Entre nous (36)
Jeudi 16
déc. 1993 Bercy (sacs aspirateur)
Bords de Marne
- Tu es
hypersensible, je trouve, en ce moment... Souvent au bord des larmes. Je dois
te manipuler très précautionneusement, c'est-à-dire
t'écouter avec toute mon
attention, te parler tendrement, te toucher souvent et avec tact. Je dois aussi
te parler de moi, de mon sentiment pour toi avec le plus grand souci de précision et tout mon potentiel d'analyse, car tu attends que
je sorte ce que j'ai dans le ventre. Que je crache le morceau. Si
"morceau" il y a, je n'en possède pas encore tous les éléments qui le forment et je ne
peux qu'avancer très lentement, très progressivement dans cette découverte.
- Oui,
c'est ça. Tu y es presque. Il se
passe en ce moment des choses en toi comme jamais encore il ne s'en est passé.
- Peut-être. Tu as raison probablement. Mais je ne peux pas aller
aussi vite que tu le voudrais pour en mesurer les conséquences, les effets qui se font pourtant sentir.
Vendredi
17 déc. Bords de Marne puis rue de l'Ind.
Il a lu
les dernières pages de mon nouveau
texte, l'une concernant l'institutrice et les autres, mon père.
- Tu es
vraiment un écrivain. Si je te prenais en
main, tu serais publiée dans les heures qui
suivent...
- Ah ah.
Tu me fais bien rire.
- Non
mais vraiment, j'ai été très ému quand j'ai lu. Et ce n'est pas parce que c'est toi. Je
sais m'extraire.
- Merci.
C'est une belle récompense, un beau compliment,
etc. Et c'est grâce à toi tout ça. Nous parlons beaucoup en ce
moment. De la beauté, de la vérité de la beauté. Nous parlons des visages : le mien, le tien et celui des
humains. De leur variété. De l'esthétique. De la morale de l'esthétique. Nous parlons du poids du corps, de sa présence, de sa matière. Du besoin de poser sa main
sur l'autre, de le palper, le soupeser, l'envelopper...
- Oui, c'est une assez bonne période entre nous. On arrive à avoir des jours de paix, des jours heureux. Je me dis ça souvent, en tâchant d'un autre côté d'oublier les angoisses
qui me tenaillent. Je m'invente un petit bonheur présent mais aussi passé, pourquoi pas, qui
probablement ni l'un ni l'autre n'ont peut-être
jamais existé mais auxquels je me dis que
j'ai plutôt intérêt à croire. Tu m'auras toujours appris cela. À se créer une histoire et à vivre avec. Et je sais que chaque chose que je pense en ce
moment, chacune des pensées débouche l'horizon à chaque seconde. Mais il n'y a
pas d'horizon. Répète. Pas d'horizon. Une autre voix en moi me dit ça. Et si cette pensée, je ne la trouve pas, je la
cherche alors, et ça me fait deux ou trois jours
de rabiot. De tant de pris sur l'ennemi. Qui est-ce mon ennemi. Le temps qui
passe? Je ne crois pas. C'est plus compliqué
que ça. Trop psychologique. Ne pas
m'aventurer là-dedans... C'est
l'effondrement mais depuis tellement longtemps que moi ça me fait plus rien. Et toi... Toi tu viens te placer là, à l'intérieur de tout ce bazar. Tu es ce à
quoi je tiens le plus au monde. "Ce que j'aime le plus au monde",
expression idiote, tu ne trouves pas ? Que j'aime beaucoup ? alors... Pas mieux.
- Essaye
que j'aime. Tout court. Tu verras.
Lundi 20
déc. Châtelet Forum des Halles
- Tu ne
penses pas que tu es maniaco-dépressif ?
- Si,
bien sûr. Et alors, ça nous fait une belle jambe !
- Ben
c'est un élément à prendre en compte tout de même. Car moi et ma névrose d'angoisse, il ne
faudrait pas qu'on se laisse glisser tout doucement, avec toi... Ça ne nous avancerait pas beaucoup. Ni l'un ni l'autre. Je
lutte (par les mots) pour nous maintenir à la surface de l'eau et nous éviter tous deux la noyade.
- Moi
aussi je lutte. Qu'est-ce que je peux lutter !
- Oui
mais tu m'en veux aussi assez souvent de ma propre lutte... En tout cas tu donnes cette impression. Il n'y a que la tienne qui ait du
sens. Qui soit juste. Je ne vis pas moi en fonction de ce que je n'ai pas, de
ce que j'aurais pu avoir ou que j'ai perdu et que je regrette. Toi, si. À la longue, je ressens le besoin d'une approche des choses
plus positive...
- Ça c'est normal. Ta vie est bien réglée. Et tu es jeune. Et qui plus est responsable de toute une famille. Ma vie à moi est complètement déréglée. Je ne dors plus sauf quand les autres travaillent et
vivent, je me retranche volontairement de toutes les activités à caractère social, les relations, les amis... Le temps s'étire pour moi, scandé par nos seules rencontres
dans lesquelles je mets tout. Pour ainsi dire tout. Toute la force qu'il me
reste d'intelligence, tout mon corps et, même si j'aime pas le mot, tout
mon espoir.
- Mais
ton esprit tourne à vide. Trop de télé pas assez de lecture, trop
d'isolement pas assez d'ouverture. Trop d'émotions pas suffisamment de réflexion. Tu ne te protèges plus des autres, de toi-même, de moi... Des fois j'ai peur de te faire mal, même involontairement. Je te sens très vulnérable et je sais qu'un mot, un
geste, une attention ou inattention de ma part peut te rendre très malheureux. Ça en devient handicapant. Je
n'ose plus rien faire.
- Déjà commence par te détourner un peu moins souvent de moi... De ne pas avoir trop
d'attention pour les autres, à mes dépens.
- Ah bien sûr! Si tu crois que c'est la
solution... Vieux jaloux. Ce que je te dis là
est comme ça avec toi depuis toujours pour ainsi dire, mais
cela tend à se figer maintenant je
trouve. Notre relation va en souffrir car j'ai déjà commencé à me surveiller, à retenir mes sentiments, les
placer où il faut, à la bonne dose, et à refouler certaines de mes
impressions devant toi.
- Ah non!
Pas ça ! Ne fais pas ça ! Il ne manquerait plus...
- Je sais
que ce n'est pas ce que tu veux mais quand j'essaie de te mettre en garde on
dirait que tu ne veux pas m'entendre...
- C'est
bon, là. Message reçu.
- Alors,
au moins un temps, ne caricature plus mes paroles. N'en fais pas des sophismes
que tu retournes contre moi.
Lundi 20
déc. Croix de Chavaux, la cafétéria du Monoprix (dire plus
tard ce qu'on s'est dit)
- Moi,
quand ça ne va pas très fort, j'en profite pour me répéter des choses élémentaires que je pense quand
je n'écris pas. Je zappe les détails ménagers sans intérêt. Je me demande ce qu'il va
rester. Qu'il ne reste rien, ça sera plus vite fini ! Je me
plains tout le temps de mon manque de mémoire mais après tout je me demande si ce n'est pas mieux comme ça. Je maintiens qu'il faut préférer la monotonie à une distraction fausse. Je
dois dire des choses vraies et précises. Si je me laisse aller
je dévie, je force la note et alors
ce que j'écris devient fantaisie. C'est
mauvais.
J'ai une
vie rasante comme la plupart des gens, je sais que ça sera toujours comme ça, il n'y a aucune raison pour
que ça change, ce n'est pas en
voulant trouver du neuf que j'en sortirai, au contraire. J'ai plus de chances
de m'en débarrasser en disant ce qui
est. S'en débarrasser momentanément.
Dire, en l'occurrence écrire, des évidences tristes, ce n'est pas forcément ennuyeux, ça ne doit pas l'être. Pourquoi parler de ces choses-là, sans intérêt, qui sont les mêmes pour chacun d'entre nous ?
pourrait-on m'opposer. Je fais et je vis ma vie à
peu près comme tout le monde. J'aime
la liberté. Je ne vais pas non plus
aller dans mon bureau et revenir avec une pile de manuscrits, tenez, lisez-les,
c'est ma méthode. Une méthode de quoi ? Pour quoi ? Une méthode pour vivre seul et heureux. Je n'ai pas encore eu le
temps de la mettre en pratique parce que je suis en train justement de la rédiger. Je n'ai pas tout à
fait fini. Mais c'est infaillible, vous verrez... Je ne sais pas encore si je
suis apte à conseiller quoi que ce soit
mais je me dis que c'est de mon devoir d'essayer.
Quand on
a aussi peu de talent que moi il faut se limiter à
ça, dire ce qui est.
Ceux qui en ont, du talent, peuvent exagérer, ils peuvent se lancer à fond, ils retombent toujours sur leurs pieds.
L'imagination, ce n'est pas comme une bonne mémoire,
tout le monde en a. Il y a ceux qui avec se lancent dans des récits ou des exposés qui n'ont rien à voir avec leur vie, mais alors rien à voir du tout, uniquement parce que leur imagination les
entraîne...
Tout le monde je crois,
d'une façon ou d'une autre, veut s'en
sortir.
Ma seule
chance d'en sortir est d'y rester consciencieusement.
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