Entre nous (21)



Dimanche 10 janvier 1993

- Et toi, tu sais ce que tu représentes pour moi ?
- Non. Pas du tout.
- Tu représentes l'amour sans détour. L'amour sans tout ce qui nous en distrait, nous en éloigne. Parfois je cherche à m'écarter un peu, à m'en libérer, et tu me rattrapes, tu me remets la main dessus. Je sais que tu me rattraperas toujours.
- Tu es mon délire fait femme. Mon délire incarné. Et en plus, tu es autonome, je sais que cette production imaginaire existe hors de moi et se développe même parfois contre moi. Ce qui est le luxe suprême.
- En quelque sorte, la créature de Frankenstein, quoi...
- Oui, c'est ça. Peut-être y a-t-il quelque chose que tu sais et que je ne sais pas...
- À ton sujet ?
- Non. Sur tout. Es-tu descendue du ciel, envoyée par Dieu. Si seulement je t'avais eue à vingt ans... Mais non, il ne faut pas que je me plaigne, c'est déjà bien beau... Ce qu'il y a, c'est que je me demande comment je fais pour me passer de toi si souvent... Maintenant, cela me paraît nocif pour mon équilibre.
- Je suis bien avec toi parce que tu ne cherches pas à me garder. Cela fait tomber pour moi toutes les limites.

Lundi 11 janv.  Bercy (il m'achète un pantalon Naf-Naf en solde) puis court passage rue de l'Ind.)

- Il y a beaucoup d'hommes qui ont dû t'aimer.
- J'en sais rien.
- Tu ne veux pas me le dire ?
- Si, mais ça servirait à quoi ? Et d'ailleurs il faudrait leur demander... On ne peut pas savoir. Tout ce que je sais, c'est que je n'ai pas fait que des exploits.
- Tu veux dire qu'ils n'ont pas été heureux, quand c'était fini ?
- Quand ça commençait, même... Il faut dire que j'ai souvent mis la main sur des hommes peu expansifs, alors cela restait flou. Et c'est resté flou aussi dans mon esprit, du coup. Pour la plupart, je ne me souviens pratiquement de rien, ou pas grand-chose.
- Ça veut donc dire qu'il y en a eu beaucoup. Si tu ne te souviens même pas...
- Pas forcément. J'étais absente, plutôt. Et de toute façon, ça fait certainement moins que toi... J'ai fait mal le plus souvent, sans même le savoir. Et j'ai toujours voulu écarter de moi les drames. Comme les hommes que j'ai connus parlaient vraiment peu, de drames qui marquent, il n'y a même pas eu.
- Les cons. Comment peut-on t'aimer sans le dire, sans le crier, c'est tellement unique comme expérience ! Enfin, ça a l'air toujours unique quand on aime. On croit qu'on a décroché la timbale. Gagner le gros lot. Mais il faut le dire, le parler...
- Oui. Toi, tu es comme ça. Et moi je le suis devenue à ton contact. Mais c'est plutôt rare, dans la majorité des cas, on n'exprime pas. Entre nous, c'est ce qui s'est ouvert en premier lieu, ce désir de mettre des mots - précis, justes - sur ce que nous ressentions, sur notre sentiment qui se dépliait, en nous tombant dessus. Il fallait avant tout en passer par là. Mettre les mots en place, peu à peu, jour après jour, même s'ils changeaient chaque matin. Trouver ceux qui collaient parfaitement.
- Le problème c'est que moi, je suis trop expansif. Je déborde de partout. Cela devient de la folie douce. Je ne sais pas mesurer, compter.
- Je t'aime.

Mardi 12 janv.  Printemps Nation puis FNAC Bastille (un jeune garçon nous demande 6F "pour s'acheter un CD". Il lui donne. Est étonné quand je lui dis qu'il faisait la manche, et qu'il ne s'achètera pas de disque avec...)

- Il y a des jours où ça commence très mal, entre nous, comme hier, et tout à coup, on décolle...
- Oui... Et il y a le contraire aussi...
- Ben oui. Qu'est-ce que tu as aujourd'hui ?
- Rien. J'ai fait du vélo et je n'ai pas mangé après pour arriver à l'heure pour te voir. C'est peut-être pour ça. Je me sens drôle.
- Quand je te vois manger un pauvre vieux sandwich comme celui-ci, au pain de mie et jambon fatigué, ça me fait de la peine. Pourquoi ne manges-tu pas avant de venir ? De bonnes choses, simples...
- Le midi, je ne mange pas parce que je n'ai pas envie de me mettre à table seul, et le soir je mange trop parce que je n'ai pas envie de ne pas être seul...
- En effet, toujours très simple, la vie, avec toi...
- Je ne veux qu'une chose : c'est que tu m'aimes et que tu t'intéresses à moi. C'est clair ?
- Tu n'as pas eu un seul mot gentil pour moi aujourd'hui.
- C'est vrai. Je n'ai pas été très créatif. Je m'y suis mal pris. Pourtant, je vais bien, je me sens bien, mieux en tout cas que certains jours...
- Moi, un peu triste.
- Ah non ! Pas toi. Tu n'as pas le droit. Qu'est-ce qui ne va pas ici, qui est pesant dans ce magasin ? D'habitude nous sommes bien dans les magasins ?...
- Ce sont les soldes. Je crois que c'est à cause des soldes que tout paraît morose et faux. Ça souligne le côté superficiel et arbitraire de la consommation. Les fêtes sont finies. Les prix sont tombés. La consommation, ce n'est pas satisfaisant. Il ne faudrait pas aller dans les magasins juste avant Noël, et pas non plus après... On devrait ne s'y balader que tous les autres jours de l'année...
- Moi aussi je suis en solde. C'est ça ?
- Ah ben ça y est, tu te réveilles ? Tu deviens créatif...
- Soldé. Personne ne veut de moi. Et dans quelques semaines, je serai toujours là. Tu pourras me racheter au plus bas prix.
- J'aime bien les magasins seulement parce que tu m'embrasses sur les escalators entre chaque étage. C'est la seule consommation dont j'ai envie.
- Je suis fatigué.
- Rentrons.
- Il faudrait que je puisse m'étendre contre toi et dormir.
- Te laisserais pas dormir... Quand tu es fatigué, toutes les barrières autour de toi tombent. Tu n'as plus aucune défense. Alors tu deviens parfaitement innocent. Et j'ai envie de faire l'amour avec toi.

Jeudi 14 janv. Nogent, Île de Beauté, un banc

- Alors, c'est tout ce que tu as à me dire ?
- Attends. Ne sois pas si pressé. Tu sais, c'est comme en analyse. Il y a les vingt premières minutes de la séance où l'on reste souvent silencieux. C'est normal. Si tu passes le cap de ces vingt minutes sans qu'un mot ne soit venu, alors c'est foutu, la séance se terminera dans le silence. Mais si tu arrives à parler après vingt minutes, tout sera dit les dix dernières... Souvent, pour moi, c'est ainsi. Comme nous avons des "séances" de deux heures, il m'en faut au moins une pour me mettre en route... Et toi ? Tu pourrais parler en premier, pour une fois. Nous donner du matériau...
- D'accord. J'ai failli te tromper hier.
- Han! Eh bien voilà! Raconte.
- J'ai envie de faire pipi d'abord. Je ne parlerai que lorsque j'aurai fait pipi.
- Tu fais durer le plaisir... Je parie que maintenant tu ne sais pas par où commencer, ni où tu vas...
- Je vais faire pipi.
- L'annonce était très forte et tu n'as que du menu fretin à me raconter en fait... Allez, vas-y quand même. Je t'écoute.
- Je te fais languir. Voilà, tu vas voir,, c'est très simple. Boulevard Saint Michel, en allant acheter mon agenda annuel, tu sais la nouvelle recharge pour mon Quo Vadis...
- Oui, oui. Abrège.
- ... eh bien j'ai rencontré à la caisse une grande femme, longue, avec un beau visage, quoique un peu fripé, comme prématurément vieilli, tu vois...
- Oui, je vois très bien. Une fumeuse, quoi.
- J'ai alors cru reconnaître une amie que je n'ai pas vue de longue date, mais qui m'a téléphoné récemment.
- Oh! c'est long... Viens-en aux faits.
- Je lui ai donc parlé. Mais ce n'était pas elle.
- Bien sûr...
- Une étrangère, depuis peu à Paris. Nous nous sommes parlé en anglais. J'aurais pu l'inviter à boire quelque chose, elle n'avait pas l'air contre. Mais j'ai pensé à toi tout à coup. On s'est séparés rapidement.
- Oh! La belle excuse ! Franchement... Tu as pensé, face à cette grande femme longue... à moi, petite et ronde ?... Tu m'amuses... Tu sais, quand on a très envie de parler à quelqu'un, rien ne résiste, rien ne fait le poids à côté, ou contre-poids, aucune "raison"... Je suis marié, je n'ai pas le temps, c'est compliqué, etc. Mais par contre, si l'on n'a pas très envie, c'est la paresse aussitôt qui prend le dessus. C'est fatigant d'entreprendre ou même de seulement commencer une relation... alors, si tu veux bien, ne te cache pas derrière moi... Je le sais parce que je fonctionne exactement comme ça. Quand je t'ai rencontré, je t'ai parlé alors que j'avais mes trois enfants collés à mes basques et parce que c'était la troisième fois que je t'apercevais sans avoir encore oser t'aborder. Je me suis dit cette fois-ci, c'est bon, fonce, vas-y... Et aucune raison valable ne s'est interposée entre moi et mon envie...

Samedi 16 janv. Allée du bois, près de la piste cyclable

- J'attends quelque chose mais je ne sais pas quoi.
- Quelque chose de moi ?
- Oui. Un mot, sans doute.
- Tu sais, je suis plein de toi en ce moment. Quand je pense à toi cela devient vite sans limites. Pas dans la durée mais en intensité. Cela recouvre tous les autres éléments de ma personne et de ma vie. Tu vois, mes mains, là, ouvertes, je les tends devant moi, je mets mes bras de façon arrondie et, à l'intérieur, il manque ton corps. Je suis fasciné par ce vide que tu combles si bien. Que tu comblerais si bien, je le sais. Ce qu'il y a c'est que, inéluctablement, on va faire l'amour...
- Oui. C'est étonnant comme nos deux manières presque diamétralement opposées de nous comporter dans l'existence se rejoignent au bout du compte, et pour un résultat similaire... Toi, tu te laisses envahir par tout un tas d'images provenant de multiples sources extérieures, et moi, plus en retrait, il me faut sans cesse me protéger de cette profusion d'images car il me semble que seules celles qui viennent de l'intérieur de moi-même m'apporteront du plaisir. Toi, tu te laisses distraire, et moi je me concentre.




Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

L'appel du 7 mai

ciseaux de la critique

Ecrire à deux