Entre nous (31)
Jeudi 30
sept. 1993 Lac Saint-Mandé - Créteil
- ...
C'est pourquoi je dis que certaines choses ne sont peut-être qu'une question de mots. Important ce que je dis là, très important... Pour moi, bien
sûr. Où est-ce que j'en étais ?...
Vendredi
1er oct. Croix de Chavaux, Porte Jaune, averses
Lundi 4
oct. Champs-sur-Marne puis Torcy
Mardi 5
oct. Nogent - Noisel - Vaires, le lac (on se déplace)
Mercredi
6 oct. Lac Porte Jaune (tu ne m'aimes plus)
- Tu ne
m'aimes plus, je pense...
-
Pourquoi dis-tu ça ? Là, maintenant ?
- Je ne
sais pas trop. Je me sens dispersé. J'essaye de me rassembler.
De faire le tour des diverses sensations qui m'envahissent. Tu es leur capteur. Tu le restes pour quelque temps encore. Je me demandais... est-ce que, d'après toi, je ne la ramène pas trop souvent ?...
- Si, tu
la ramènes. Et trop souvent. Mais
c'est à moi de ne pas en tenir
compte. Tous les hommes la ramènent. Mais toi, en le faisant,
comme les autres, tu as en plus cette sorte d'innocence qu'eux n'ont
pas. Et aussi tu le dis, tu le constates, c'est toi-même qui le dis, ce qui te donne
le droit de le faire...
- Ça doit tout de même être assez pénible, quand j'y pense.
- Oui, ça l'est. Enfin par moments.
Jeudi 7
oct. (l'analyse en marchant)
- Tu vois, la voiture qui est devant nous a
presque le même numéro d'immatriculation que toi...
- ...
- Si.
Regarde : 4260 LX 94. Tu enlèves le 4, que tu remplaces par
un 1, cela fait 1260, et toi, c'est 1026 LX 94...
-
Dis-donc, tu n'as vraiment rien à me dire aujourd'hui... C'est
de pire en pire.
Lundi 11
oct. Génie de la Bastille,
expositions d'artistes indépendants (les œuvres de l'institutrice, on va les voir)
Mardi 12
oct. Bords de Marne (éclaircies)
Mercredi
13 oct. (3 fois, il m'appelle : on patine)
Jeudi 14
oct. Parc de Tremblay puis rue de l'Industrie
Vendredi
15 oct. Joinville
Samedi 16
oct. Une demi-heure, au Petit mail, dans la voiture
Lundi 18
oct. Bry sur Marne
- J'ai
fait faire des examens au labo, car j'ai trouvé
une tâche de sang de la taille d'une
pièce de 10 centimes dans mon
slip. La laborantine qui s'est occupée de moi était jolie. Elle m'a proposé
un café.
- Tu as
accepté ?
- Non.
Mais je regrette. J'ai hésité aussi à lui demander d'en prendre un
avec moi...
- Tu as
bien fait. On propose un café - ou autre chose - après une prise de sang. C'est comme ça que ça se passe. Mais pour autant, le patient ne doit pas en proposer un de son côté... Ça ne rentre pas dans le cadre.
Ce n'est pas prévu.
- Tu
trouves que ça fait drague, c'est ça ?
- Oui,
enfin c'est mal venu. Elle t'aurait dit Oui, merci monsieur L., rhabillez-vous,
tout ira bien... Ou quelque chose comme ça.
- Bon. Tu
as peut-être raison. C'est vrai, je me sentais tout
petit entre ses mains...
- Tu étais inquiet. Ça rend dépendant. Et les hommes ont plus souvent encore que les femmes le réflexe, à la moindre occasion, de se précipiter dans cette une sorte de dépendance
à l'égard du personnel soignant. Surtout si c'est une jolie soignante, laborantine ou infirmière...
Des fois, j'ai peur que tu ne t'exposes inconsidérément, si, ou quand, tu seras (vraiment) malade...
- Enfin
l'avantage, si tu as des problèmes de couple en ce moment à cause de moi, c'est qu'ils vont bientôt prendre fin spontanément...
- Ce n'était qu'une simple prise de sang. Tu parles d'une affaire...
Mardi 19
oct.
- Alors ?
Tu as les résultats ?
- Je n'ai
rien, c'est bon.
- Comme
d'habitude, alors. Tu t'es inquiété pour rien.
- Oui, et
toi, pas du tout, à ce que je vois. Tu ne t'inquiètes pas pour moi.
- Non,
pas le temps... On dirait que tu as peur. En permanence. Que tu attends le coup
de grâce. Tu passes ta vie à épier sous quelle forme il va
t'être donné. La peur, tu la chéris, la caresse, la modèle sous ta main. Ça t'occupe tout entier. Tu
contemples la mort en disant Je ne veux pas crever...
- Tu
verras. Quand tu en seras là aussi...
-
Curieusement, tu ne sembles pas penser à la souffrance, à la douleur...
- Oui,
c'est vrai. Il n'y a que la mort qui m'intéresse.
- Moi, la
mort, je m'en balance. Mais j'ai peur d'avoir à
souffrir pour quitter la vie. À part ça, je ne pense jamais à ce que sera demain. Sauf bien
sûr en ce qui a trait à mes enfants. Pour l'instant, je me sens en mesure de contrôler la souffrance des miens.
Chaque jour est un jour pour moi de gagné sur le malentendu qu'est la
vie. Et chaque jour mes enfants apprennent un peu plus, je vois, à se défendre contre les souffrances à venir.
- C'est
bien.
Mercredi
20 oct. Saint-Mandé
Jeudi 21
oct. Bords de Marne (ça frite plus ou moins, et on parle)
- Comment
vas-tu en ce moment ? Je veux dire sexuellement parlant.
- Bof,
rien de transcendant. Parfois un vague désir. Comme ce matin. Mais ça ne s'est pas concrétisé.
- Tu étais seule ?
- Non,
mais ce désir n'a trouvé nul écho en ma moitié. Et je ne sais pas si cette envie ne m'est pas venue uniquement à cause d'une impression plutôt positive concernant mon état
physique actuel (pas de cystite, pas trop de fatigue, pas de règles inondantes, pas de rhume ou mal de dos) ou bien d'un rêve matutinal dans lequel un homme laid, petit, presque
monstrueux me désirait avec insistance. Il
disait qu'il pouvait parler, dire à tout le monde, car il savait
tout de ma vie et de mes débauches...
- Ahah,
c'est drôle. Tu fais des rêves fantastiques...
- C'était, tu t'en doutes, ma mauvaise conscience, et je sentais
bien que je ne pouvais aucunement lui résister.
-
Difficile en effet... Je connais ça.
- Mon
problème tient en deux mots : quand
je suis aimante, je ne suis pas désirante. Il y a une violence
en moi qui ne passe dans l'amour que sous forme de rage...
-
Explique-moi ça.
- Je me
surprends souvent à grincer des dents en ce
moment. Je ne sais pas quelle tension retenue gronde en moi. Mon amour a
grandi...
- Ton amour pour
moi ? parce qu'en ce moment, je t'en vois plusieurs...
- Oui,
pour toi. Il me tire vers le haut avec une force qu'il m'arrive de vouloir
contrecarrer. Je dois faire un terrible effort pour m'élever, quand le poids de la vie quotidienne me cloue au
sol. Je ne sais pas s'il est plus confortable de vivre autrement. J'ai commencé d'oublier. J'ai grandi en même
temps que mon amour. Beaucoup de choses me sont devenues indifférentes et certaines, imprévisibles,
créent en moi un trouble délicieux. Je n'ai plus rien. Il me reste à quitter cet être en moi qui grince encore
des dents. Et je serai libre, tout à fait dépourvue de tensions, à l'abri de toute pression et
de tout conflit.
- Que tu rêves...
Vendredi
22 oct. Av. Foch, chez lui (on se tient dans la cuisine, seulement)
- Ce
matin j'étais patraque. Fébrile, frissonnante, endormie, cherchant la chaleur près des radiateurs, sous la couette, près de mon fils, qui, sa maîtresse
absente, lisait des Tintin. Ma mère a appelé, petite voix altérée : Qu'on vienne me voir, que l'un de vous vienne... Je ne
suis pas en forme. Mais pas en forme du tout. J'ai peur de l'Opération, d'y rester, qu'elle n'améliore pas
mon état... J'ai dû un peu la raisonner. Elle m'énervait. Ce n'était pas bien grave. Deuxième appel : Le miracle s'est produit. Tout est arrangé. Mon docteur m'a appelée.
Tout va bien. Ne vous inquiétez plus... Je ne sais pas si je
ne préférais pas encore le couplet du matin... Je me sentais de
plus en plus contrariée (mais je ne devrais pas, je sais). Enfin, elle est "heureuse", elle n'a "plus peur"...
- Tant
mieux. Quel est le problème ? je veux dire pour toi.
- C'est cette dépendance
quasi amoureuse avec son médecin, qui m'inquiète et m'agace.
- Ça ne devrait pas. C'est inévitable.
En vieillissant, on dépend de plus en plus de
quelqu'un ou de quelque chose. Il n'y a rien à
faire. C'est comme ça. On s'accroche à ce qu'on peut. À ce qu'il reste. Qui paraît solide. Il faut apprendre à
ne pas juger ses vieux parents. Même si l'on pense qu'ils ont
gaspillé leur vie ou qu'ils ne voient pas les choses comme on aimerait qu'ils les voient. Pas juger. Les
aimer. Les aider.
Lundi 25
oct. Rue de l'Ind.
Mardi 26
oct. Rue de l'Ind. (défiance et texte)
Mercredi
27 oct. Printemps Nation (explication, sans succès)
Jeudi 28
oct. On ne se voit pas (est à Roissy)
Vendredi
29 oct. Saint-Mandé
- Ça va, ta relation avec ton instit-peintre ?
- Oui,
pas mal. Enfin il y a des hauts et des bas. Elle recule quand j'avance, et
inversement... Je rêve d'un livre écrit par moi dont elle dessinerait la couverture, ou bien
d'une toile que je lui paierai très cher pour orner les murs
blancs de mon salon. Je voudrais qu'elle peigne ma vie, qu'elle prenne en
charge mon espace intérieur, qu'elle occupe tous les
postes de mon esprit et guide ma main sur la page blanche... Enfin, tu vois...
- Oui, je
vois surtout que tu es très éprise et complètement tapée... Tu seras sans doute déçue.
J'ai mal pour toi, à l'avance. Je ne devrais pas
te le dire car je suis comme un observateur qui regardant de trop près le phénomène qu'il observe risque d'en transformer le devenir, mais
je te vois si pressée, si radieuse quand tu dois
la voir, que je me demande si les choses seront à
la hauteur de tes espérances. Et je crains, à ta place et pour nous, les
retombées...
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