Entre nous (20)
Lundi 4
janv. 1993 Bry sur Marne (les familles,
leur poids...)
- Je me
suis ennuyée de toi, tu m'as manqué, mais pas comme l'année dernière. Je n'étais pas surexcitée par l'idée de ta présence, de ton existence, mais plutôt hyper réaliste, pensant à toi pour ce que tu es et non pas à l'homme d'amour imaginaire que j'appelais il y a un an. Je
pensais : je ne sais rien de lui et je ne veux rien savoir, au fond. C'est
mieux comme ça. Je ne cherche plus à comprendre. Notre amour est éphémère, et je retrouverai cet
amour éphémère à mon retour. Mais à mon retour, seulement... Pas
la peine d'espérer avant. Je me sentais
calme, tranquille, mais comme vidée de mon existence.
- Moi,
comme d'habitude, j'ai fait le mort et j'ai attendu. J'ai fait du vélo aussi, tous les jours, malgré le froid cassant, brutal. Je me suis raccroché à ça. Je n'ai eu ta lettre que ce matin alors que tu m'avais déjà parlé au téléphone, une fois revenue. Je t'aime pour
ton visage, pour ce qu'il exprime pour moi. Je n'ai trouvé cela que chez une autre, il y a très longtemps, une actrice anglaise, Jean Simmons, je crois,
qui jouait dans un film de Mankiewicz. J'étais alors très épris d'elle. Pour son visage
et sa voix, qui n'était pas la même que toi, très rauque. Elle devait fumer
beaucoup je pense...
Mardi 5
janv. Printemps Nation (sa montre toujours, + moi, des disques)
- Nous,
on s'aime et c'est tout.
- Oui, on
s'aime, on n'emmerde personne. On se promène au Printemps, on fait nos
petites courses. De temps en temps tu m'embrasses à la dérobée. Dans l'escalator, tu te serres contre moi. J'aime bien
quand tu m'embrasses avec tes lunettes "pour voir les prix"...
- Je te
vois différemment quand je les porte. Je
fais la mise au point... Et je fonds. Une dame à
la caisse m'a vu fondre comme ça en te regardant et elle a eu
un petit sourire attendri...
- Quand
tu es amoureux tu es tout neuf. Ton visage s'ouvre. Tes traits s'éclairent. J'aime beaucoup ton visage.
- Je ne
pense pas que je vais tenir le coup. Je - voudrais - te - posséder. Au moins, il nous faudrait encore quatre heures devant
nous - ensemble. Deux, c'est loin d'être suffisant. On a juste le
temps de s'échauffer, de se monter le
ciboulot, et de faire du shopping...
- Et le
shopping ça ne nourrit pas. Ça ne fait pas d'usage...
- Tu vas
me manquer. Il faut qu'on se quitte encore-déjà. Non, tu ne vas pas me manquer, je vais souffrir.
- Ah...
toi, tu décides à l'avance... Tu t'organises, en quelque sorte.
Mercredi
6 janv. (je tombe sur lui à Franprix. Moi : c'est un
hasard ? Lui : non, une nécessité)
- Tu as
vu cette affiche sur la Yougoslavie ?
- Oui.
Elle est connue.
- Je n'ai
même plus rien à t'apprendre. Tu sais tout. Sexuellement, non plus, je n'ai
rien à t'apprendre... Ça te fait rire, en plus ?
- Oui.
C'est bien. C'est quand on n'a plus rien à apprendre de l'autre que tout
peut commencer, non ?
- Alors
commençons ! Au fait, comment va ta
sexualité ?
- Pas
mal. Enfin plutôt calme pendant les vacances,
je crois, pour moi, à cause de l'énorme pression familiale. La famille me fait débander. C'est comme ça.
- C'est
la même chose pour tout le monde...
- Mais
depuis qu'on est rentrés chez nous, ça va. Et toi ?
- Oh,
moi... peut-on encore parler de sexualité... Disons que je me suis
arrangé avec moi-même par deux fois, en pensant à
toi, notamment... C'est tout. Sinon, je pédale. C'est pareil, au fond.
Si je ne fais pas de vélo tous les jours, il me
semble que je perds quelque chose.
- C'est
comme moi avec l'écriture...
- Oui,
c'est ça. Toi tu es la tête. Moi, les jambes...
Jeudi 7
janv. Bercy puis rue de l'Ind., au dernier moment, voire in extremis...
- Tu
sais, je ne crois pas que je vais m'en sortir...
- Non.
Disons que tu n'en sortiras pas vivant.
- Je ne
suis pas fait pour la vie. Pas fait pour la famille. Pas fait pour le mariage,
pour avoir des enfants. Pas même pour le travail. Je ne suis
fait pour rien. Ah si, peut-être pour être un artiste. J'aurais dû
être un artiste. Encore que...
il y a des artistes qui ont une vie de con.
-
Qu'est-ce que tu veux faire ?
- Je veux
t'aimer. Il n'y a que ça qui m'intéresse. Parce que quand je t'aime je vais bien. J'ai besoin
de te serrer contre moi, de te tenir dans mes bras.
- Je suis
dans tes bras.
- Alors
je ne demande rien d'autre.
- Quand
je suis dans tes bras je me sens parfaitement à
l'abri. C'est drôle...
- Oui
parce que comme protection, franchement, il y a mieux...
- Il ne
s'agit pas de protection. Je ne me sens pas prisonnière quand tu me tiens dans tes bras. Au contraire je me sens
délivrée de quelque chose. Et ce qui m'a toujours fait peur c'est
d'être emprisonnée. Donc je me sens à l'abri du sentiment
d'emprisonnement. J'éprouve ma liberté dans tes bras. Je la ressens physiquement.
- Quand
tu n'es pas là, j'étreins le vide, puis je m'enfonce...
Vendredi
8 janv. Nogent, sur un banc, au soleil (Île de Beauté)
- Il y a
deux choses dans la vie dont je suis avide : la nourriture et les femmes...
- Dans
cet ordre-là ?
- ...
C'est parce qu'elles m'ont manqué toutes deux à un moment de ma vie où j'en avais le plus besoin. La
nourriture, pendant l'adolescence sous l'Occupation. Les femmes, après, à la Libération, à cause du tabou que représentait la sexualité, entre moi et ma mère... J'ai été trop frustré, alors. Je ne m'en suis jamais
remis.
- Cette
frustration-là n'est que la reproduction
d'un manque plus ancien, qui doit remonter plus loin encore. Tu as manqué la femme. Comme mère qui nourrit et qui aime. Et
puis tu as perdu le père. Tu t'es identifié à un disparu. Comment
pouvais-tu supporter les frustrations à venir ?
- J'ai
pensé que tu pourrais m'apporter le
journal tous les jours. Cela me ferait faire des économies.
Puisque tu l'achètes et le jette ensuite chaque
matin...
- Tiens,
tu as changé de sujet... D'accord...
Alors, selon ton plan, tu ferais journal en commun avec nous?...
- Oui. Et
un jour je finirai par venir habiter chez vous, tu verras... Tu auras charge de
me nourrir - un de plus, tu n'es plus à ça près - me liras le journal, et me
caresseras de temps en temps...
- Ah ah
tu es horrible... Et toi, qu'est-ce que tu feras ?
- Rien.
Je te regarderai.
Samedi 9
janv. Nulle part dans l'auto, sur un parking
-
Qu'est-ce que tu me caches ? Là, dis-le moi tout de suite...
- Mais
rien. Pourquoi es-tu inquiet ?
- Je ne
sais pas. Peut-être que tu ne m'aimes plus.
- Ah...
Et tu crois que si je ne t'aimais plus je viendrais quand même à notre rendez-vous ?...
- Oui. Et
comment ! J'espère bien ! Si tu crois que tu as
le droit de ne pas venir...
- Eh bien
tu te trompes. Je ne viendrais pas.
- Quoi ?
Tu as pourtant des responsabilités ! Je t'attaquerais en
justice, moi !
- Et toi,
tu viendrais si tu ne m'aimais plus ?
- Oui.
Bien sûr. Je suis charitable.
- Ce
n'est pas bien. On ne peut pas compter sur toi.
- Tu sais
ce que tu représentes pour moi ?
- ...
- Tu représentes la beauté. Je m'explique. Tout individu
recherche la beauté. C'est le but de toute vie.
Moi - c'est comme ça, et tu n'en es aucunement
responsable - je l'ai trouvée en toi. La beauté que tu détiens est de celle qu'on éprouve à la vue d'un animal. L'amour
que j'ai pour ta beauté se rapproche, j'imagine, de
ce que l'on peut ressentir à la vue d'un animal sauvage.
Il y a la forme, et puis le regard...
- Pas un
regard traqué, j'espère...
- Non. Du
tout. Un regard étonné. Profondément innocent. Ton regard est
irrésistible. Surtout quand tu
m'aimes. Irrésistible, comme on le dit
parfois de celui d'un chien qu'on aime...
- De
mieux en mieux, dis-donc... Je suis ton toutou maintenant...
- Idiote,
tu as très bien compris.

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