Entre nous (18)



Mardi 15 déc. 1992  Bry - Nogent - Île de Beauté (le petit square)

- Tiens! Tu ne t'es pas rasé ?
- Je ne t'ai pas vue pendant trois jours, j'allais pas me raser, en plus... Je ne me rase que pour te voir et là, je n'ai pas eu le temps. Insomnie cette nuit puis réendormissement le matin tard... C'est pas brillant tout ça...
- Mouai... Quand on ne se voit pas, on souffre du manque, quand on est ensemble, on est fatigués d'avoir souffert et de tout un tas d'autres choses, et on ne sait pas quoi faire...
- Je m'en veux quand je suis fatigué pendant nos rencontres. Je sais que je ne serai pas créateur, que mon mode d'expression sera minimal et que tu m'en voudras.
- Ah, c'est pour cela que tu casses tout d'entrée de jeu ?
- Oui, car je sais que je n'aurai pas assez de temps et qu'après tu me manqueras...
- Hou, comme tout est laborieux ! alors qu'on a mis tant d'énergie à dégager cette rencontre. Et tant d'attentes... Comment se fait-il que nous ne puissions pas profiter des choses, des instants rares, tout simplement ? Sans s'en faire. Sans compliquer les choses. Qu'est-ce qui bloque, enfin ?
- Tu sais très bien. C'est parce que tu vas partir en vacances. Parce que je vais rester. Parce que le temps passe, que je vieillis, que mon horizon se rétrécit de jour en jour.
Parce que l'actualité est terrible. Partout dans le monde.
- Parce qu'une jeune femme somalienne a été lynchée en pleine rue pour s'être prostituée à des soldats français...

Mercredi 16 déc. Porte Jaune - voiture (Somalie, devoir d'ingérence)

- Tu n'étais pas en forme quand tu m'as appelée ce midi...
- Non. Je l'ai fait par obligation parce que tu me l'avais demandé hier.
- Oui. Et moi finalement je n'en avais pas particulièrement besoin... Hier soir, j'étais... comment dire... troublée, mais ce matin, tout s'était remis en place.
- Jusqu'au jour où le trouble s'installera et demeurera.
- Je ne crains pas ça. Je redoute plein de choses, mais pas ça. Le trouble est moins confortable que la plénitude mais on n'a pas toujours le choix. Maintenant, je prends ce qui vient.
- Je suis avec toi et déjà je vais mieux. Il faut que tu le saches. AIME-MOI, c'est tout ce que je te demande. Ce soir, je vais bien, mais demain tout sera à refaire.
- Sans parler du 4 janvier... à mon retour.
- Oui, oh ben ça, je préfère ne même pas y songer. Pas une seule minute. Mais c'est vrai, il y a ça dans l'air, en ce moment... Ton départ. Tu vas me laisser. Et il va falloir que je compose avec ton absence.
- "Ceux que l'on aime, l'essentiel est qu'ils soient heureux. Que cela soit en notre compagnie ou non importe peu. Et même soyons honnête : ceux que l'on aime sont parfois beaucoup plus heureux quand ils ne sont pas en notre compagnie." Christian Bobin.
- C'est bien du Bobin, ça ! Toujours grand chic, belle âme et totalement dépourvu d'humour...
- Ah ah ah.

Samedi 19 déc. (pas d'appel, pas de message, rien)

- Tu es la seule qui saches aimer.
- Avec toi, aussi...
- Nous avons en commun, toi et moi, ce que tu me réclamais l'autre jour. La pureté. Pourtant nous sommes pervertis, surtout moi, mais foncièrement je crois que c'est la pureté qui nous caractérise l'un et l'autre le mieux.
- Et notre goût de l'absolu. Enfin, là, surtout moi, car toi tu ne recules pas devant les petits arrangements...
- C'est complémentaire. La pureté et l'absolu. Entre nous cela durera jusqu'à ma mort, il n'y a que ça qui te libérera enfin, et elle ne saurait tarder. J'aurais quand même connu le bonheur. L'ennui, avec le bonheur, c'est qu'on y prend goût et qu'on ne peut pas le faire durer ni même le recréer ou l'évoquer, simplement.
- On peut toujours le trouver de nouveau, le rencontrer encore, tout à fait autre et pourtant le même. Il fait trace en nous, on en connaît le chemin.
- Oui, enfin pour moi, c'est trop tard. Quelle vie de con quand même !
- À quoi penses-tu plus particulièrement ?
- À moi. J'ai été minable. Je vais te choisir un livre pour les vacances. Moi, je ne lis plus. Même les journaux, je ne les parcours qu'à moitié. Ils s'entassent au pied de mon lit jour après jour.
- Je serai tes yeux.
- Mon éveil, ma soif et ma faim...

Dimanche 20 déc. (un message, inaudible ou presque, écouté le soir dans la rue)

- Les vacances ont commencé. Toi, tu as mal au ventre, tu dors, moi je tousse et suis enrouée, je m'active et me consacre aux miens. J'aime mieux ne pas avoir le temps de penser. Si je pense, je penserai et saurai que nous n'aurons jamais plusieurs jours, plusieurs nuits à nous. Rien qu'à nous deux. Quand ta mère ne sera plus là, ta femme sera plus exigeante, il faudra vraiment que tu vives avec elle. Plus d'excuse ou d'alibi. Elle te présentera la note. Quand mes enfants seront plus grands et n'auront plus autant besoin de moi, il se sera passé du temps, beaucoup de temps, tellement que nous ne serons plus les mêmes. Tu sais, ça fera comme dans les films où avec des heures de maquillage avant de tourner une scène dans laquelle les personnages ont vieilli, on passe à "la période de l'après", généralement inintéressante (le petit quart d'heure de trop) et toujours désespérante, de quelque manière qu'on la traite... Peut-on avoir envie de la même chose - unique - pendant dix ans, vingt ans ? Tabler sur un désir inassouvi, durable, n'est-ce pas faire semblant de croire à l'absence d'évolution ? N'est-ce pas refuser de vieillir que de s'accrocher désespérément à un désir qui fut en nous, qui fut nous, en un autre temps ?
Il nous faudra trouver alors autre chose, inventer pour notre amour, qui doit durer jusqu'au bout. Qu'est-ce qu'on ferait ensemble, nous qui sommes tellement habitués à ne pas l'être ?
- Des éclats. Nous n'avons droit qu'à des éclats. Et il ne nous restera jamais que des éclats.

Lundi 21 déc. Printemps Nation (un livre pour ma fille, lui, des citrons et des cerises)

- Alors ? Tu te dépêches de m'aimer ? Nous n'avons pas beaucoup de temps, tu sais ?
- Pourquoi achètes-tu des fruits hors saison, chers et pas bons sûrement ?...
- Parce que ça me plaît. Pour moi, il n'y a pas de saison qui tienne... Que le plaisir.
- Le plaisir n'est pas le même, hors saison.
- Ah bon. Bien sûr, pour toi il y a toujours un temps pour tout. Et puis d'ailleurs, puisqu'on est dans les affaires domestiques, pourquoi es-tu pressée de rentrer faire ta soupe de légumes alors qu'il y a de si bons potages en boîte ?
- Parce que je pense qu'on ne peut pas être bien (note bien, je ne dis pas heureux) en mangeant mal. Ça ne fait pas tout, mais c'est un atout important.
- Tu parles ! Tu as une mentalité d'esclave, et c'est tout...
- Bon, la semaine commence bien, dis-donc... Pourquoi me cherches-tu comme ça ?
- Pour te retrouver. Et puis parce que je suis jaloux de la manière dont tu gâtes ton mari. Prendrais-tu autant soin de moi si nous vivions ensemble ?
- Oui, bien sûr, puisque j'ai une mentalité d'esclave... Ah. Je t'ai bien eu. Tu ne dis rien... D'ailleurs, tu n'as rien à dire, car toi aussi tu es un assisté. Ta femme te fait tout. Bien plus que je ne saurais faire ou n'aurais même l'idée de faire pour mon époux. Tu sais, si nous vivions ensemble nous aurions beaucoup de raisons de nous disputer. Et une seule de ne pas le faire.

Mardi 22 déc. Un appel tardif, trop pour avoir le temps de se voir

- Avec toi, je veux qu'il y ait toujours un demain.
- Si nous vivions ensemble, nous rentrerions chez nous. Toi, tu mangerais tes cerises du Chili à 29F le kilo en regardant la télé, et moi je bouderais en m'enfilant seule mon bol de soupe de légumes frais moulinée... Tu vois bien, quand nous sommes ensemble, nous commençons par nous disputer...
- Je préfère me disputer avec toi que ne pas me disputer avec quelqu'un d'autre. Je t'aime intensément ce soir, tu le sais ? Le sais-tu ?
- ...
- Cela me fait mal, là, à la poitrine. Si tu devais quitter ma vie, mettons pour six mois, je ne parle pas définitivement, à cela je ne veux même pas penser, je refuse de penser, je ferais... comment dire... le gros dos, et j'attendrais. Je perdrais tout ce qu'il me reste de force, il me semble. Je survivrais mais je ne vivrais plus. Tu m'es devenue indispensable. Comment se fait-il que parfois tu doutes de cela, car tu doutes aujourd'hui, je le vois bien, je te connais...
- Je doute parce que comme toujours quand nous ne pouvons pas nous voir, à moi, il me reste une telle force qu'elle emplit ma vie - le temps - que j'aime les heures, toutes les heures, même celles qui me séparent de toi, et je me rends bien compte que toi, plus vulnérable, tu perds de ton côté petit à petit cette force que je ne peux plus t'insuffler, et que tu laisses glisser hors de toi.
- Oui, enfin dis-toi alors que tu n'as pas grand-chose à faire pour me réanimer...

Mercredi 23 déc. Montreuil, une rue déserte, le soir

- Tu es exactement celle qu'il me faut. Je n'y peux rien. C'est comme ça. Tant que je pourrais te voir, te regarder arriver vers moi, ma vie sera bonne. Il me semble, ces derniers temps, que quelque chose a changé en toi. C'est comme si ton visage m'offrait des expressions auxquelles je n'avais pas eu droit jusqu'à maintenant. Et je suis presque sûr que cela vient de toi, pas de mon regard.
- Possible. Moi aussi certains jours je me trouve changée quand je croise mon visage dans le miroir....
- Tu sais, j'ai une hypothèse à formuler à ce sujet : c'est parce que tu as fini par avoir confiance en moi. La confiance t'est venue.
- Oui. Et du coup, tu penses, je laisserais affleurer des sentiments qu'auparavant je ne laissais pas deviner ou même naître...
- Exactement. Alors fais attention, parce que cette confiance que tu sembles avoir en moi est quelque chose qui m'attache irrémédiablement à toi. Je ne sais pas pourquoi. Mais tu dois le savoir, en avoir conscience.
- D'où elle me vient, d'après toi, cette confiance ?
- Je ne sais pas. Du temps, des mots, du dialogue...
- Non. De l'intimité avec ton corps, je crois.




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