Entre nous (25)



Lundi 1er févr. 1993  Bercy - Bords de Marne (l'autonomie, l'indifférence)

- Ce à quoi je crains toujours d'être ramenée, c'est à l'abandon.
- Comment peux-tu craindre que je t'abandonne. Il me semble que tu as en main toutes les cartes, toutes les garanties. Je n'ai que toi et je t'aime tellement que je suis prêt à tout pour te garder.
- Oui je sais, heureusement que tu es là. Et que tu es comme tu es. Je ne parle pas de cet abandon-là. Enfin pas seulement. Pour moi c'est un problème de situation dans le temps. Il n'y a pas, dans mon esprit, de lendemain. Je sais qu'il y en aura finalement un parce que l'expérience m'a portée à y croire, vaguement à m'y attendre, mais étant tout entière dans l'instant présent il me semble qu'il n'y a que le présent et pas d'avenir. À chaque fois je me sens nouvelle et neuve. Avec tous les dangers que cela peut comporter. Et dans ces moments-là je sens combien il te serait facile de m'abandonner. Presque par distraction. J'éprouve alors ma véritable vulnérabilité. Celle plus cachée. Tu m'abandonnes en me faisant entrer dans la continuation de ta vie, de ta difficulté avec la vie, la sexualité. Tu me fais glisser dans la galerie de tableaux que constituent les fantômes de ton passé, peut-être innommables, infigurables, mais qui pèsent sur toi et que tu souhaites ou as quelque part besoin en tout cas de sentir peser sur toi.

Mardi 2 févr. Bercy - Bords de Marne (re) (Hanns Eisler)

- Tu ne peux plus vivre autrement que comme ça, avec les fantômes du passé. Par eux, tu te protèges, tu te dispenses d'avoir à vivre. Pourquoi dois-tu toujours battre le rappel de tes souvenirs, bons ou mauvais, surtout quand nous sommes ensemble ? Moi je me sens si légère, j'attends si peu de l'amour, qu'il me donne tout... Après, j'ai seulement besoin d'une vague gentillesse, un signe pour dire je suis là, même absent, je suis là. Mais toi quand tu es absent, tu n'es plus là. Je te cherche partout. Tu t'empresses de te laisser reprendre par les démons qui te hantent : culpabilité, pulsion de mort, poids du passé, peur et orgueil.
- C'est parce que je suis bien plus vieux que toi, et parce que, peut-être, j'ai plus de fantômes  à venir me hanter, ou bien parce que je suis plus faible.
- Pourquoi dois-tu toujours te planquer derrière des figures passées ? Je ne parle pas seulement, là, des fantômes et des peurs. Mais aussi des éléments et des figures réelles de ta vie. Je suis persuadée que si tu faisais une bonne fois un retour en arrière avec honnêteté et modestie - en toute sincérité avec toi-même - tu serais libéré. Tu mettrais des noms, des dates, tu nommerais les souvenirs, tu mesurerais leur intensité et tu découvrirais qu'il n'y a là somme toute que du tout-venant, que tout le monde porte un lot à peu près équivalent de traumatismes, de nostalgie, de regrets... Mais toi, tu veux à tout prix croire que tu es différent.

Mercredi 3 févr. ( 2 appels : je vais bien, lui, non)

- La solution à notre problème actuel s'est imposée pour moi ce matin. Elle tient en deux lignes...
- Je t'écoute. Je t'écoute mais je te dis tout de suite : salope!... avant même de savoir qu'elle est ta solution... Je sais qu'elle ne me sera pas avantageuse, que tu vas tirer ton épingle du jeu. Et avec élégance, je te connais...
- Si tu vois les choses sous cet angle, en effet, ça ne va pas t'arranger... Mais tant pis. Moi, depuis que j'ai fait le point, ça va beaucoup mieux...
- Qu'est-ce que je disais!...
- Il ne me reste qu'un petit point migraineux sur le côté du crâne, comme si une épingle à cheveu me rentrait dans la peau par instant, à certains mouvements de la tête. Je sens que cela aussi va se dissiper...
- Bon alors, accouche!
- Un : pour ce qui est de la rue de L'Industrie, je ne veux plus y aller. Deux : quant à toi, il demeure que je veux te voir tous les jours.
- Je m'en doutais! Je veux dire pour la rue de l'Industrie...
- C'est un lieu anxiogène pour moi. Je m'y suis habituée seulement parce que nous n'avions pas le choix pour nous retrouver dans l'intimité. Je recouvrais mon malaise d'un tissu, tout comme les meubles qui sont là-bas. C'est un lieu sans vie. Sans amour. Sans espoir... Je mettais un couvercle mais je me sentais bouillir par en-dessous...
- Le couvercle a sauté...
- Oui, voilà. Tu comprends, la dernière fois que nous y sommes allés, l'amour, entre nous, fut parfait.
- Je me souviens. Tu m'as dit en sortant : "Là, c'était le grand jeu. Je ne peux pour ma part pas faire mieux. Je n'ai rien d'autre en magasin. Tu as eu droit à ce que j'ai de meilleur à donner en matière de sexualité. Après, c'est pour les intellos pervers et compliqués, ce n'est pas mon rayon, etc..." Je me suis demandé ce qui te prenait...
- Tu m'as répondu : "Ah bon? C'est vrai? Moi qui croyais que tu avais des possibilités inépuisables, que je n'en aurai jamais fini avec toi..." et je t'ai dit ben non, tout est là, alors profites-en bien...
- Nous plaisantions mais tout à coup je me suis senti confronté à une limite. Pour moi, derrière l'horizon, il doit toujours y avoir autre chose. Je ne peux pas accepter la fin, la limitation en toutes choses, c'est ça mon problème. Et cela remonte à très loin. À mon enfance.
- Et c'est à cause de cette frustration impossible à admettre que tu t'es replié ensuite sur toi-même pendant plusieurs jours ? Sans même penser à ce que moi je pouvais ressentir...

Vendredi 5 févr. Crêpes. Bords de Marne. Pavillon Baltard (après la crise, on explore d'autres lieux)

- Tu avais aimé mon message du week-end dernier ?
- Oui. "Ma première et ma dernière pensée du jour sont pour toi. Sans parler de celles de la nuit..." C'est bien.
- La folie douce, quoi...
- Ouais... Tu as quand même pas mal de distractions à côté... si je peux me permettre... Pas comme moi qui erre entre ma mère, des emmerdements de toutes sortes et qui en plus dois me supporter moi-même...
- Ah non, tu ne vas pas recommencer... Pour moi, aujourd'hui et en résumé : je t'aime mais  je ne sais comment te le dire.
- Je te conseille de trouver vite et de me faire signe ensuite. Mais seulement quand tu auras trouvé.

Samedi 6 févr.  Bercy (M. Duras, tarte à l'oignon, Toute histoire qui n'est pas contemporaine est suspecte. Pascal?)

- Prête pour l'affrontement ?
- J'ai le Monde d'hier que tu m'as demandé...
- Fais voir, le Monde... Ah! mais je l'ai déjà, je suis con...
- Mais oui... Tu sais bien que tu le voulais juste pour m'emmerder, pour que je le cherche dans la poubelle en bas de mon immeuble... Bon, alors, qu'est-ce qu'il y a ?...
- Rien. Je suis content pour toi de ta toute nouvelle autonomie. C'est moi qui en fais les frais en premier mais la liberté, c'est comme ça... Donc, tu vas bien ?
- En gros, oui.
- Je ne sais pas comment tu fais...
- Il faut le vouloir, un peu. Hier j'étais très calme comme cela ne m'est pas arrivé depuis longtemps. Crois-tu donc qu'on n'est capable d'aimer que dans la tourmente?
- Je me sens exclu, c'est tout. Depuis quelques jours je patauge dans la jalousie la plus dérisoire, la plus tenace. Par moments, elle me lâche, et je respire. Je sais alors que je t'aime profondément et... définitivement. Je crains d'être dans la situation du charmeur de serpents qui souffle dans sa flûte...
- Qui est serpent ? Qui est charmeur ?
- Tu le sais bien et fais attention : le serpent mord...
- Non, je vais te dire, moi. Si tu veux faire dans les métaphores... Je cherche de l'or et tu es mon tamis...
- Pouah! T'as pas mieux ?
- Je cherche de l'or et tu es ma rivière, alors?
- C'est déjà mieux.
- Et pourtant, ce n'est pas tout à fait exact. La rivière, elle coule, c'est la vie. Toi, tu es là. Tu retiens ce que la vie a de meilleur, sans le savoir et aussi parce que tu es entre mes mains... Le tamis, c'est mieux, franchement...
- D'autant que la rivière, si c'est moi, me semble sérieusement asséchée. Qu'est-ce que tu fais à manger ce soir ?
- Des tomates et du riz indien.
- Rien que tu puisses m'apporter demain, quoi.
- Je t'apporterai des crêpes.
- Ah oui, des crêpes ! Je veux que tu t'occupes de moi jusqu'au bout et quand je serai à l'hôpital, que tu viennes me voir. T'as compris? N'écoute pas ce que diront les autres... Et je ne veux pas que tu te distraies, que tu parles à d'autres, que tu penses à d'autres, que tu écrives au sujet de quelqu'un d'autre que moi.
- Tu es très en forme, dis-moi...
- Je dis ça (pour l'écriture) parce que j'ai réalisé que je ne pourrai pas t'en détourner.
- Ça, non. Tu n'y peux rien. Tu as des pouvoirs, mais pas celui-là.
- Je prends conscience de mes pouvoirs très limités sur toi. Et pourtant, l'écriture tue l'évènement. Et c'est cela que tu recherches.
- Bon, ça, ce sera le chapitre suivant. Le temps presse. Il ne nous reste qu'un quart d'heure. Mais tu sais, je pense beaucoup à toi.
- Oui, oui. C'est ça. Tu me fais rire...
- Pauvre con.










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