Entre nous (35)
Mardi 7 déc. 1993 Gare de Lyon (carte perdue > duplicata) Porte Dorée (photos)
(Manuscrit
refusé Éd. Phébus)
Mercredi
8 déc. Porte Jaune (nuit, voiture,
une jeep...)
Jeudi 9 déc. Croix de Chavaux (achat des 2 petits sapins) Rue de
l'Ind. (il parle de lui, vraiment)
- Je t'ai
bien écouté me faire le récit de ta matinée mouvementée, pleine de petites embûches familiales... Ce n'est pas si terrible. J'ai la même chose à la maison presque tous les
jours, tu sais... C'est la vie.
- Oui,
mais la vie, pour moi, c'est te voir, et je ne supporte plus qu'on m'empêche de me préparer à cela... Ça me rend agressif.
- Tu n'as
pourtant rien à craindre. On finit toujours
par y arriver. S'en sortir... Et se voir. Au fond des fois je me dis que je ne
sais pas vers quoi tu vas, ce que tu cherches. Il me semble même de temps en temps faire partie de ceux-là mêmes qui t'empêchent de me voir, qui te mettent des bâtons dans les roues... Je me demande alors quelle est celle
vers laquelle tu vas, avec une telle détermination, je dirais presque une telle outrance : elle me ressemble,
elle se tient en face de toi, comme là, ou elle est à côté de toi, dans la voiture, c'est moi, mais je ne suis pas
toute en elle. Je ne me reconnais pas toujours dans ton regard ni dans ton
attente...
- Je
sais. Mais ce que j'aime, ce n'est pas tout à
fait toi non plus. Ce que j'aime, c'est l'être nouveau que j'ai découvert en moi en t'aimant.
- Comme ça, je me sens un peu plus légère. Cette dépendance ne l'est que de toi.
- De moi-même, oui.
- De toi-même... Parfait.
Vendredi
10 déc. Auchan-Bagnolet,
Carrefour-Bercy : l'errance dans les centres commerciaux, avant Noël... (au retour, son non-dit à
lui, mon tout-dire à moi...)
- Je
trouve que tu ne me parles pas assez. Sur quoi écris-tu
en ce moment ?
- Sur mon
père...
- Ah voilà. Ça t'a repris, je me disais
bien aussi...
- Non,
mais ça n'est pas tant que ça douloureux, comme j'aurais pu le craindre avant de me
lancer cette fois. C'est plutôt une sorte d'anesthésie. J'écris sous anesthésie générale. Je suis comme un automate. De retrouver ces
automatismes de pensée que je trimbale à ce sujet-là depuis des années me permet en les écrivant de les dépasser. Ce n'est pas pareil quand ce qui circule dans votre
tête est écrit. C'est même tout différent. Je laisse venir les choses. Elles sortent d'une drôle de manière : froide et calme.
- Tu écrivais sur l'institutrice, maintenant sur ton père... Cela te distrait de moi, de nous... Et à cause de ça tu n'apportes plus les mêmes éléments de création dans notre relation
qu'avant.
- Tu es
jaloux... Il n'y a vraiment pas de quoi. Si tu savais...
- Peut-être, je me trompe à ce sujet, à ton sujet, mais moi je veux créer, autour de nous, en nous et je n'admets pas le moindre
relâchement de ta part. Je n'ai
plus que ça, nous, dans ma vie... Rien ne m'intéresse
à part nos rencontres, toi...
- Mais un
moi tout entier tourné vers toi, précise bien... Par moments, je
me laisse convaincre. Qu'il n'y a que nous qui valions que nous portions intérêt. Que nous qui devons nous
appliquer à nous aimer, à communiquer, d'une manière
ou d'une autre, mais dès que toi, qui m'as convaincue
de cela, tu relâches ton intérêt, ton attention, je me tourne
vers autre chose.
- Je ne
relâche jamais mon intérêt, c'est la vie qui m'écrase, m'ôte toute force. L'existence,
qui me détourne.
- Quand
j'écris j'ai la sensation de te
trahir, c'est vrai. Que je parle de moi, de l'institutrice, de mon père ou de quelqu'un d'autre. Peu importe le sujet. Mais j'ai
aussi cette impression de trahison quand j'écris
sur toi. L'écriture, toute écriture, est une sorte d'infidélité, mais aussi le seul moyen
d'accéder à la fidélité véritable. Et j'avance comme ça dans ce double mouvement contradictoire : fidélité-trahison, trahison-fidélité...
- Et ça donne quoi ?
- Pas grand-chose. Une écriture découpée, une suite de séquences qui pourraient donner à un journal, une allure de chronique. Ce n'est pas le temps
du quotidien, le jour après jour, qui scande le texte,
mais plutôt une progression en creux, qui
avance par à-coups.
- Et si
tu devais lui donner un titre à ce texte, là, maintenant, ce serait lequel ?
- Au début j'ai pensé De jour en jour,
mais maintenant je préfèrerais je crois Des
jours entre les planches mal jointes...
- Pas
mal, dis-donc...
Lundi 13
déc. Auchan-Bagnolet,
Carrefour-Montreuil (6 slips pour F)
Mardi 14
déc. Croix de Chavaux (lecture pour tous),
Bercy (rien), Printemps (caleçons pour S)
Nous
faisons des courses pour Noël, tout en parlant longuement, dans les rayons. Il y a une telle densité, dans notre application à nous comprendre, à nous rapprocher encore plus
par la parole que souvent cela nous laisse totalement épuisés, l'un et l'autre, quand nous
rentrons le soir chacun chez soi. Le décor de notre échange du jour, la multitude des décorations, la musique des haut-parleurs, le clinquant, et
toute cette fausse chaleur des fêtes de Noël créent en nous un climat
particulier, le besoin de se resserrer, de s'isoler, tout en nous mêlant à la foule des consommateurs,
dont nous savons que nous faisons partie, à notre façon.
- C'est
la deuxième fois qu'on croise le
vendeur du Réverbère, et que tu lui en prends un, je te signale...
- Oui, et alors ? J'ai le droit...
- On en a acheté déjà deux la semaine dernière, dans le hall de la gare de Lyon, tu te souviens... C'était à ce SDF qui disait avoir 37
ans ce jour, et du coup tu lui as donné dix balles en plus... Ça nous en fait quatre pareils...
- Oui,
pas grave, j'en ai plein le coffre de la bagnole. Mais qu'est-ce que tu voudrais dire ? Merci. Je l'ai déjà... J'en ai plein, même... ? Je prends, je paye, et
j'ajoute aux autres. Ce qui compte, c'est de donner les 10F. Ils ont moins
honte de tendre la main avec un journal, et moi j'ai moins honte de faire si
peu pour eux.

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