Entre nous (22)
Dimanche
17 janv. 1993 Garés sur bord de la route du
Polygone Bois
- En fin de compte, on en revient toujours
l'un à l'autre.
- Oui. Tu
sais ce que tu es devenue pour moi ? Un paysage. Un paysage que je ne me lasse
pas de regarder. Je connais tous tes traits, toutes tes expressions dans les
moindres détails, ta manière de regarder, de tourner la tête, les intonations de ta voix, les mots dont tu te sers,
et chaque jour je me glisse dans le plaisir de les voir tous réunis en une seule et même personne, de pouvoir les
rassembler tous dans la même vision, en des instants qui
se succèdent. Aussi bien, en ton
absence, tous ces éléments qui te constituent me reviennent par détails, comme on peut être pris d'émotion à la vue ou au souvenir d'une
partie d'un tableau, d'un élément d'un paysage.
Voilà. On va encore être séparés trop tôt.
Je sais
que c'est toi que je voulais et je le sais d'autant plus quand je te regarde
mais plus je te regarde et plus je me demande comment se fait-il que tu me
veuilles, toi aussi... Chaque fois que je vois mon visage dans le miroir, je
suis surpris. Avant, je me voyais vieillir, et ça
m'était égal, j'en éprouvais même une certaine coquetterie, mais maintenant je vois la
vieillesse.
Lundi 18
janv. Rue de l'Industrie
- Tu as
l'air fatigué, tes traits sont tendus.
- Oui. Je
ne sais pas pourquoi. Ah si! C'est ma mère qui me fatigue.
Continuellement, à doses répétées, cette pression sur moi... Elle ne veut plus de prises
de sang. Je n'en fais faire que toutes les cinq semaines. Et c'est bien obligé. Elle dit qu'elle n'est pas malade et que les veines de
ses bras sont tout abîmées à cause des piqûres...
- La
mienne m'a dit ce matin qu'elle devait avoir des trous dans les poumons, après sa terrible bronchite... Elle crache du sang. Ma mère à moi elle n'y va pas avec le dos
de la cuillère...
- Oui
mais la tienne c'est une gamine à côté. 73 ans et 92, c'est tout
différent...
- Bon. Si
on allait faire la sieste, je n'ai envie de rien d'autre. Pas même de parler...
- Je
regarderai ton visage et après, dodo. Tu as raison.
- Moi ce
que j'aime c'est le son de ta voix grave dans la pénombre. La façon dont elle résonne en moi. Peu importe ce que tu dis avec ton bel
organe. La musique seule compte.
-
Qu'est-ce que je ferais sans toi ?
Mardi 19
janv. Bercy (rien n'est acquis à l'homme...) soir : tous les
deux à la Sorbonne ("Femmes contre le
viol en Bosnie")
- Je ne
sais pas combien d'heures je peux dormir par nuit. Tous les soirs j'attends le
retour de mon fils. Vers deux heures, il rentre. Je sais qu'il voudra parler.
Souvent je m'endors vers trois heures du matin.
-
Qu'est-ce que ça changerait si tu te couchais
et dormais avant son retour ?
- Rien.
C'est seulement que j'ai pris l'habitude d'attendre son retour, quand il était plus jeune.
- Et puis
tu as peur pour lui ? Tu as peur du sida ?
- Oui.
C'est ça. Mes craintes, mes angoisses
à son sujet se sont toutes
concentrées sur celle-ci. Je ne suis
pas sûr de lui, il a peu confiance
en lui et il s'emballe si vite... Je voudrais qu'il garde une case dans son
cerveau toujours en éveil, qu'il soit toujours aux aguets pour
se protéger du pire...
- Et tu
essayes d'être cette case que tu crois
qu'il lui manque ?
- Si je
disparais, je veux lui laisser quelque chose. Il faudrait que j'écrive pour lui.
- Je ne
crois pas qu'il ait besoin d'un message. Le bon père,
c'est le père vivant.
- Ah bon.
Mince alors!
Mercredi
20 janv. Un thé-café à Bercy dans la galerie commerciale
- Je t'ai
dit que je m'en occupais, des Serbes... Pourquoi tu t'inquiètes comme ça ? Je vais contacter Kouchner,
je l'ai connu, il était encore en culottes courtes, et je partirai avec lui en Yougoslavie...
- Arrête de déconner. C'est sérieux. Non mais vraiment, cette impuissance générale dans laquelle nous
sombrons, c'est incroyable...
-
Laisse-moi faire, je te dis.
- Quand
tu es apparu à la fin de l'assemblée générale (foireuse) des féministes et que tu t'es assis à mes côtés, j'ai senti en moi un poids se retirer, me quitter. En
vision latérale, je voyais ton profil se
détacher du fond brumeux et
confus qu'était devenu pour moi tous les
autres, et je me suis sentie mieux tout à coup. Comme rassurée et en mesure de prendre les choses avec plus de recul, de
sérénité, s'il est possible en ce
domaine, face à ce genre de choses terribles, de parler encore de sérénité... Je n'ai plus alors pensé
qu'à mon amour...
- ... ce
qui n'aurait pas été du goût d'Antoinette Fouque, à la tribune... rigides comme sont les féministes, surtout "la vieille garde"...
- Elles
font ce qu'elles peuvent, les pauvres... En tout cas, après, j'ai pensé aussi : et quand il ne sera
plus là ? Qui j'attendrais, là... pour venir me rattraper quand je sombre ? Comme il me
faudra ramer, seule... Enfin d'ici là, j'espère que je serai devenue assez grande.
- Combien
de temps il te faut ?
- Dix.
- Ça marche.
Jeudi 21
janv. Bercy puis Bords de Marne
- Hier je
me suis senti bien comme je ne l'avais pas été depuis longtemps. Aucune douleur à l'épaule, pas la moindre trace de
fatigue, l'impression qu'en moi quelque chose s'était
levé. Et puis, le soir, les problèmes me sont tombés dessus un à un... Ma femme, mon fils...
-
Heureusement, dis-donc... C'est tellement insupportable pour toi, d'être bien... Ça ne pouvait pas durer...
- C'est ça, fais la maligne... Dans la nuit j'ai eu une insomnie
terrible et j'ai mangé comme un dingue.
- Comment
expliques-tu que tu te sois senti bien toute la journée, avant?...
- Eh bien
je crois parce que j'étais sorti la veille au
soir... Sorti avec toi, qui plus est. Je ne suis pas rentré chez moi juste après être allé chez ma mère, pour me foutre devant la télé et manger. Je sais que
j'irais mieux, si je sortais le soir.
-
Pourtant ce n'était pas une sortie festive,
non plus... Un colloque de femmes sur les atrocités
commises en Yougoslavie... Y a mieux comme mesure pour échapper à soi-même et aux autres... Je ne vois pas ce que tu trouverais de
plus dehors, par le seul fait de quitter ta maison. De "sortir"... Ou
plutôt de ne pas rentrer...
- Tu dis ça parce que tu ne voudrais pas que je traîne hors de chez moi tous les soirs, et sans toi. Car en règle générale tu n'as pas l'autorisation de sortie, passé 18h. Tu dois rester dans ton doux foyer. Là, c'était une exception. Et pour la
bonne cause...
- Oui,
peut-être. C'est possible. Mais à mon avis il s'agit d'autre chose, pour toi. Tu t'es senti
bien physiquement ce soir-là parce que tu as su, ton corps
a su,
que tu étais vraiment aimé.
- Tu
parles! Premièrement je me sens toujours aimé de toi, et deuxièmement, ce soir-là, tu étais particulièrement distante...
Vendredi
22 janv. Rue de l'Industrie
- Il y a
mille façons d'aimer et d'être aimé. Le soir du colloque, quand
je t'ai vu arriver dans l'amphi, me repérer tout de suite parmi trois
cents personnes, j'ai su que je t'aimais de manière
totalement adaptée, d'un amour adéquat.
- C'est
vrai qu'en allant en voiture vers la Sorbonne j'avais très envie de te retrouver, en ce lieu, inhabituel pour nous.
Et c'est vrai aussi que tu m'as accueilli comme une sorte de messie. Mais à part ça, je n'ai pas remarqué chez toi d'élan particulier et j'ai pensé, après que nous nous soyons quittés à minuit, que c'était de ma faute, j'avais trop parlé de la Yougoslavie, d'Israël,
au lieu de te parler à toi...
- Tu ne
sais pas toujours lire en moi. Quand je t'aime très
fort, je le montre moins. Et puis c'était la première fois que nous nous trouvions ensemble côte a côte dans un lieu public, tournés vers autre chose que nous-mêmes.
Cela nécessite quelques réglages... Mais quelque chose de nouveau en est sorti pour
moi. Notre amour a pris à mes yeux un relief
particulier. On peut aimer de manière possessive, repliée, pour échapper à quelque chose, ou alors en ouvrant grand les fenêtres, l'espace soudain s'élargissant.
- Moi, je
t'aime d'amour.
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