Entre nous (26)



Lundi 8 févr. 1993  Bry sur Marne (enfin, on se retrouve)

- Crois-tu que lorsque je ne le montre pas, je ne t'aime pas ?
- Oui. Parce que tu ne peux pas le montrer, alors. Tu es tellement honnête que tu ne peux pas faire semblant. Quand tu ne m'aimes pas, tu es là, impuissante. Tu n'as plus aucun geste, aucun mot. J'attends, j'attends comme un cinglé. Je sais que je ne devrais pas attendre, rester au contraire indifférent et calme. Je me dis : si elle ne met pas la main sur mon cou avec un mot gentil, là, tout de suite, dans l'instant, si elle n'a pas un sourire, un regard, il faudra ne plus l'aimer, la chasser, la ramener chez elle. Jusqu'au dernier moment, je te laisse une chance. Je sais très bien qu'au fond c'est à moi, et à moi seul, que je laisse une chance. Et puis tu pars. Tu n'as rien donné.
- Je n'ai rien donné parce que tu attends trop.
- Trop ? un sourire, un mot d'amour, un petit peu d'intérêt ?
- Ce n'est pas ça que tu veux. Pas l'aumône. Et moi, je n'éprouve pas de compassion. Ce n'est pas un sentiment qui m'anime. Je n'ai que de l'amour pour toi et un amour pas malade.
- Je sais que je t'aime plus que tu ne m'aimes.
- Plus, moins, ce qui compte c'est aimer...
- Au fait, tu as mes crêpes ?
- Oui. Tiens.
- Y'en a combien ?
- Tu verras bien. Mange déjà la première. Je veux juste aimer sans compter. Tu as de la chance, je trouve, de penser que c'est toi qui aimes le plus. C'est la meilleure place. Et moi, je pense que c'est la mienne...

Mardi 9 févr. Bercy (Carrefour, rayon bricolage)

- Ce que je ne peux admettre c'est que tu puisses rester là, tranquille, moi à tes côtés souffrant à en crever.

- Je sais bien. Mais cette souffrance que tu me jettes à la figure me laisse sans voix. Je me sens comme un canard dans l'eau. Pas mouillée.
- Pas concernée ?
- Si. Bien sûr. Très concernée. D'ailleurs, un peu plus tard, mon corps réagit toujours. Je suis malade. Mais je n'ai pas accès à ta souffrance. C'est la tienne. Et je te l'envie presque par moments. Elle me renvoie à une forme très enfouie en moi, de solitude.
- Écoute : si tu veux que je t'aime, je t'aimerai. Si tu veux que je cesse de t'aimer, je cesserai.
- Je veux que tu m'aimes sans souffrance.
- Impossible. Mais j'essaierai. Je ne veux pas que tu cesses de m'aimer.
- Tu sais bien que ce n'est pas là ma peur. Ma seule et unique peur c'est de te perdre. Aimer, ne plus aimer, ça ne fait pas problème pour moi, ça ne risque rien, c'est là et ne peut plus changer, mais te perdre... Si tu souffres à cause de moi, tu me le feras payer. Tu partiras, d'une manière ou d'une autre..
- Tu ne me connais pas... Je suis très lâche. Je me traînerais plutôt à tes pieds si tu essayais de t'éloigner...


Mercredi 10 févr. Dans la rue, je le rencontre par hasard (nous prenons un thé-café)

- Si je t'achetais une bicyclette, tu viendrais avec moi en faire ?
- Oui, bien sûr. Le matin ?
- Et l'après-midi, après notre rencontre ?
- Tu veux dire après le retour des enfants ?
- Oui, vers 17h quoi...
- Ah... Plus difficile. Je ne crois pas.
- ...
- Je sais. Tu te dis elle va pourtant à la piscine à cette heure... Mais ce n'est pas pareil. C'est une mise à l'épreuve ?... Tu ne m'auras pas...
- Mince, je m'en suis mordu la langue tellement je suis... ulcéré... Mais non, je disais ça comme ça, pour t'embêter. Tu es celle que j'aime et je n'aime pas te voir partir, c'est tout.
- Oui, tu es simple au fond...
- Redis-moi tout de même avec qui tu vas à la piscine ? J'ai cru comprendre que tu n'y allais pas seule, maintenant...
- Tu sais parfaitement. Un ami m'y rejoint. Mais on ne fait que nager. Oh et puis qu'est-ce que je raconte... Je n'ai pas à me justifier.
- Quand tu m'as dit l'autre jour que tu ne pouvais pas me suivre (sous-entendu dans ma souffrance), cela m'a atteint de plein fouet. Je me suis senti rejeté.
- Si tu te sens rejeté, c'est que tu n'as pas encore confiance en moi. Tu me connais mal. Tu mets en place sur moi un personnage qui te rejetterait et qui n'est pas moi. C'est dans ce mensonge que je ne veux pas te suivre. Je t'attendrai toujours.
- Quelle gueule j'ai quand je jouis?

Jeudi 11 févr.  Bercy (les cancers de la peau)

- Je suis chiant en ce moment. Allez, dis-le.
- Oui, tu es chiant mais tu as une raison de l'être.
- Qu'est-ce que ça veut dire ?
- Que tu es exigeant et que dans le contexte de notre amour, il faut l'être. Notre sentiment est unique et précieux, nous lui devons beaucoup d'attention, beaucoup de vigilance. Quand l'un en a moins, l'autre doit prendre le relais.
- Tu en as moins ?
- Oui, parce que parfois je tourne la tête pour voir ce qu'il y a ailleurs, si je puis m'intéresser à autre chose, momentanément. Pour souffler un peu.
- Et tu y arrives très bien, j'ai vu...
- Tu me manques aussi des fois y compris quand je m'intéresse à autre chose. Ou à quelqu'un d'autre. Mais moi, je veux le vérifier. Toi, non. Tu considères qu'il n'y a que nous et au fond, je sais que tu as raison.
- J'ai raison d'être cinglé alors ?
- Oui, et je suis folle d'être raisonnable.
- Enfin tu sais qu'à trop tirer sur la corde comme tu le fais, il se pourrait...
- Qu'elle lâche? Que tu la lâches? Essaye voir... Et puis tant pis. Je ne veux pas vivre dans la peur.

Vendredi 12 févr. Rue de l'Industrie (on y est retournés... et nous voilà à pied d'œuvre)

- Serais-tu capable, et volontaire, pour faire silence complet entre nous durant le week-end ?
- En quel honneur ? Tu veux dire pas d'appels, pas de messages, rien jusqu'à lundi ?
- Cela te paraît drôle que je te demande ça, là, maintenant ?
- Non, non, après ce que tu viens de me donner, je ferai tout ce que tu me demandes. Ce qu'il y a, c'est que je ne suis pas encore détaché de toi, je veux dire physiquement. Je suis encore dans tes bras, contre toi. Je veux faire durer en moi cette impression et je vois que pour toi, il n'en est pas de même...
- Si, justement. Je veux rester dans cet état de grâce le plus longtemps possible et je ne vois que le silence, dans l'absence, pour le préserver, en garder la fraîcheur, la teneur si particulière, et si rare. Le silence, s'il est convenu entre nous, peut être léger...
- Ah! Nous y sommes! Tu n'aimes pas mon côté pesant...
- Je n'aime pas le silence pesant que tu m'as imposé il y a quelque temps durant tout un week-end. Je cherche réparation, oui.
- Tu me le fais payer ?
- Appelle ça comme tu veux.

Samedi 13 févr. Appel

- L'autre soir, après t'avoir quittée, il m'est arrivé un drôle de truc. Je suis allé à Millepages traînasser et suis tombé sur un livre, au sujet du fichier des juifs. Au milieu, il y avait quelques pages, avec des photos. L'une d'entre elles représentait le même groupe d'hommes qui figurait sur celle que tu avais découpée dans Télérama au moment de la diffusion de l'émission sur la rafle du Vel' d'Hiv. Elle était prise de plus loin cependant. Une photo de groupe où l'on pouvait voir le même homme qui t'avait tant fascinée, qui pouvait selon toi être mon père, que j'aurais pu prendre pour mon père, si ce n'est qu'il manquait quelques détails concrets pour le confirmer. Et sur cette photo, celle du livre, dont la légende indiquait une rafle de juin 41, ce qui, je pense, est une erreur, ces détails concrets m'ont sauté aux yeux, l'un après l'autre. L'homme portait un costume sali d'un côté. Mon père travaillait alors comme docker dans une entreprise où il transportait de lourdes charges salissantes et je me souviens qu'il portait toujours son costume, le seul qu'il possédait sans doute, pour faire ce travail. Il était toujours sale du même côté. De plus, comme la veste est ouverte, on peut voir qu'il porte aussi un pull-over aux dessins compliqués et géométriques,qui m'évoquent quelque chose de précis, et profondément enfoui au fond de moi, de mon enfance. Nous avions des amis juifs, tricoteurs, et je pense que ce sont eux qui lui avaient fait ce pull-over original, qu'il n'aurait jamais eu sans quoi...
- C'est lui, alors? C'est bien lui?
- Je crois.
- Qu'as-tu fais?
- Je suis rentré chez moi et me suis endormi comme une masse, à six heures du soir. Après quoi, je t'ai appelée. Tu n'étais plus seule, nous n'avons pas pu nous parler. J'ai regardé pour finir une émission sur la guerre en Yougoslavie, l'horreur totale. Guernica rééditée... Tu sais, pour moi les musulmans ne sont pas tout blancs, les croates ne sont pas irréprochables, ils font moins d'exactions que les Serbes parce qu'ils n'en ont pas les moyens, ils sont moins puissants, les Serbes sont les agresseurs dans cette guerre, où Sarajevo est en train de s'effondrer... mais voilà ce que je voulais te dire : l'ONU ne fera rien contre cet écrasement, aucune nation n'interviendra, il ne faut pas compter sur la solidarité des peuples. Moralité : c'est la raison pour laquelle Israël existe.







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