Entre nous (32)



Mardi 2 novembre 1993  Printemps Nation, Parc du Tremblay, "Courte Paille", restau

- Des voitures passent, jamais la tienne. Je n'ai pas besoin de regarder, je reconnais le bruit, entre tous. Tu roules vite, parce que toujours en retard, et fais ronfler le moteur au tournant. Je regarde ma montre. Dix minutes supplémentaires de retard, encore... Rhoo... mais qu'est-ce qu'il fout, enfin ? Je n'entends pas ta voiture arriver. Je me retourne, tu es là, tranquille, semblant m'attendre depuis de longues minutes. Tout mon énervement, tous les griefs que j'ai à te faire s'envolent comme par miracle, quand je m'assieds à ton côté.
- Ah, c'est peut-être bien que tu m'aimes, alors...
- N'en profite pas pour autant. Ça ne marchera qu'un temps. Parfois je me mets à penser : Lui que je connais depuis une quinzaine d'années, dont j'ai refait la connaissance il y a trois ans, je ne le connais pas. Je crois savoir ce que tu t'apprêtes à faire, ce que tu vas faire ou ne pas faire, j'imagine n'importe quoi qui serait tombé juste, pourquoi ce retard-là, spécialement, et cela ne sert à rien, je le sais depuis trois années. Ce n'est pas parce que je connais à peu près toutes tes réactions, que je peux toutes les prévoir, même te les souffler, ça m'est arrivé de te souffler tes réactions sans que tu t'en doutes et toc, réaction... ce n'est pas pour ça que je te connais. Et même, est-ce que ce n'est pas plutôt le contraire ? Tout à coup, je me dis que c'est justement le contraire. C'est parce que je connais tes réactions que je ne te connais pas. Exactement le contraire de ce qu'on a coutume de dire. Ah, lui, je le connais bien... Je peux deviner à l'avance ce qu'il va faire. Je peux anticiper. Mais non... Et je me dis ton prénom, et j'ajoute pour moi-même, c'est lui, c'est l'homme que je connais si bien, ce type à qui je veux parler et à qui je ne parlerai jamais et dont j'imagine que je lui parle et qui remplit ma vie de conversations toutes plus ou moins fausses et qui me maintient en vie d'une certaine façon, on peut presque dire ça comme ça, qu'il me maintient, pas plus que le reste bien sûr mais pas moins, et cet homme-là, c'est toi.
- Tu dérailles complètement.
- Mais si j'avais raison ? Si je découvrais tout à coup qu'il me faut tout reprendre depuis le début, compte-tenu de l'effet que tu fais sur moi... Ça pourrait bien être vrai que j'aie perdu toute ma tête. Que j'en sois arrivée là. À t'attendre chaque jour pendant des heures, alors que j'aurais bien d'autres choses à faire.
- Excuse-moi pour mon retard. Pour mes retards... Je peux faire des excuses globales ? Je prends tout à ma charge.
- Encore heureux...
- Par contre, tu pourrais me parler un peu plus de l'effet que je fais sur toi ?
- N'y compte pas.

Mercredi 3 nov. Bois (de l'impuissance érigée en système naît la critique)

Il est allé (re)voir les peintures de l'institutrice, à l'atelier de la Bastille. Je l'ai attendu dans un café, non loin, en lisant le Monde des débats qu'il avait acheté avant de s'y rendre. Mon cœur battait. Les mots du journal me sautaient aux yeux comme autant de signes écrits dans une autre langue, que j'aurais connue, il y a longtemps. Puis oubliée.

Jeudi 4 nov. Parc du Tremblay, devant "l'araignée", jeu d'escalade pour enfants (lassitude)

Il dit qu'il amène assez souvent, là, le dimanche, sa femme, pour s'aérer...

Vendredi 5 nov. Auchan Bercy (fatigues réunies)

Samedi 6 nov. Téléphone

- Ah. Je vois que tu es revenu, comme on dit "il est revenu à lui"...
- Je n'étais pas bien loin. Enfin, pour toi. Quant à toi...
- Non, mais tu t'étais pour ainsi dire évanoui bien qu'ayant toujours fait acte de présence. Tu étais comme les hommes peints par l'institutrice. Semblant vivants, posés devant nous, leur masse imposante nimbée de lumière, ils se noient dans l'espace, sans contours, mal définis ou, au contraire, enfermés dans leur graisse, immobiles, ils nous regardent passer...
Tu m'es revenu quand il m'a semblé que tu étais mort. J'avais tourné la tête, regardé ailleurs et tu en as profité pour mourir.
- Mais non, tu vois bien. Ce n'est pas pour tout de suite...
- De toutes manières, nous mourrons ensemble. D'un accident de voiture, probablement.
- Ah non! Pas de ça. Je te le garantis. Je conduis très bien.
- Oui, tu es même la seule personne avec laquelle je n'ai pas peur de monter en voiture.
Je dirais même, la seule personne avec qui je n'ai pas peur de vivre.
Ah, et je voulais te dire aussi, je ne m'intéresse plus à l'institutrice.
- Quoi ? Mais tu as été tellement éprise d'elle ! Comment est-ce arrivé ? Tu n'avais plus un regard pour moi, plus un geste tendre, je croyais t'avoir perdue pour longtemps... Et tout à coup, c'est fini. Je cherche à comprendre. Presque, ça me révolte... Tu ne ressens plus rien pour elle, n'en parles plus, c'est vrai, ça, j'avais remarqué, on dirait tu n'y penses même plus... Mais c'est totalement flippant. À quoi dois-je m'attendre avec toi ? Tu es capable de tout. Et tu voudrais que je ne m'inquiète pas !

Lundi 8 nov. A un rhume. Rue de l'Ind. (on ne sort pas)

- C'est juste de l'amour.
- C'est comme ça que tu parles de nous?
- Oui, après, il n'y a plus rien à dire. Ça repose. Et moi, j'ai avant tout besoin de repos.
- Enfin, c'est fatigant aussi. Tout ce que je vis, pense, rêve, je le vis, je le pense, je le rêve en choisissant immédiatement les mots qui serviront au récit que je t'en ferai. Ils doivent être précis et justes, et adaptés à la scène que je veux dérouler devant toi. De ma vie, tu es devenu à la fois le metteur en scène et le spectateur. Mais c'est moi qui écris la pièce, et la joue.
- À nous deux, on fait tout un théâtre.
- Tu es immobile. Je bouge. Je m'inspire de ton immobilité pour vivre. "il vit par elle", "il vit pour elle", "il vit à travers elle", tous ces mots qui disent l'amour, je suis sûre que toi seul en connaisses vraiment le sens.

Mardi 9 nov. Bois, rue de l'Ind. ("Professeur de désir", Ph. Roth)

Vendredi 12 nov. Pas vus depuis longtemps (4 jours sans)

- Ça te dirait que nous passions de dix heures à seize heures, toute une journée ensemble, pour la première fois ?
- Pourquoi pas ? Ça a le mérite d'être original. Ce serait très intéressant, pour moi. Mais il va falloir que je m'organise. Tu me connais... Pas l'habitude...
- Moi aussi, avant, j'ai pas mal de choses à régler... C'est parti, alors ?
- Oui, oh, tout doux ! Déjà, faut que j'aille retirer de l'argent, que je téléphone à ma femme, que je me lave, tout ça. Ça va prendre du temps...
- Oui, nous avons des trucs à faire, qu'habituellement nous faisons séparément, et le matin.
- C'est en quelque sorte une séance d'ergothérapie, que tu nous as prévue, là...
Je vais avoir du mal à démarrer. Si tôt, pour moi, tout est chamboulé... Je suis en jogging et baskets car avant de t'appeler j'ai quand même espéré faire quelques exercices d'assouplissement au bois, avant que la journée ne débute vraiment. Du coup, mes affaires de ville sont dans le coffre de la voiture...
- Stop. Arrête de me raconter tout ça, et file. Sinon, on n'y arrivera jamais.
Une bonne heure s'écoule.
- Ah ben tu es toujours en tenue de sport, finalement...
- Pas eu le temps de me changer. Toi, tu as quoi à faire ? Redis-moi.
- Je dois passer sur les Quais de la Mégisserie acheter des graines, du sable aux coquilles d'huître brisées et une baignoire en plastique pour le chardonneret.
- On commence par là.
- Ça va prendre un peu de temps...
- Ce sera fait. Après, on fera mes choses à moi.
- Quoi par exemple ?
- Tout ce que tu ne m'as pas laissé le temps de faire ce matin.
- Ah ah, ça commence bien. Mais quoi, précisément...
- Organiser mon temps, je ne sais pas faire. Tu sais bien. Je m'en remets à toi. C'est toi qui l'as voulu. Déjà, il est midi, et j'ai envie d'aller aux toilettes...
- Ah ben fallait le dire tout de suite. On aurait commencé par là...
- Ensuite, je dois téléphoner à ma femme.
- Ça non plus tu ne l'as pas fait ? Mais qu'est-ce que tu as fait avant de venir?
- Pas eu le temps non plus. Je le ferai depuis Bercy.
- D'accord. Pendant ce temps je ferai une percée à Carrefour, au rayon bricolage. Ne te perds pas... Tout seul.
Une demi-heure plus tard.
- Ah mais t'étais où, enfin ?
- Je te cherchais au rayon bricolage, j'étais inquiet, pas à celui des disques, tu n'avais pas été très précise...
- Oui, eh bien j'en avais un peu ma claque de t'attendre devant les outils, figure-toi.
- C'est que j'ai voulu retourner à la voiture dans le parking pour prendre ma carte bleue, que j'avais oubliée.
- Bon, on y va. C'est l'heure de manger. J'ai faim.
Retour au parking. Subitement, il entreprend de se changer des pieds à la tête, entre deux voitures. J'ai pu voir son caleçon à pois, le contenu de ses poches qu'il avait posé sur le capot de l'auto pour changer aussi de blouson, et toute sa petite organisation intime que je n'ai pas l'habitude de croiser.
- Voilà, je suis prêt. On déjeune où en ville ? Bon, on va voir ça, mais auparavant, le distributeur d'argent, car je n'y suis toujours pas allé, et la pharmacie, car tout ça m'a donné mal à l'estomac.
- Moi, pendant ce temps je fais un tour à l'animalerie.
Je l'ai laissé seul aller retirer de l'argent. Je l'ai vu occupé devant le distributeur et, comme on le fait avec un enfant, j'ai évalué que j'avais cinq minutes devant moi pour entrer dans un magasin comparer les graines pour oiseaux. Malheureusement le jeune vendeur a entrepris un cours sur les mélanges de graines possibles pour l'oiseau qui me concerne, et les cinq minutes se sont vite écoulées. Quand je suis ressortie de la boutique, je l'ai vu de dos, planté au milieu du centre commercial, mais apparemment pas trop inquiet. Apparemment, seulement...
- Il ne faut pas me faire ça : disparaître. J'ai trop peur que tu m'abandonnes. Je sais, c'est irrationnel. Bon. On va à la pharmacie.
- Ah parce que tu n'y es pas encore allé, là non plus...
De Bercy, nous sommes retournés dans le 13ème pour y déjeuner dans un restaurant auvergnat.
- Tu as l'air tendu. Ça ne va pas ?
- La fumée, le bruit, le temps pour être servis...
- C'est la première fois que l'on mange au restaurant ensemble. Si je ne compte pas les Mac Do, Courte paille et cafétérias...
- Oui. Et c'est très impressionnant.
- Tu prends quoi ?
- Un chou farci. Tu vas assister à un véritable suicide. Mais j'ai dans ma poche du Gelusil et ce médicament, cet autre pansement gastrique dont le nom m'échappe toujours et que nous venons d'acheter... ah oui, le Carbosilane...
- Bien. Tu es paré. Moi je prends une quiche salade. Avec un œuf dessus. Et un verre de saint-pourçain. Mon Gelusil à moi...

Pas de dessert. L'envie de sortir, vite... Nous avions bien mangé, mais l'air nous manque souvent, à tous les deux...
- Toi qui as tout, prévois tout, penses à tout... tu n'aurais pas par hasard une brosse à dents dans ton coffre ?

- Non, quand même pas... Chewing-gum. Ça fait le même effet. 

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