Entre nous (34)
Lundi 22
nov. 1993 Il neige. Auchan, puis rue de
l'Industrie
Mardi 23
nov. Bry sur Marne (terrain glissant... { le fils, la mère, sa mère à lui })
Jean
Genet : Ce livre est trop long,
il nous ennuie.
Mercredi
24 nov. Bois. Nuit. Chez lui (pas de barrières...)
Dans la
journée, lu Sa femme, en une heure.
- Il y a
des jours où, du matin jusqu'au soir j'ai
comme on dit un planning très serré. Heure après heure, je raye mentalement
toutes les tâches dont je me suis acquittée. Quand elles se sont effectuées sans difficultés particulières et dans le temps imparti, je suis contente.
À mi-course, je réserve une heure pour te voir. Et là, tout cela prend un sens.
- Notre
rencontre est une petite clairière sur laquelle nous nous étendons.
- C'est
une bonne idée que tu as eu qu'on aille
chez toi, entre cinq à six. Ça change un peu. Tu sais que cela fait deux ans que je ne
suis pas venue ici ?
- Je n'ai
pas compté, mais en effet, j'étais en train de me dire, moi aussi ça me fait tout drôle... Te voir ici.
- Je te
regarde faire chauffer l'eau, préparer les deux tasses sur un
plateau, dans ta cuisine hétéroclite avec ces deux placards
en Formica bleu dont une des deux portes est à
moitié décrochée. Déjà il y a deux ans, j'avais
remarqué...
- Oui,
ici, tu sais, rien ne bouge. Rien ne change. Et à
la longue on ne voit même plus les choses. Ce qui ne va pas...
- Nous ne
parlons pas quand on est chez toi. Tu y as des gestes précis, méticuleux et en même temps tu sembles n'être pas tout entier dans ces
gestes-là, que tu fais... Nous nous
taisons, tu me regardes ou bien tu ris. D'un rire énigmatique et intermittent qui te reprend régulièrement telle une respiration
parallèle. Je me demande alors à quoi tu peux bien être en train de penser.
- À toi. À quoi veux-tu...
- Quand
tu t'approches et me prends dans tes bras, depuis quelques jours, la paupière inférieure de ton œil droit bat, régulièrement.
- Tu
m'observes...
- Je
t'observe et toi, tu me regardes.
- Et cela
peut durer très longtemps. Sauf que là il va falloir nous préparer à décamper car il est l'heure,
pour toi et aussi à cause de mon fils qui va
rentrer d'une minute à l'autre de l'université.
- Ce
serait embêtant, tu crois, qu'il nous
trouve vautrés sur ton lit, des journaux pêle-mêle entre nous, toi en jogging
et baskets, appuyé sur deux oreillers et moi
adossée au mur latéral du lit, boots aux pieds et chaussettes aux bords
retournés par-dessus, noyée dans un gros pull irlandais, des journaux sur les
genoux...
- Non,
pas embêtant. Mais il est timide et je
préfère lui éviter d'avoir à composer avec la situation. Tiens, tu emmèneras ce livre de Derrida sur Marx, que j'ai acheté. Tu me l'expliqueras, un de ces jours...
- Ah parce que maintenant je dois être ta lectrice, en plus du reste ?...
- Quel reste ? Non mais c'est que j'ai la flemme de chercher à comprendre. Pas la force. Tu peux bien faire ça pour moi...
Jeudi 25
nov. Rue de l'Ind. 15-16h ("la plus belle femme"... n'est pas moi)
Vendredi
26 nov. Rue de l'Ind. 15-16h encore (je
parle...)
- On ne
se parle plus assez, je trouve.
Lundi 29
nov. Châtelet (c'est quoi parler, se parler
?)
(Moi,
j'attends, inquiète, que mes règles arrivent...)
Mardi 30
nov. Verglas. Croix de Chavaux, Monoprix puis cafétéria (où il me retire une épine du doigt)
Mercredi
1er déc. Téléphone, à 17h
Jeudi 2 déc. Auchan-Bagnolet (la dispersion = sujet)
(L'encre
et le sang coulent)
Vendredi
3 déc. Forum des Halles (je
raconte un rêve)
- Trois
jours que nous ne nous sommes pas vus... À peine, je t'ai entendu sur un
message presque inaudible.
- Je suis
malade. C'est à cause de la toux. J'ai du mal
à parler.
- Ma
carte de téléphone affichait 000 unités.
Je n'avais pas d'argent pour en acheter une autre. Je suis rentrée à la maison. Ma liberté est conditionnelle, je me suis dit... Pas d'argent. Pas
envie qu'on me pose des questions. Pas le courage non plus de mentir. Je rentre
aussitôt à la niche.
- C'est
un peu la même chose pour moi... L'argent
pour me racheter une carte, mis à part.
- On ne
doit pas se laisser endormir ! Il faut veiller à
s'aimer, s'aimer, s'aimer...
-
Qu'est-ce qu'on fait, là, d'après toi ?
- On est
encore trop empêchés. Rien ne doit nous empêcher.
Sans l'amour, sans les mots d'amour qu'on dit précipitamment
dans une cabine téléphonique à la rue le soir dans le noir
et le froid, sans les mots qu'on écrit sur une feuille blanche,
vite escamotée, la vie n'a plus aucun
sens...
Ce que
j'aime : le bruit de l'imprimante qui crache lentement ses feuillets recouverts
de signes noirs, réguliers. Dans une autre pièce, je balaye, je passe le chiffon et le ronronnement de
l'imprimante me tient lieu de musique. Je compte, mentalement, les pages qui
naissent... Trente. La machine s'arrête. Trente pages sont tombées, toutes fraîches, sur mon bureau. Je n'ai
plus qu'à les cueillir. Duras a raison,
quand elle dit dans Écrire qu'il ne faut pas
confier un texte naissant à une dactylographe ni à un éditeur; c'est une affaire
entre l'écrit et son auteur, une
histoire d'amour et de solitude.
Un cri.
Vous seul
pouvez l'entendre, et le répercuter.
- Je ne
suis pas ton éditeur et encore moins
" ta dactylographe" et pourtant, j'ai remarqué, tu ne me fais plus rien lire...
- Oui.
Parce que j'ai du mal avec toi en ce moment à
cause justement de l'écriture. Ou au sujet de... Dès que je te fais lire quelque chose que j'ai écrit, nos relations s'en trouvent modifiées. Et je me suis promis de ne plus en passer par toi comme
"premier lecteur".
- Ah ben
mon rôle se réduit comme peau de chagrin, peu à peu, dis-donc.
Lundi 6 déc. Bords de Marne (il finit par parler)
- Je
regrette vraiment que tu ne me fasses plus lire ce que tu écris...
- Ne t'en
fais pas, ça va revenir. Quand je sens
que notre relation s'essouffle...
- Parce
qu'elle s'essouffle, là ?
- ... ou
que tu t'endors et que ta passivité m'angoisse, hop! me vient
l'envie de jeter un pavé dans la mare : 30 pages que
je te balance à la face, qui généralement font du remous en
toi, et toujours plus que je n'espérais...
- Oui, tu
sais très bien me réveiller. Tu es une experte...
- Je n'ai
de cesse que tu me comprennes parce que je t'aime, n'oublie pas. Les pages écrites hors du dialogue entre nous dans lequel tes
interventions court-circuitent mon cheminement propre, me servent alors de
perche que je te tends. Je suis plus lente que toi à saisir les choses, il me faut du temps "derrière", beaucoup de temps, et aussi celui de l'écriture, qui l'accompagne. Le temps de comprendre.
- Le plus
souvent, ces pages que tu me fais lire me posent problème. Je m'y vois comme dans un miroir, je revis, de mon
point de vue, les choses que nous avons vécues ensemble, et inévitablement comme une distance se fait entre nous. Je perds
pied.
- Je
sais. Pourtant ce que j'écris, je m'efforce de l'écrire de manière précise, objective et incontestable. Je relate. Je ne fais que relater... Et je relate les choses avec une
vision qui est mienne, bien sûr. Avant j'essayais de parler
aussi pour toi, que je croyais muet, d'une certaine façon. En tout cas ayant du mal à
t'exprimer. Je voulais dire ta pensée. Je me suis douloureusement
dégagée de ce projet illusoire. Je ne cherche plus que l'évolution de mon écriture vers ce qui pourrait être ma vérité à moi. Petite vérité, modeste, mais que je sens
intimement précieuse, vitale, et que je
risque de laisser perdre de jour en jour si je n'y prends garde. Je prends
conscience que je ne peux maintenant m'exprimer que par mon écriture - celle du texte et non celle de la lettre - et
cette écriture-là est parfois difficile, laborieuse, même... Quand elle devient telle, il lui manque l'aisance, et
je préfère alors m'abstenir. Tout autre mode d'expression, la
parole, l'amour, la communication en général, me sont devenus ennuyeux, pénibles...
- Même avec moi ?
- Non,
bien sûr, pas avec toi... Mais je
veux dire, quand je ne suis pas avec toi, tout m'ennuie...
- Je vois
très bien... Freud a décrit l'ennui comme étant une forme bénigne de l'angoisse. C'est dire, actuellement, combien je
peux l'être, angoissé...
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