Entre nous (30)
Lundi 20
sept. 1993 Grand Palais Les Nabis : "Nabi veut dire "prophète" en hébreu, tu savais ça ?" (on visite)
- C'était un peu la levée du secret, cette visite au
musée...
- Parce
qu'on y a croisé ma femme sur les marches en
en sortant alors qu'elle y entrait ?
- Oui.
Elle est étonnante. Avec son sac à dos rouge sur le dos, sa jupe étroite et courte, son air décidé... Quand tu nous as présentées l'une à l'autre, elle n'a pas du tout
eu l'air surpris, ou gêné.
- Ah bon.
Je n'ai pas remarqué. Pas fait attention...
- Moi si.
Elle a dit : "Ah! Enfin! On se rencontre !" Et quand tu lui as rappelé "tu sais, c'est la marchande de journaux de la rue Clément Viénot..." et que j'ai ajouté, comme pour devancer le fait qu'elle pouvait avoir oublié, qu'enfin c'était loin, il y avait quinze ans... elle a
pris un de ces airs désinvoltes, avant de filer, pour
dire : "Ah mais oui ! Ces yeux en amande... Comment oublier ?..." et elle a gravi les marches
du Palais allègrement, on ne voyait plus que
son sac à dos rouge s'éloigner... J'ai pensé que les deux invitations pour les Nabis, ça venait d'elle... Que tout était
bien organisé entre vous, que chacun savait,
et qu'il était temps alors de mettre un
visage et une allure sur des pensées diffuses, mais permanentes.
Bon, ça, c'est fait, me suis dit...
Et je me suis sentie comme soulagée.
- Oui, c'était bien finalement qu'on tombe sur elle. Mais ce n'était pas prévu, hein... Je te vois venir... Ne va pas croire que... Le soir, j'ai
ressenti une sorte d'euphorie. Phénomène rarissime chez moi, comme tu peux t'en douter. Je ne
sais même pas à quoi c'était dû. Je me sentais bien. Faudra peut-être que nous sortions plus souvent à Paris, tous les deux... Physiquement, ça me fatigue, me demande un gros effort pour bouger, être à l'heure, tout ça... le soir, je suis fatigué - physiquement aussi - et je pense moins du coup...
Mardi 21
sept. Il est en retard. Lac, thé (on constate)
- Ça va ?
- Non,
pas très. J'ai des vertiges.
-
L'euphorie dont tu m'as parlé hier est retombée ?
- Oui,
finalement, tout est comme avant.
Jeudi 23
sept. Croix de Chavaux. (on rame...)
- Moi, je
suis presque certaine que ton malaise de mardi qui a duré tout le mercredi n'a pas vraiment de causes organiques. C'est
de la levée du secret vis-à-vis de ta femme, partiellement,
d'accord, mais ça a suffi... et des suites de notre rencontre à trois, dont il s'agit...
- Tu parles d'une levée de secret... Elle sait depuis longtemps... Tu penses. Ce n'était pas une découverte, ni une surprise...
- Oui mais elle m'a vue, je l'ai vue, elle
nous a vus ensemble et les mots ont été prononcés entre nous trois. Pour toi,
c'était toute une affaire, même si tu as du mal à l'admettre et refuse d'y
penser, une chose redoutée, contournée, génératrice d'anxiété... Tu as dû te jeter à l'eau et l'a fait simplement, je dirais élégamment, même. En tout cas tu as su rendre les choses plaisantes. Tu étais après soulagé. Euphorie. J'ai bien remarqué.
Puis, le non-dit, chez toi, chez vous, est venu délicatement
refermer la porte. Les choses ont repris leur place habituelle. L'ouverture,
c'est pour demain. Pour un autre jour, ou pour jamais...
- Que
croyais-tu ? Qu'après nous n'allions pas arrêter de discuter gentiment, elle et moi... Non mais tu rêves. Et mon état n'a rien à voir avec ça...
- Ton état n'a jamais rien à voir avec rien. Je sais.
Vendredi
24 sept. Rue de l'Industrie (on s'explique)
- Bon, je
vois qu'il va me falloir avancer des interprétations
pour mon malaise des jours précédents. Tu ne vas pas lâcher comme ça... Je veux dire, avec ta propre version. Ton interprétation des faits...
- Je t'écoute, donc.
- Tu vas trouver sans doute mes interprétations "valables mais pas déterminantes",
je préfère te le dire tout de suite, mais je te les livre, car il y
en a de deux sortes... Alors d'abord, quand mes vertiges ont commencé, mardi soir, j'avais rendez-vous avec le banquier, place
Vendôme. L'euphorie du jour, due au
fait que j'étais en forme physiquement,
que j'avais bien fait du vélo, est vite retombée, avec la tension qui m'a accompagné durant toute l'entrevue à la banque... Puis le relâchement a immédiatement suivi, dès que je suis rentré. La circulation à Paris, au retour... Le trop manger. Le pas assez dormir...
- Et
l'autre idée ? puisqu'il y en a deux...
- Ah ben
zut, je l'ai oubliée !
- Alors
c'était celle-là la bonne.
- Oh ça va...
-
L'euphorie, c'est ce qu'on éprouve quand on s'approche de
quelque chose qu'on sait inhabituel, qui va plus loin, je ne dirais pas quand
on se rapproche d'une vérité, mais presque... La déprime, les vertiges, c'est
plutôt lorsque la tension a été trop forte, qu'il y a eu
conflit entre ces deux impressions, et qu'on a laissé passer la vérité. Encore une fois. Une fois de plus. Hop! La boîte s'est refermée. Mais je trouve, c'est bon
signe que tu puisses avoir des vertiges quand l'ouverture s'amorce. Ce jour-là, aux Nabis, je t'ai senti tout proche. Surtout dans le métro, quand on est rentrés...
Lundi 27
sept. Carrefour Bercy - Créteil. (au retour, la
filature...)
On a
attendu l'institutrice à la sortie de l'école, lui et moi. Je voulais qu'il la voie pour me donner
son avis, et tout seul, même avec la description que je
lui en avais fait, il risquait de ne pas la reconnaître, de prendre toutes les autres pour elle. Je suis venue
avec lui à cinq heures, quand la rue était enfin déserte, vidée des écoliers et de leurs parents...
Nous ne savions même pas si elle était encore à l'intérieur de l'école. Nous parlions, dans
l'auto, en attendant de la voir apparaître. Il m'avait acheté ce livre sur Lacan. Un véritable pavé... Quand aurai-je le temps de lire ça ? Je le soupesai, le feuilletai. Quand soudain, elle a
surgi. Toute menue, perdue sous une grande cape verte en toile cirée. On ne voyait que ses frêles
jambes noires telle une paire de ciseaux en action et sa petite tête d'oiseau qui du haut du capuchon dépassait. Elle a traversé
la rue devant nous. J'ai dit : Là, c'est elle ! La voilà ! J'étais à la fois joyeuse qu'il puisse enfin la voir, je lui en
parlais depuis si longtemps, et en même temps dépitée parce que ce jour-là, elle ne payait pas de mine. Il est sorti de l'auto. Il
l'a suivie, nonchalamment. Elle s'est affairée
auprès de son vélo pour en détacher l'antivol. J'ai pensé pourvu, mon Dieu, pourvu qu'il ne lui prenne pas l'idée d'aller lui parler "vélo"...
Mais non, il a seulement traversé pour la voir de face, se
tenant à bonne distance. Il l'avait
"en visuel". Moi, je me suis cachée
dans la voiture, derrière Le Monde que je
tenais ouvert sans le lire, j'étais excitée et en même
temps n'en menais pas large. Elle a enfourché
sa bicyclette et a donné un bon coup de pédale dans la direction de la voiture qu'il avait garée - mal d'ailleurs, pour une fois, sans doute à cause de la précipitation - sur le
trottoir... Qu'elle ne me voie pas, non !... Il ne faut pas qu'elle me voie.
Elle ne comprendrait rien à notre démarche. Et ce serait mort.
Il est
revenu :
- Premièrement, elle n'est pas si jeune que tu le penses. Deuxièmement, tu es cent fois plus belle qu'elle.
- Peut-être, qu'elle n'est pas si jeune que ça, mais tu ne l'as pas vue animée... Tu n'as pas non plus vu sa silhouette, son cou. Tu
n'as pas entendu son rire bizarre, caverneux et brusque.
- Je
parie qu'elle fume pas mal...
- Tous
les enseignants fument. C'est simple... Ça clope dur à l'Éduc Nat.
- Et tous
les gens du cinéma, de la télé, pareil... En salle de
montage, les "monteuses" car je ne sais pourquoi ce sont presque toujours des
femmes, les hommes sont rares dans la profession, ont toujours un clope à la main ou aux lèvres... nous baignons dans un nuage de fumée...
- Bon,
mais enfin je trouve que tu te prononces un peu vite. Je veux dire, sur elle.
C'est injuste. Ce n'étaient pas les bonnes
conditions... Franchement pas.
- On
trouvera une autre occasion... Et je te redirai alors. Ce que j'en pense, moi.
Comment je l'ai trouvée. Car je suis bien curieux de
voir ce qui en elle te trouble, et ce qu'elle a selon toi d'inexprimable,
d'impartageable...
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| Paris, le Grand palais, 1993 |


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