Entre nous (37)



Jeudi 23 déc. 1993   Bois Porte Jaune (retour tout le monde)

Vendredi 24 déc.   B3 Nogent (achat d'une scie pour tronc du sapin)

- Tu ne dis rien...
- ...
- Qu'est-ce qu'il se passe enfin ?
- Tu sais très bien. J'aime pas Noël. Toute cette série de fêtes à s'enfiler... et de jours qui vont s'enchaîner, où nous ne pourrons pas nous voir...
- On essaiera quand même. Ne te fais pas de souci, comme ça, à l'avance.

Lundi 27 déc. Nogent - Bords de Marne

Mardi 28 déc.  Rue de l'Ind. (les lasagnes, que j'ai préparées, apportées, réchauffées)

- Des moments d'euphorie. Des moments d'abattement. Je ne connais que ça en ce moment. Dans l'euphorie je sais que l'abattement n'est pas loin. Dans le découragement, je m'accroche à ce vers quoi je dois remonter. Je sais, toujours, que ça passera. Tout passe, non? dans la vie.

Mercredi 29 déc. Carrefour (eaux), Bois, après

Aujourd'hui, nous nous sommes disputés. Vraiment. La raison en était futile, bien sûr, comme dans toute dispute. C'était la première fois que l'on se disputait "comme tout le monde". Au début, je n'y croyais pas, je prenais ça à la légère.
Il a dit : - Je te ramène chez toi. Je suis fatigué. Je vais aller dormir.
J'ai fait : - C'est ça, va dormir, il n'y a plus que ça qui t'intéresse de toute façon.
Et on a roulé tout doucement dans les allées du bois. Il changeait de direction continuellement. Il me semblait que nous tournions en rond, exactement comme dans la dispute, une heure auparavant.
Il m'a dit : - Mais quel plaisir tu trouves à être avec moi ? Toi qui as tant et tant à faire ailleurs ?... Le plaisir de me faire des reproches ?
J'ai dit connement : - Oui, j'adore ça, te faire des reproches, cela m'amuse. On passe le temps comme on peut...
À l'origine, il y avait quelque chose de ridicule. C'était ce qui rendait notre dispute fascinante. 
Il m'avait appelée plus tôt que d'habitude et j'étais contente car il faisait très beau. Du soleil. Une belle lumière. Je pensais que nous pourrions profiter du dernier après-midi de la semaine (et de l'année!) pour nous promener.
Il appelle, et il dit : - Je suis prêt. Devant chez toi, même... As-tu envie de sortir ?
- Oui, j'arrive. Le temps de me laver les dents et de faire pipi. Je me dépêche...
À l'endroit habituel, je ne vois pas sa voiture. Déçue. J'attends. Dix minutes, un quart d'heure. Je fais le pied de grue. Il arrive, enfin... Je sens que ça va chauffer.
- Alors, pourquoi ce retard ? J'ai essayé de deviner, mais vraiment cette fois, pas possible. Avec ton appel "je suis en bas de chez toi", urgentissime... Je donne ma langue au chat....
- Oui, en effet, tu ne pouvais pas deviner. Figure-toi que je suis allé faire pipi dans le bois et la fermeture Éclair de mon pantalon s'est bloquée...
- Ah oui, original comme excuse...
- Je ne pouvais plus la remonter. J'ai essayé dans l'auto, mais rien à faire. Il fallait absolument que je puisse poser le pantalon... Ce n'était pas possible autrement...
- Et ?
- Ben là, comme tu vois, c'est toujours coincé. Je propose donc qu'on aille à Bercy pour arranger ça dans les toilettes...
- Si j'étais pas si énervée d'avoir attendu dans le froid, je trouverais ça drôle. Vraiment. Mais là, pas tellement... Jusqu'à Bercy, juste pour les toilettes !... On a assez perdu de temps. Et puis, moi, je voulais me promener. C'est ça que tu m'avais fait miroiter au téléphone, non ? En me faisant d'ailleurs presser comme une dingue.
- Alors, rue de L'Industrie, si tu préfères... Mais tu devras m'attendre dans la bagnole car ma nièce arrive aujourd'hui et je ne voudrais pas qu'elle nous voie ensemble...
- Ah ben dis-donc, c'est la meilleure... Ça fait beaucoup pour moi, tout ça, le même jour... Tu ne te rends pas compte. Enfin, nous aurons perdu une heure, rien que pour une fermeture-éclair. Pas mal... Ton symptôme du retard devient désinvolture, on peut dire, maintenant. Pourquoi me fais-tu me presser, pour disparaître ensuite dans la nature, me laissant  poireauter ?
- Je n'ai rien à répondre à cela, sauf que je souffre, moi, depuis trois jours. C'est plus grave, non, que quelques minutes d'attente...
- Moi, je ne te fais jamais attendre, c'est une des règles fondamentales. C'est même la première et la seule règle. Après, on peut discuter. Mais faire attendre l'autre systématiquement relève d'une mise à l'épreuve permanente inconsciente, et d'une forme de règlement de comptes, latent. J'en ai marre. En plus tu es susceptible. Tu n'as pas l'habitude que je proteste...
- À la différence de toi, je suis toujours disponible pour toi.

Je nous voyais nous disputer et, physiquement, je sentais la tension et la peur m'envahir. Comme une panique. Ce n'est pas nous. Non, ce n'est pas nous, là ? Il fallait que je le touche, que je le fasse céder physiquement, mais je n'y arrivais pas. Il était dans son truc, je le voyais inaccessible, fermé, tendu. On a marché. J'ai pleuré. Il m'a serrée dans ses bras. Il m'a dit qu'il m'aimait. Qu'il ne supportait pas que je pleure, qu'il me ferait un cadeau, que je pouvais "coucher avec Ch.B" si je voulais (!), que je ne devais pas souffrir, que lui qui souffrait, il laissait tomber sa souffrance si j'avais mal, qu'il était le roi des cons, qu'il allait me donner 200F, que je devais avec m'acheter quelque chose pour moi, un vêtement, un livre, un bonsaï, tiens, oui, c'est bien un bonsaï, ta passion du moment... J'ai ri. Nous avons recommencé à parler de nouveau. Le ciel au-dessus de nos têtes s'assombrissait progressivement mais dans notre poitrine, c'était grande lumière. Il a sorti de sa poche deux billets de 200F qu'il m'a tendus, pour que je m'achète un jodhpur chez Manoukian. Tu sais, celui que tu as voulu essayer l'autre jour... Il t'allait bien...
- Merci, pour les sous. Ce sont mes étrennes ? 
- Non. Pour me faire pardonner.
- Fais gaffe, là, je crois, tu as ta braguette ouverte...
- Pas ouverte, ouverte-fermée, à mi-course... C'est vrai, on n'a toujours pas résolu la question... A l'heure qu'il est, ce sera pour chez moi maintenant... 
- Note bien que cette année nous nous serons engueulés seulement le dernier jour de décembre...
- Es-tu certaine ? Moi je crois, ça s'est produit d'autres fois...     

Il m'a dit qu'il pensait tout le temps à moi. 

Le soir, au retour, j'ai marché tout doucement, comme sur des œufs.




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