Entre nous (23)
Samedi 23
janv. 1993 (Téléphone, le matin)
- Est-ce
que tu ne serais pas plus réservé en ce moment à mon égard ?
- Réservé ? Tu veux dire ?
- Oui.
N'as-tu pas des réticences ?
- J'ai
toujours eu quelques réticences.
- Ah! Tu
disais au début que j'étais la seule avec qui tu n'en avais aucune... Tu mentais,
donc.
- Des réticences sur le plan intellectuel, j'en ai toujours eu et
l'ai toujours dit. Cela tient, je crois, à ce que je suis plus avancé que toi. Sur certains points, car il y a des domaines où c'est toi qui es à la pointe. Mais physiquement,
non, je n'ai aucune réticence envers toi, absolument
aucune. Et je n'en ai jamais eu. Je m'étonne même d'être capable d'un tel
engagement, d'une telle adhésion, moi qui suis si prudent habituellement.
Je suis totalement accaparé par ton physique. Je n'ai
aucun moyen de m'en écarter, de le tenir à distance. Je veux me coller contre toi et te regarder.
Quand je ne parviens pas à le faire, je deviens...
- Désobligeant. Ces derniers temps, tu l'as été parfois...
- Je
sais.
Dimanche
24 janv. (pas un seul message de lui)
- Tu m'as
assez vu aujourd'hui ? Il va se passer au moins une semaine avant que tu aies
envie à nouveau de me regarder, de me
déshabiller pour me voir nu...
- Ça dépend. Cela revient vite ces
choses-là...
- Pour
toi...
- C'est
vrai que j'ai déjà dû te tirer par la manche, là. Si j'avais attendu que tu te décides, on y serait encore...
- Oui. J'étais parfaitement asexué.
Absorbé par mes problèmes familiaux. J'ai dû expliquer ce matin à mon fils qu'il n'était pas différent des autres...
- Ah ben
oui! Vaste programme...
- Je
crois que ça a marché. En tout cas, il va mieux.
- Tu
penses que tu vas bien dormir cette nuit ?
- Pas certain. Tu sais, je suis troublé.
Ta manière de m'approcher aussi...
physiquement, aussi sexuellement... me laisse complètement déboussolé. Je découvre des choses sur moi-même, sur toi, sur notre relation, que j'ignore
habituellement. Ce qui m'a manqué, là, aujourd'hui, c'est que nous n'ayons pas parlé.
-
Parfois, ça vaut mieux...
- Pour
toi, oui. Parce que tu es bien plus sereine que moi...
Lundi 25
janv. Bercy ("le cinéma est mort, la télé tue")
- On
revient sur notre rencontre d'hier ?
- Si tu
veux. Tu dis que ce qu'il t'a manqué c'est qu'on ne se soit pas
parlé. Mais cette
"rencontre" a été préparée pendant des jours... Elle n'est pas venue toute seule, elle
a été parlée bien avant, même si elle n'a pu avoir lieu ce jour que parce qu'elle n'était pas prévue, justement...
- Qu'en
as-tu pensé d'ailleurs ?
- Rien.
Je me suis interdite de penser, d'écrire à ce sujet. Ta question me prend au dépourvu. Nos deux êtres réunis, je veux dire physiquement, car réunis nous le sommes par bien des moyens et en permanence,
c'est comme un domaine très privé, une musique indépendante de tout le reste que
nous n'avons pas le droit de prendre d'assaut par des mots, des analyses, des
remarques. C'est un lieu sacré, des images intouchables. Si
l'on veut les garder au fond de nos yeux, il faut les laisser entières, pures, sans commentaires.
- N'empêche, moi, j'ai toujours l'impression de passer un examen.
Je voudrais bien prendre les choses comme toi, avec la même liberté, mais je n'y parviens pas. Je
mesure surtout combien je dois être pesant pour toi, même si tu n'en as pas conscience. Combien il te faut développer d'énergie pour me tirer de l'ornière...
- Je ne
cherche pas à te tirer de quoi que ce soit.
Tu sais pourquoi ?
- Parce
que tu t'en fous ?
- Oui.
C'est ça. Je m'en fous.
- C'est
bien.
Mardi 26
janv. Bry sur Marne (la psychanalyse, le
hasch)
- Alors,
monsieur n'aime pas les habitudes ? Les messages téléphoniques du week-end ne lui semblent plus qu'un
"rituel fastidieux"? D'accord, mais alors il faut le dire clairement.
Plus de messages : message reçu.
- Madame
fait dans la facilité, je vois... Je ne t'ai pas
laissé de messages parce que je ne
vais pas bien.
- Et
alors ? Tu peux me le dire, brièvement. Rester en contact. Je
n'attends pas des messages extraordinaires...
- Je ne
veux faire que des messages extraordinaires, justement...
- J'ai
pris conscience à cette occasion que la
communication entre nous se fait le plus souvent à
sens unique. Tu n'écris pas de lettres car tu
voudrais qu'elles soient formidables. Tu ne déposes
pas de messages quand tu sais qu'ils ne seront pas extraordinaires. Ton
orgueil, cette sorte d'orgueil du moins, te met à
l'abri et te dispense de la plus élémentaire gentillesse ou attention à l'autre. Quand on est séparés (j'allais dire arrachés
l'un a l'autre) c'est moi qui dois tout faire pour nous. Toi, tu souffres, tu te laisses aller, tu
bouffes, tu regardes la télé. Tu attends.
- Tu ne
m'aimes plus.
- Non.
- Je
t'aime. Je n'ai que toi.
- Je
t'aime aussi.
- Je ne
te crois pas.
Mercredi
27 janv. (un appel le matin. Un le soir + une rencontre éclair devant Franprix)
- Je suis
en hibernation en ce moment.
- Voilà autre chose !
- J'ai
des choses à régler dans ma tête et cela me prend toute mon énergie.
- Je ne
peux pas supporter que tu ne t'intéresses pas à moi. J'ai envie de prendre des vacances, un congé sans solde, de partir, m'éloigner, pas loin, pas longtemps, pour que tu voies si je
te manque quand je ne suis pas là, à proximité.
Je
ne peux pas imaginer ce que serait ma vie sans toi.
- Elle
serait mieux ?
- ...
- Merci.
J'ai compris. Bon, je te ramène chez toi.
- Ah, écoute! Je te dis que je
ne peux pas imaginer... "Mieux"... "Moins bien"... On
s'en fiche. Là n'est pas la question. Je
sais seulement que tu m'as changée, et quand quelqu'un a modifié beaucoup de choses chez quelqu'un d'autre, il ne peut pas
se barrer comme ça... Vous ne pouvez plus revenir
en arrière et il faut en tirer les
conséquences. Il n'y a plus d'avant
toi pour moi à présent. Et je ne peux pas me projeter en avant, dans l'après toi, non plus...
- Il y
aura donc un après.
- Forcément.
- J'en ai
marre de t'aimer. Ça me fait mal. Mais je sais
que ça va cesser. Et alors je
regretterai ce que j'éprouve maintenant.

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