Entre nous (24)



Jeudi 28 janv. 1993  Bercy (bon rétablissement : la crise se dénoue)

- Tu sais pourquoi je me suis replié sur moi, sur mon autre vie, le week-end dernier ? C'est parce que j'étais extrêmement troublé. La sexualité, quand je n'en ai pas l'habitude, me ramène à une culpabilité ancienne, toujours prête à se réactiver. Cela m'oblige à regarder en arrière. Tu sais qu'en matière de sexualité, je n'ai pas que de bons souvenirs...
- Je ne sais rien de toi. Tout ce que je sais, c'est que tu n'es pas en mesure de gérer l'après de la sexualité. Et c'est pourtant bien là que se trouve la seule liberté possible. En ce moment de flottement... De retombées... Si tu assumes toi-même ta propre sexualité, toute ta sexualité, il est beaucoup plus aisé pour l'autre, pour les autres qui nous entourent (avec qui nous vivons plutôt car ils ne nous entourent pas spécialement non plus, n'ont pas que ça à faire) de l'accepter aussi et... mieux encore, cela leur permet d'assumer la leur. Leur propre sexualité.
- On dirait que tu sais bien de quoi tu parles...
- Oui. Enfin, ce que je sais en tout cas, c'est que personne n'est gagnant dans la culpabilité. Chacun doit assumer ses désirs, et leur réalisation éventuelle. C'est parce que tu ne l'as pas fait que je me suis sentie si seule pendant ce week-end de profond silence. C'était comme si tu me reprochais quelque chose. Que tu m'en voulais pour t'avoir aimé, alors que tu avais simplement la trouille. Je me suis dit : bon sang! mais il n'est pas à la hauteur !
Faire l'amour avec moi ne le change pas... En rien. Aucunement. Il est trop défaillant. Il traîne derrière.
- Je sais bien. Et tu ne sais même pas à quel point je le suis, défaillant.

Vendredi 29 janv. Joinville - Bords de Marne (le meilleur amant, comme le meilleur père, c'est l'amant vivant)

- Ma femme trouve que mes cheveux sont trop longs...
- Oui. Elle a raison. Ils sont gras surtout. Peut-être parce qu'ils sont trop longs. Et puis aussi à cause du vélo. Le bandeau que tu portes... Tu devrais les laver tous les deux jours.
- À quoi bon. Je suis toujours moche de toute façon.
- C'est pas vrai. Tu n'as pas grand-chose à faire pour être beau. Et tu le sais bien. Il faut surtout que tu aies envie de l'être. Ce qui n'est pas toujours le cas. Moi je te trouve beau dès que tu es propre, cheveux légers, tignasse aérienne, menton rasé, la peau souple, fraîchement lavée. Cela veut dire que tu as envie. Je reçois parfaitement le message. N'est beau que celui qui désire.
- Je voudrais être tout le temps avec toi.
- Oui et si nous étions ensemble heures après heures, jours après jours, je te dirais : donne un sens à ta vie. Pourquoi ne donnes-tu pas un sens à ta vie ? Exactement comme ta femme te dit en ce moment. On est toutes pareilles...
- La vie n'a pas de sens. Pourquoi la forcer...
- Elle n'a pas d'autre sens que celui que tu lui donnes, c'est vrai.
- Tu as décidé qu'aujourd'hui on ne ferait que de la philosophie ? Viens m'embrasser.

Samedi 30 janv. Dans la voiture, un quart d'heure

- Je me suis éveillée en pleine forme, ce matin. En forme physique, j'entends.
- Eh bien moi, c'est tout le contraire. Je n'ai plus envie de rien, pas même de faire du vélo.
- De toutes manières, il pleut.
- Oui. Justement. J'étais content qu'il pleuve pour ne pas avoir à aller faire du vélo.
- Bon. Et comment expliques-tu que tu n'aies plus aucun désir ?
- Si. Il m'en reste un, que j'entrevois vaguement : mourir.
- De mieux en mieux... Tu m'as appelée pour qu'on se voie pourtant. Tu as eu ce désir-là...
- Ça n'a rien à voir. C'est juste pour ma thérapie.
- Ah. Tu veux tout de même guérir...
- Je veux surtout te dire que tu es libre.
- Merci bien. Et libre de quoi ? Je peux savoir ?
- De coucher avec qui tu veux.
- Parce qu'avant j'aurais dû te demander l'autorisation ? Je me suis toujours sentie libre à ce sujet. Personne n'a pu m'enlever cette liberté-là, tu sais bien. C'est peut-être la seule que j'aie vraiment mais j'y tiens. Et quand je fais l'amour, je ne transgresse aucun interdit, pour ma part. C'est même pour ça que je ne couche pas facilement... J'attends que mon désir soit clair et véritable. Et je ne sais pas ce que c'est que "coucher"...
- Tout ça, c'est parce que tu n'es pas de la même génération que moi. Tu as été en âge de coucher, euh, pardon, de faire l'amour, dans les années soixante-dix... pas comme moi, à la Libération, sonné par la guerre, l'Occupation, et orphelin de père... Mais je suis content pour toi. C'est bien.

Dimanche 31 janv. Encore un quart d'heure volé

- Ce n'est pas coucher avec quelqu'un qui m'intéresse. Je veux dire, en général...
- Ah bon. C'est quoi alors ? La philosophie ?
- Non plus. Non, ce que j'aime, ce que je recherche, c'est la matière, la matière humaine...
- Pour ton livre ?
- Non. Pas spécialement. Je suis passionnée par les relations humaines. L'amour, l'amitié. Coucher bien sûr en fait partie, mais comme un élément, et pas un élément essentiel. J'aime la lumière de certains visages et les mots dits ou tus qui les éclairent, ou qu'on pourrait imaginer sortant de la bouche de ce visage. Les blessures, qu'on devine au coin des yeux, le plaisir qu'on entrevoit sur un sourire. J'aime ce qui échappe à l'individu, ce qu'il laisse voir par ses traits plus que par ce qu'il dit de lui-même, sur lui-même. J'aime ceux qui ne disent rien et qui sont, simplement.
- Donc tu ne peux pas m'aimer, c'est bien ce que je dis... Tu t'intéresses à ceux qui ont des états d'âme qui ne se voient pas. Tout le contraire de moi, en somme. Rien n'est discret en moi - ni léger - je suis comme ces musiques tsiganes, envahissantes et tragiques, non, mélodramatiques ! Ce sont mes origines slaves qui me poussent à toujours déborder, à n'être pas comme tu voudrais que je sois...
- Qu'est-ce que tu racontes... Toi, je t'aime comme tu es. Je te rappelle que je répondais juste à la question de ce que j'aime dans la vie... Je t'aime et j'aime aussi d'autres choses. Je n'aime pas que toi.

- J'avais compris...

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