Entre nous (28)




Vendredi 14 mai 1993  Lac de la Porte Jaune et voiture

Nous sommes allés chercher son auto-radio chez lui pour suivre l'évolution de la prise d'otages en maternelle, à Neuilly, vingt et un enfants de trois ans retenus par un homme masqué bardé d'explosifs qui réclamerait dit-on cent millions.
Tandis qu'il monte chez lui, j'attends dans la voiture devant son immeuble. De mon sac je sors un chewing-gum sans sucre à la chlorophylle que, selon l'habitude, je partage en deux  pour lui donner l'autre moitié quand il sera revenu avec l'auto-radio.
Une voiture ralentit à ma hauteur. Un jeune homme au volant se penche comme pour me dévisager. Je ne le reconnais pas immédiatement bien que ce visage me dise quelque chose.
C'est son fils. Il se gare de l'autre côté de la rue, puis sort de l'auto et traverse. Il est très grand. Après avoir ouvert la porte avant de la voiture de son père, il me tend la main et nous nous saluons, étonnés du hasard de la rencontre, plus que gênés. Puis, il se dirige vers l'immeuble à quelques mètres derrière, d'où son père sort alors, l'auto-radio pendant au bout de son bras. J'observe leur rencontre dans le rétroviseur de droite. Je vois le père se passer la main dans les cheveux, souriant. Je devine le plaisir sur son visage, ainsi que le léger malaise qui s'empare de lui à l'idée que nous avons pu nous rencontrer sans qu'il puisse faire les présentations. Il marche d'un pas décidé néanmoins à la rencontre de son fils que je ne vois que de dos. Je sors de la voiture pour affronter les choses en face, il n'y a là rien de bien compromettant, et aussi pour les voir ensemble de plus près. Ça m'intéresse. Visiblement très timide et sans doute aussi fatigué par une nuit de veille, le jeune homme ne me regarde pas en parlant. Il ne quitte pas des yeux son père, qui lui ne manque pas de faire de la surenchère paternelle. Je le trouve alors très beau. Le père. Animé d'une beauté particulière.
Nous sommes remontés dans la voiture. Je lui ai tendu sa moitié de chewing-gum que j'avais toujours à la main, entre les doigts. Le jeune homme a franchi la porte de l'immeuble. Nous avons pris les infos. Les enfants étaient toujours séquestrés, c'était alors l'heure de la sieste. Je me demande s'ils ont mangé... je n'ose pas penser à "l'heure des mamans", qui va bientôt venir... L'image de mon fils, couché sur un petit matelas (il pourrait être là, lui aussi!) parmi d'autres enfants veillés par leur institutrice, dans la salle aux rideaux tirés, image qu'avant j'évoquais pour moi-même mentalement et qui m'était source d'infinie douceur, refuge permanent, m'est soudain devenue insupportable. En mâchant nos moitiés de chewing-gum tout en écoutant la radio, je pleure sur son épaule. Il me demande si je souhaite que l'on aille tout de suite devant l'école de mon petit garçon, pour être tout près et présente dès que les portes ouvriront...


Mercredi 28 juillet 1993  Suis en vacances Il m'écrit ! (feuille de petit cahier grands carreaux perforée pliée en deux, quatre volets ou pages, numérotées dans le désordre)

1/Mercredi Minuit
Après avoir usé du mémo, je passe donc à l'écriture, toujours aux accents de la Symphonie Inachevée à la télé.
Je pense à toi sur le vélo, je pense à toi comme je t'évoque souvent ces derniers temps, c'est-à-dire comme je te vois avançant sur le trottoir quand tu arrives, c'est mon image favorite du moment. Je me
2/dépêche d'écrire sans m'arrêter, ainsi j'évite l'inhibition - à mes risques et périls.
J'étais content évidemment de trouver ton message, c'est un peu comme de gagner à la loterie du téléphone, il n'était pas sûr qu'il y en ait un dès aujourd'hui. Et maintenant - à venir - la lettre que tu m'annonces! Donc je peux sourire en t'écrivant. Pourtant je ne
3/suis pas très capable d'écrire. Je peux surtout m'interrompre et rêver à toi, le stylo à la main (Honni soit!) (Vade Retro Freud!) Bon je crois que je vais oser expédier cet échantillon demain... I l y. (Écrit avec le "Pilot Explorer" à pointe rétractable)
Arrêter d'écrire, c'est te quitter à nouveau.
Tout va bien.
4/Jeudi 16h
Temps gris sans lumière. Je vais faire les courses, un pèlerinage porte de Bercy. Je t'embrasse

Mercredi 1er sept. Message déposé sur mémophone, et av. du Petit Parc

- Nous sommes rentrés hier soir. Trouvé l'appartement beau, grand. Les parquets poncés et vernis, l'escalier, accueillant...
- Tu es bien, dans ton duplex rénové, alors ?...
- Oui, très. Un jour tu passeras prendre le thé.
- Tu m'as manquée, tu sais...
- Et moi, donc... Je croyais que ça ne finirait jamais, cette séparation... Heureusement que nous nous sommes écrit...
- Oui, une seule lettre, moi... Mais elle m'a coûté, et en même temps, j'étais étonné, c'était très doux. Être près de toi par n'importe quel moyen ou subterfuge.
- Bonne nouvelle année mon amour.
- Bonne nouvelle année chérie. C'est bien, la rentrée... Ce devrait être toute l'année, la rentrée des classes... Chaque jour.

Jeudi 2 sept. RV à B3 magasin de bricolage

-  Avant de venir, j'ai rangé et dépoussiéré la vaisselle du grand buffet de la salle à manger. Puis, ciré le meuble. J'ai retrouvé le cartable en cuir de vache que mon père m'avait donné pour mon entrée en sixième. Il lui appartenait. Je l'ai ciré lui aussi. J'en ai nourri le cuir, craquelé par endroits. Il peut contenir tout mon matériel de bureau actuel : deux carnets, mon stylo plume - tu sais, celui que tu m'as offert - un crayon de papier, une gomme bien sûr, une disquette, et deux lettres de toi...
- Bien. Quel enthousiasme. J'espère, tu en auras pour deux car en cette rentrée j'en manque pas mal...
- Te revoyant pourtant je me suis dit que c'était comme si tu ne vieillissais plus. Et j'ai compris, indépendamment du bonheur de te retrouver, qu'il me rassure de te voir, à soixante cinq ans, si jeune dans ton cœur, dans tes yeux et ton rire...
- Tu veux dire qu'à travers moi, la vieillesse ne te paraît plus un problème ? Moi, si.
- Non, ce n'est pas ça. Enfin pas seulement. C'est comme si la vie, tout en avançant, me tirait en arrière. Loin en arrière. Parce que je suis avec toi.

Dimanche 5 sept. Message mémo à 10h, message mémo à 18h

- J'ai reçu les planches contact des portraits des filles en noir et blanc que j'ai faits à la mer. Décevant. Tous les gros plans sont ratés. Restent quelques photos, une de chacune des filles, assez réussies. J'ai envie de te les montrer. Tu ne m'as pas laissé de messages hier. Je crois que tu fais la tête.
- Pardon mais aussi tu ne m'as donné que de très petits bouts de toi depuis ton retour. Après tout ce temps...
- Je sais. Je n'ai pas eu un moment...
- Et tu ne m'as pas appelé non plus samedi matin...
- Oui. Je n'avais pas envie, là. Je cherche déjà à me réadapter à ma maison, quittée longtemps pour les travaux, depuis début avril. Cela monopolise toute mon énergie et mon attention.
- Donc, pour moi, il ne reste plus rien...
- Détrompe-toi. Je fais tout ça justement pour après être bien disponible pour toi. Que les choses domestiques et l'habitat ne soient plus un problème. J'ai lu hier soir qu'un jeune artiste de trente ans, après s'être construit en 1969 sa propre maison, l'a démolie vingt-trois ans plus tard et l'expose maintenant détruite, morcelée, dans des bacs...

Lundi 6 sept. Av. du Petit Parc, RV voiture 17h

- Demain, c'est la rentrée des enfants. J'aurai plus de temps pour toi.
- J'espère bien.
- J'ai regardé Le cercle des poètes disparus hier soir avec les enfants. Tu l'as vu ?
- Oui, évidemment...
- Et après, dans un magazine-santé, il y a avait un reportage sur la traversée du désert des célibataires veufs...
- Vu aussi...
- Peut-on vivre sans sexualité ? Vaste question... Quand je suis aller me coucher à minuit, on m'y attendait... Et j'ai pensé que oui, moi je pourrais bien vivre sans sexualité.
- C'était pas bien ?
- Si. C'est pas la question... Mais sexuellement, je n'aime pas la vie de couple. La régularité, le manque de surprise, de variété. Le fait aussi que ce soit obligé, d'une certaine façon... Ça, je n'ai jamais pu m'y faire. Tout le reste de la vie domestique, je m'y colle avec entrain, mais ça, c'est autre chose. Un lieu et un espace trop privé, trop personnel pour moi, que j'ai du mal à partager. La routine, à la rigueur, ça pourrait aller, car j'apprécie le calme. Mais, heureusement, tu es là, en toile de fond, et ça change tout.
- Oui, je suis là. Mais pas en super état non plus... Tu n'es plus amoureuse de lui ?
- Si. Non enfin être amoureuse, je ne sais pas trop ce que ça veut dire. Je suis amoureuse de tout un tas de choses. De l'oiseau qu'on a rapporté de la campagne tombé du nid qui apprend à manger tout seul et à voler, de mes enfants, de toi par moments, et même de l'institutrice de mon fils...
- Oui, ça j'ai vu... Tu n'es pas en peine de trouver des objets d'emballement...
- Il y a être amoureux, ça fait partie de l'existence. Et puis l'amour, ça, c'est la vie... On le trouve ou pas. Et la sexualité, eh bien elle se balade entre tout ça...
- Comme tout a l'air bien rangé dans ta petite tête, dis-donc...
- Pourquoi tu dis ça?... Non, pas "rangé", je me sens plutôt voguer entre deux eaux : le calme plat, et les désirs fous. Je m'accommode des besoins de l'autre, seulement si ma liberté est sauve.
- Elle l'est, non ?
- Oui, enfin je me suis arrangée pour qu'elle le soit. À la maison, je veux dire. Je prends ce qui vient. Mais on s'entend bien, par moments. Oui.

Mardi 7 sept.  Jour de rentrée. On se voit dans une librairie

- Alors ? Ça s'est bien passé ?
- En gros, oui. Quelques pleurs pour le fiston qui est chez les grands à la maternelle, mais ça n'a pas duré. Je lui ai dit "bonne journée... tu vas voir, ce sera bien" et il m'a répondu "bonne journée toi-même !", d'un regard sombre...
- Ah ah. Il est mignon...
- Quant aux filles, elles n'avaient qu'une heure de collège, le matin...
- En fait, je t'appelle pour te dire que je ne serai pas libre cet après-midi. Je vais voir une exposition unique de la Fondation Barnes, avec une invitation pour la presse.
- Que tu as eue par ta femme... Tu y vas avec elle ?
- Je ne sais pas. Elle fait sa vie.
- Bon, eh bien que veux-tu que je te dise ? Vas-y. Mais tu aurais pu me le dire un peu plus tôt. Pas le jour même. Je me faisais une fête après deux mois de séparation d'aller boire un thé avec toi sur les bords de Marne...
- Je peux revenir plus tôt, si tu veux...
- Non, pas la peine. Je n'ai plus trop envie de te voir aujourd'hui.
- Ne dis pas ça. Cela me rend malheureux. On se verra à 17h, quelque part, où tu veux.
- 17 heures ? Pour une heure, donc ?
- Oui, pour une heure...
- Ah donc, c'est reparti... La course au temps volé.











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