Entre nous (27)
Lundi 15
févr. 1993 Allée du bois (le cancer de K.)
- Cela
m'a drôlement étonnée que tu ne te souviennes même plus que les enfants étaient
en vacances pour deux semaines... Je t'en ai pourtant parlé...
- Oui. Je
n'y étais plus du tout.
- Parfois
je me demande si tu t'intéresses à ma vie...
- Oui,
c'est ça. Et toi, tu t'intéresses à la mienne ? Tu n'as que trois
quarts d'heure pour me voir parce qu'après tu vas à la piscine et qu'avant tu as dû sortir tes enfants... La liste s'allonge des méfaits que tu commets à mon égard.
- Tu as
pu régler tes affaires pour ta
retraite ?
- Oui.
J'y ai passé la journée.
- Tu
vois. Il n'y a pas que moi à avoir des empêchements...
- Oui,
mais moi je règle mes affaires, quand tu n'es
pas libre. Toi, tu cases nos rencontres dans ton programme, quand tu n'as pas
mieux à faire. Il faudra que j'en
trouve une autre pour les temps morts. J'ai le droit, n'est-ce-pas ? Tu m'as
bien dit que j'avais le droit ?...
- Tu es
bien beau aujourd'hui. Tes cheveux sont propres.
- Oui, je
me suis lavé, au cas où tu voudrais de moi...
Mardi 16
févr. Un tour dans le bois (écrire, quand on ne peut pas parler)
- Tu ne
m'as pas parlé depuis quatre jours. Tu ne me
dis plus ce que tu penses, ce que tu fais, ce que tu voudrais. Tu m'observes.
- Je
sais. Mais tu parles tout le temps.
- C'est
qu'une heure par jour, je n'ai pas l'habitude... Quand on se voit plus
longtemps je parle aussi beaucoup, au début, mais après il nous reste encore du temps pour un véritable échange. Là, non. Je vais rentrer chez moi et me dire, paniquée : encore une journée de perdue, et il y en aura
douze autres comme celle-là... Quand on se voit peu, je
voudrais que chacune des fois soit exceptionnelle.
- Pour
moi, ça l'est. Regarde : j'ai une
invitation pour deux personnes à une projection privée sur Serge Daney. Veux-tu qu'on y aille ensemble ?
- C'est
le soir, bien sûr... Tu me fais marcher, je vois. Rien
ne me ferait plus envie mais tu sais bien que le soir... Enfin, vas-y pour nous
deux. Tu as de la chance quand même...
- Eh
oui... J'ai toujours eu beaucoup de chance dans la vie. La plus grande étant de t'avoir rencontrée.
- Merci.
- Allez. À demain.
Mercredi
17 févr. Allée du bois, sous une pluie fine
- Alors,
tu vas cracher le morceau ? Moi, je ne dirai rien aujourd'hui tant que tu
n'auras pas parlé.
- Que
veux-tu que je fasse ? Un historique de la situation ?
-
Pourquoi pas. Si ça peut t'aider...
- Bon,
mais alors il faut remonter à plus de trois semaines, et on
a peu de temps. Alors en résumé : plus je t'aime, plus tu m'emmènes haut, plus dure est la chute.
- Et quoi
qu'on fasse pour l'éviter, la redescente a lieu...
- Tu es
une spécialiste de la redescente, je vois...
- Tu ne
te rends pas toujours bien compte de ce qu'est ma vie, en dehors de nous. Je
suis obligée d'effectuer une sorte de blanc, après
nos rencontres, pour me retrouver de plain pied dans mon existence. Toi, non.
Tu peux te permettre de rester en roue libre pendant quelques heures, parfois
quelques jours. Moi, dans la minute même où je franchis la porte de chez moi, on me saute dessus, j'ai à m’acquitter de tout un tas de tâches diverses, dans la joie, la bonne humeur et l'efficacité. De là provient le décalage entre nous.
- Je ne
souffre plus. Plus autant. Voilà pourquoi je me tais. Tu
n'aimes pas quand je souffre, mais pas non plus quand je me tais. Qu'est-ce que
j'y peux ?
- C'est
parce que tu es plus vivant quand tu souffres.
Jeudi 18
févr. Bois de Vincennes (parler,
toujours... essayer de...)
- Tu as
des soucis ?
- Oui.
- Tu
vois, quand on en a fini avec la politique intérieure,
c'est l'extérieure qui nous tombe
dessus... Crois-tu que tu vas devoir rompre avec moi ?
- Je n'en
suis pas là. Et j'espère bien ne jamais y être. Il ferait beau voir...
Non. Seulement je ne veux pas être un enjeu. Je ne supporte
plus aucune pression sur mon autonomie.
- Tu es
triste ?
- Non.
Mal à l'aise. Je ne me sens
d'aucune façon coupable. Je n'ai rien à dire. Parfois je crois être
un fruit dont on a voulu l'écorce, puis la chair. Et
maintenant, il me semble qu'on s'attaque au noyau. Mais là, je ne me laisserai pas faire.
- Tu ne
dois laisser personne y toucher, en effet. Pas même
moi.
Tu veux
qu'on aille au zoo ? Regarde, on passe tout près.
J'ai toujours aimé les zoos. J'y allais, parce que j'aime voir les animaux. En
même temps, je me disais :
suis-je coupable de venir regarder, pour mon plaisir, ces animaux en captivité qui s'ennuient ? Alors j'avais résolu le problème ainsi : si je ne venais pas
les voir, cela ne leur rendrait pas leur liberté.
Si je pouvais leur donner leur liberté au prix de ne plus les voir,
je le ferais...
Tu veux
toujours qu'on se voie, hein ?
Vendredi
19 févr. Rouler, s'arrêter
- Tu vois
que la vie ne vaut pas bien le coup...
- Parce
qu'on a des petits problèmes ?
- Non,
bien sûr. Il y a plus grave.
Simplement, quand on croit arriver dans une zone de repos, où l'on va pouvoir souffler, être
heureux peut-être, hop! une chose puis une
autre se mettent en travers, vous tombent dessus.
- Tu en
as marre de moi et de mes histoires.
- Oui. Je
vais te ramener à ton mari. Tu serais plus
tranquille sans moi.
- Je n'ai
jamais été tranquille. Et j'admets que je ne le serai jamais.
Tu te
souviens, pas des mots exacts bien sûr, mais de l'idée, dans ce livre de Philip Roth, là... ah oui, Quand
elle était gentille, le titre... il y avait ce passage, que j'ai retenu car il me
correspond tout à fait ... "Mais Lucy ne
dit rien. Dans les semaines et les mois qui suivirent le mariage, elle se prit à essayer de toutes ses forces de faire ce qu'on lui disait.
On ne pouvait pas contester chaque mot et chaque action de quelqu'un et
s'attendre à être heureux avec lui, ni qu'il soit heureux non plus. Elle
devait lui faire confiance; sinon, quel genre de vie serait-ce ?"
- Oui. Je
ne me rappelle plus, mais Roth a toujours raison, sur bien des sujets... Après moi, je pense, c'est le second à voir toujours juste. Et lui, il l'écrit.
Ça te marque plus que ce que je
te dis, apparemment...
Vois-tu,
ce qu'il y a pour nous deux de particulièrement injuste, c'est d'être sans cesse renvoyés à notre solitude. Je sais bien que l'amour est ainsi en général : le plus souvent il faut
faire face à sa solitude. Mais avec toi,
je ne l'admets pas, bien que je le supporte, contraint et forcé.
Quand
pourras-tu t'occuper de moi ?
En amour,
le plus souvent, il y a beaucoup à perdre. Entre nous, j'en suis
sûr, il y a beaucoup à gagner. Et ces jours-ci, il me semble que notre relation
ne fait que commencer. Si, si, je t'assure. Tu verras.
Samedi 20
févr. Évidemment, malade...
Dimanche
21 févr. maison + silence radio Mémophone
Comme il
a raison ! Bien sûr, qu'il faut vivre camouflé, voire dissimulé... Il me faut ne plus prendre
de risques, afin de protéger notre amour. Je voudrais
que les autres soient plus sages, moins possessifs, mais il ne suffit pas de le
vouloir. Je mets mes textes plus à l'abri qu'ils ne le sont. Je
suis certaine de n'avoir rien à cacher mais après la crise récente je dois admettre que la
vérité, même une partie de la vérité seulement, n'est pas bonne à dire.
Je me
sens plus légère. Les heures de fièvre passées m'ont éclairée d'une certaine façon à propos du malaise de ces derniers jours. Je n'ai pas à étouffer en moi le seul
sentiment qui pour le moment me fait vivre.
Plus
tard, beaucoup plus tard, chacun sera plus mûr.
Lundi 22
févr. Un long, très long appel
- J'ai
mis mon carnet sous scellés. Dans une grande enveloppe
jaune collée. Comme tu fais, toi. Même qu'avant ça m'amusait. Je me moquais de
toi... Je ne sais si j'aurai envie un jour d'aller l'y rechercher...
- Tu ne
veux plus écrire ?
- Je
n'aime pas ce qui doit être caché. Cette écriture-là, patinée, lisible par tous, ne m'intéresse pas. Je préfère l'autre.
- Tu as
tort. Tu ne dois pas te condamner au silence parce que ton écriture est subversive. C'est ce qui en fait sa force.
Donne-toi la peine de surmonter ton aversion pour le camouflage, afin de la protéger.
- C'est
ce que je fais.
- Bien.
Après, plus tard, tu verras. Mais
continue d'écrire.
- Je ne
sais pas si ce que j'écris est subversif. Moi ça m'apparaît plutôt l'expression d'une névrose obsessionnelle...
- Quoi?
Qui t'a dit ça? Mais tu es folle! Tu
devrais te recoucher... Ce sont les séquelles de la grippe qui te
font parler comme ça... J'espère que personne ne t'a mis de
pareilles idées en tête... et que c'est juste un syndrome d'autopunition dû à la fièvre qui t'a rendue légèrement dépressive. Ça fait ça, tu sais, la grippe... Tu ne
le sais pas car tu n'es pour ainsi dire jamais malade. Mais crois-en un spécialiste...
- Je me
dis : qu'est-ce qu'un amour qui ne prend pas tout en charge, qui doit calculer,
compter, doser, mesurer, être prudent ?
- C'est
un amour qui veut vivre, qui veut durer.
- Un
amour absolu, alors ?
- Peut-être bien.
Mardi 23
févr. Une demi-heure, volée au temps
- J'ai
couru toute la journée pour te voir. Et cela a
failli rater...
- Oui.
Pendant une heure le téléphone est resté décroché par erreur alors que
j'attendais ton appel. J'ai lu le journal en détail,
sans me rendre compte que tu ne pouvais pas me joindre... Désolée.
- Bravo!
Quelle inconscience ! Autrefois, tu n'aurais pas fait ça...
- Mais
si, cela m'arrivait mais tu ne t'en souviens pas. Tu crois toujours qu'avant,
c'était mieux...
- Ton
amour était plus fort, plus démonstratif. Maintenant, il a ses hauts et ses bas, sans
cesse... Ce sont des soubresauts qui annoncent la fin...
- Il y
avait plus de curiosité, plus de peur aussi dans mon
sentiment, mais moins d'amour. De cela, tu ne te rends pas compte, car il te
faut des preuves, des démonstrations...
- Ce
qu'il y a, c'est que je ne supporte pas d'être coupé de toi. Les vacances sont interminables. Et reviennent
toutes les six semaines. La prochaine fois, pars,
au moins tu ne seras pas là, à côté, sans pouvoir me voir... Je préfère encore quand tu es loin.
- Moi, je
ne me sens jamais coupée de toi, où que je sois.
Mercredi
24 févr. Une heure à parler, devant la piste cyclable
- Il
n'est pas né celui qui m'arrachera à toi. Il faudra d'abord m'ôter...
la queue...
- La
queue ? on peut encore s'en passer...
- Le cœur, alors.
- Tu
sais, j'ai rêvé que nous étions allongés l'un contre l'autre, tout habillés sur un petit lit, comme deux gisants. On sonnait à la porte, tu allais ouvrir en remettant en place tes
bretelles et je voyais entrer ma mère, ma sœur, celle qui porte le même
prénom que ta femme, et un enfant
de ma famille. Tout le monde paraissait surpris de me trouver là mais personne ne posait aucune question. Je disais, malgré tout : "Cet homme, vous ne le connaissez pas mais je
l'aime et il m'aime." C'était dit et ne devait susciter
aucun commentaire. Je savais qu'on venait me voir parce que j'étais mourante. Tu te tenais là,
debout, silencieux. Il y avait une ambiance "Cris et chuchotements",
mais en moins lourd et moins douloureux aussi. C'était
même assez doux.
J'ai pensé à mon réveil qu'il y a de ça entre nous. On se sait
mourant, toi et moi. Les autres le savent aussi bien sûr, mais ils y pensent moins. En tiennent moins compte. Ils
ne font que constater. Et continuer de vivre comme si ils ne savaient pas.
- Il me
tarde de te retrouver. Je vis trop dans l'imaginaire sans toi. Tu es ma seule réalité, je crois.

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