Entre nous (33)
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| Edouard Boubat |
Mercredi
17 nov. 1993 Grand Louvre - Bois, nuit, voiture
- J'ai le
sentiment que tu n'as pas trop envie de venir, demain. Dernier jour avant les
vacances scolaires, pourtant...
- Un peu ça, oui... La veille tu m'as annoncé qu'on ne se verrait pas, faut dire... à cause de ta femme qui part en mission humanitaire et que
tu dois emmener à l'aéroport. Même si tu as crié Je ne suis pas content ! Pas content du tout !, moi je me
suis dit, tiens... c'est une expérience : tu rallonges toi-même d'une journée les vacances que tu dis
avoir tant de mal à supporter, et j'ai pensé que je pourrai comme ça rester chez moi, bien au
chaud. Et lire, et dormir... Aller chez la coiffeuse, peut-être. Je n'ai jamais le temps...
- Bref, ça t'arrangeait...
- Non,
c'est pas ça, pas vraiment, mais je
voulais voir un peu comment ça fait, la solitude sereine.
Celle qui n'est pas de mon fait... Tu vois ce que je veux dire ?
- Très bien, oui. Mais
voilà, le matin je t'appelle pour
te dire qu'on peut se voir, finalement. Que son avion ne décolle qu'à 18h. J'ai quelque peu
contrarié tes projets...
- D'une
certaine façon, oui. Mais le problème aussi c'est que j'ai pris rendez-vous.
- Tu décommandes.
- C'est
fait.
- À demain, alors.
Jeudi 18
nov. Parc du Tremblay ("Et la Beauté, Seigneur, toujours je l'ai
servie" Jean Genet)
- Bon,
j'ai décidé de ne plus rien vouloir prouver. Ni à moi-même, ni aux autres.
- Et
alors, ça donne quoi ?
- Ben
j'essaie de tendre vers une dissolution des conflits à tous les niveaux. Tu vois le genre...
- Je vois
très bien. Il faut pour ça n'avoir plus une once d'orgueil. Aspirer à un dénuement tel qu'on ne puisse
plus rien vous enlever...
- Voilà. C'est ça. Concrètement, je ne veux plus être
déçue et il est de plus en plus
difficile de me décevoir. Et se faire aussi à l'idée des contretemps. C'est pour ça que j'ai décommandé hier mon rendez-vous, sans aucune hésitation...
- Et du
coup tu m'as rejoint malgré le froid, mal coiffée, le cheveu mou...
- Ah ah... merci bien. Tu peux dire ce que tu veux. Je
crois dans le plaisir en ce moment. Je m'imagine qu'il peut venir de partout,
des situations les plus mal engagées comme de celles a priori très favorables...
- Mais là, pour l'instant, tu ne donnes pas l'impression d'être spécialement contente...
- Euh,
non... tu m'accueilles en me disant que j'ai "le cheveu mou"... Celle
que je suis, celle que j'étais, me reproche vaguement
d'avoir laissé mon livre, mon thé, les mains expertes de la coiffeuse, la chaleur du
radiateur, pour retrouver sur un banc un homme tendu, inquiet du départ de sa femme...
- Et si
l'avion explosait comme celui qui survolait la Géorgie,
tu te souviens... Tu es au courant ?... Les assurances ne veulent même plus couvrir ce genre de voyages, sauf à raison de 3500F par jour, tu penses... Ça signifie que le risque est assez élevé. J'aurais dû la retenir, je me dis. Sa sœur
m'a demandé si j'avais fait tout ce que
je pouvais pour qu'elle ne parte pas...
- Je
comprends. Mais ça va aller, tu vas voir.
T'auras des nouvelles demain.
- Non, je
ne pense pas. Ce n'est pas son genre. Et ça doit être assez compliqué d'en donner... là où elle est.
- Quoi
qu'il en soit, je n'y suis pour rien. Si tu es à
ce point contraint, compressé dans tes propres limites
jusqu'à devenir assez vite agressif,
il ne fallait pas me proposer de venir ici...
- T'en es
encore à ce que j'ai dit pour tes
cheveux...
- Et
aussi à tous tes propos désabusés en général. Que tu détestes la famille, que tu me reproches de ne pas faire de
surgelés, mais d'éplucher des légumes bien sagement tous les
soirs...
- Ah tu ne l'as pas avalée,
si je puis dire, cette critique-là...
- Ni
surtout quand tu claironnes bêtement Moi, je suis marxiste
(tendance anarchiste) et toi, "pétainiste"
(travail-famille-patrie)...
- C'était une blague...
- Tu dis défendre les femmes qui
travaillent et sont contentes de trouver des repas tout prêts à 15F, et leur linge lavé et repassé grâce à une association du personnel, "comme à la clinique Sainte Camille"... (tu as dû voir ça à la télé...) OK, cela leur donne du "temps libre". Mais pour faire quoi ? S'occuper
des autres, à la maison ? Pas du temps, pour
elles. C'est un luxe auquel les femmes n'ont le plus souvent pas droit. Et
quand on mange chez soi le soir ce qu'on a mangé
le midi à la cantine, quand on se met
dans des draps lavés à la laverie de l'entreprise, que reste-t-il alors de
vivant, de personnel, d'individuel en soi qui ne soit pas passé à la moulinette du monde du
travail ? Que fait-on du temps libre qu'il reste alors ? On dort ? On regarde
la télé ?... Tu es peut-être un marxiste, mais un
marxiste de la vieille garde, alors, comme on dit des vieilles féministes... Un marxiste dépassé par les dégâts causés dans la société par le nouveau capitalisme
qui sait s'adapter à toutes les formes que peuvent prendre le monde du travail et l'exploitation... Tu es plus un intellectuel qu'un marxiste...
-
Laissons tomber tout ça, veux-tu. Tu sais qu'il y a
plein de choses sur lesquelles nous ne sommes pas d'accord. Dans ce que tu dis, il y a une part de vérité et une autre dans mon point de vue. Mais là n'est pas la question. La vérité n'est pas univoque.
- Oui,
oui, tout est relatif, je sais. Mais si la vérité n'est-pas-toute, laissons-là.
N'empêche : si l'on s'en tient au seul
"point de vue", on n'est pas obligé
d'en n'avoir qu'un seul, il vaut mieux même en viser plusieurs. Et se
mettre à la place de l'autre, pour
comprendre le sien. À mon sens, c'est là le rôle de l'intellectuel. Sortir des déterminations strictes, qui font sa propre pensée. Toi, tu en es incapable. Tu veux au contraire de toute
force faire entrer l'autre dans ton point de vue. La vérité n'est pas univoque, dis-tu,
bien plus... elle est équivoque.
Écoute : tu sais au fond pourquoi tu m'en veux aujourd'hui
particulièrement d'éplucher des légumes, et pourquoi tu te mets
là soudain à défendre devant moi le travail
des femmes ? c'est simplement parce qu'on est à
la veille des vacances, que nous allons moins nous voir, que je vais devoir
assumer à temps plein mon rôle de mère au foyer et que du coup tu
te sens toi-même volé de ce "temps libre" dont habituellement je
dispose, et que je te consacre. Ta vérité à toi, elle est là : je vais faire la cuisine pour les miens, je ne la fais
pas pour toi; ta femme, libre, part en mission humanitaire, te laissant seul;
tu détestes la famille, non comme
tu le dis parce que tu es de la génération des "sartriens", mais plutôt parce que tu as vu ta famille à toi (et celle de bien d'autres) voler en éclats, être pulvérisée, réduite en miettes, pendant la guerre. Je comprends. Et je
vois. Je vois que tu n'as pas de pensée libre. Tu as une pensée obstruée. Opprimée.
- C'est
tout ? T'as fini, là ?
- Je m'étais juré il y a quelque temps de ne
plus t'en vouloir d'être malheureux, mais je ne
suis pas encore tout à fait assez forte pour cela.
Mais conviens au moins que si le départ de ta femme te met dans
un tel état, tu aurais pu m'épargner de te voir comme ça...
- Je ne
conviens de rien... Et toi, tu comprends rien. Je dis juste que tu es méchante, c'est tout.
- Tu as
raison, mais tu vas voir, cela aussi va me quitter. C'est parfaitement inutile
d'être méchant. Et de se le sentir, ça
rend pire que tout, malheureux.
- Tiens, tu as vu ? Regarde. Il neige.

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