t'aime et je suis heureux. Je souris en pensant, en ton absence : elle me veut royal... Et je suis royal, tout à coup. Je me redresse. Je prends un air hautain...
- Ah ah. Mais tu te trompes. Ce n'est pas ça du tout. Que tu sois royal signifie que tu aies des sentiments purs, pas abîmés, et des gestes purs aussi. Que tu sois toi-même, au fond, celui que je connais, car tu es profondément pur.
- Je l'étais. Au tout début...
- Tout le monde l'est, au début, mais il faut le rester. C'est plus difficile.
- Moi, je n'ai pas pu. C'était au-dessus de mes forces. La vie m'a gauchi.

Vendredi 11 déc. Bercy, juste un aller-retour, puis rue de l'Ind. (il casse son lacet)

- Tu n'es pas contente ?
- Tu penses toujours que je ne suis pas contente quand on est allés rue de l'Industrie...
- Tu t'es endormie quand j'ai réparé mon lacet cassé. Je pense, tu as eu un mauvais réveil...
- Rhaa, je ne suis pas un bébé... Non, simplement, nous n'allons pas nous voir pendant trois jours...
- I know.
- Ça ne me donne pas envie de parler, d'y penser...
- Tu as tort car si on ne parle pas, ce sera encore plus dur. Heureusement que je ne fais pas cet album, je n'aurais pas supporté de ne pas te voir lundi, puis mardi, mercredi... J'aurais regretté d'avoir accepté, le moment venu... Eh!... j'ai arrêté de fumer depuis hier soir. Je commençais à avoir mal à la poitrine, des douleurs à l'épaule...
- Ça va être encore plus dur, alors, ces trois jours...
- Non, ça va aller, enfin ce ne sera pas de ne plus fumer, le problème numéro un. Ce qui m'embête c'est que je vais me rabattre sur la bouffe, et comme je n'ai plus droit au sucre...
- Mince. Qu'est-ce qu'il  va te rester ?... si plus la cigarette, plus les douceurs sucrées, plus moi... Les chewing-gums ?... Tiens, t'as pas un chewing-gum ? Ça va me réveiller. Je me suis endormie non pas parce que je m'ennuyais avec toi, mais parce que je n'avais pas bu le thé. Chacun ses drogues... Et je ne m'ennuie jamais avec toi, sache-le. Mais tu le sais déjà. Enfin, je le redis.

Samedi 12 déc. Messages : c'est parti pour 3 jours sans !

- L'amour ne dure que lorsque le couple fait œuvre commune.
- C'est quoi, l'œuvre commune ?
- Ça dépend. Ça peut être un film, un livre, un voyage, des enfants, une cause...
- Je ne crois pas que tu aies raison. L'amour dure tant que la relation est enrichissante pour les deux. Aucun film, aucune activité, aucun enfant ne peut cimenter un amour. Chacun doit au contraire s'épanouir dans une existence et une activité qui lui sont propres, et pouvoir retrouver l'autre, uniquement pour ce qu'il trouve avec lui, ce qu'il lui apporte de plus, indépendamment de sa vie.
- Comme nous alors. C'est nous que tu es en train de décrire...
- Oui. Comme nous. Alors, ça peut durer... Et jusqu'au bout parce que nous échappons à l'usure du quotidien. Et puis surtout, pour moi, parce que lorsque je te regarde... ton visage, tes yeux, le tour de tes yeux, il n'y a pas de bonheur plus grand. Tout le reste devient annexe. Accessoire. Secondaire.
- Nous ne pouvons rien faire d'autre que nous aimer. Nous passons notre temps à nous aimer. C'est notre œuvre commune.
- La seule chose que nous aurions pu faire ensemble, c'est un enfant. C'eût été... une fantaisie. La plus belle des fantaisies. Tu te rends compte ?

Dimanche 13 déc.  (depuis Bercy, 2 messages de lui, de la maison, 2 messages de moi)

- Si tu veux, lundi nous pourrons nous voir le matin, puisque je ne suis pas libre l'après-midi...
- Le matin... Faut voir...
- Tu ne seras pas prêt avant onze heures trente, j'imagine... Mais va pour une demi-heure!  Que fais-tu tout ce dimanche ? Moi, je pense à toi souvent et la conclusion de mes pensées est que je t'aime.
- Bien ! Moi, j'ai marché dans le centre commercial de Bercy à la recherche de tes pas... Je suis allé pour m'acheter des lacets, suis ressorti deux heures plus tard ayant dépensé 600F et... oublié les lacets ! Est-ce que tu veux que je t'achète un cadeau pour Noël ?
- Non, c'est gentil. J'ai envie de tout et de rien. J'ai envie d'avoir envie mais mon désir ne se fixe sur aucun objet. Que tu désires me faire un cadeau me suffit.
- C'est pratique. Économique, surtout. Je te le proposerai souvent.
- Comment as-tu fait ce week-end pour ne pas avoir envie de fumer ?
- Ben, je me suis rabattu sur la nourriture, tu sais bien...
- Oui, mais quoi, quelle nourriture ?
- J'ai mangé un pot entier de rillettes. Voilà.
- Ah. Les rillettes... Je n'aurais pas pensé à ça. J'ai tout imaginé, sauf les rillettes.


Lundi 14 déc.  Une demi-heure, le matin, dans une petite rue

- C'est assez incroyable, le décalage qu'il y a entre ma vie, enfin ce qu'il reste de ma vie, et ce que j'ai avec toi, nos rencontres. Je pars de chez moi, comme ça, visage fermé, corps las, démarche traînante, air sombre, état dépressif. Puis je te vois, et tout change. Je ne suis plus le même. Ça s'apparente à une sorte de schizophrénie, non ? En même temps c'est bien, mais cela m'inquiète...
- Pourquoi ? que je sois en quelque sorte, ton "pot de rillettes"...
- J'ai peur que tu te lasses, que ça soit trop pour toi, à la longue. Tu es la condition de mon équilibre, et j'imagine que ce n'est pas rien...
- Ce n'est pas rien, non, mais ça ne me fait pas peur. Je n'ai plus vingt ans. Je suis solide et je ne me sens pas menacée.
- Menacée, non, bien sûr, mais ça te fait une responsabilité de plus sur les épaules...
- Oui, et alors ?
- Je sais aussi que je t'apporte quelque chose, même si je ne comprends pas bien quoi. Ne me lâche pas la main. Là, tu vois, je suis bien.
- Que vas-tu faire aujourd'hui ?
- Du vélo, pardi... 
- Tu vas me manquer.

- C'est déjà ça... À demain. 

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